Édition internationale

CRISE UE-RUSSIE – Ça sent le gaz !

Écrit par Lepetitjournal.com Varsovie
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 19 mars 2014

Malgré les récents efforts de diversification, en 2012, le gaz russe représentait toujours 31,9% des importations de l'Union Européenne (contre 45,1% en 2003 – chiffres Eurostat). Gazprom reste donc un acteur clé en Europe. En pleine crise ukrainienne, la problématique de l'approvisionnement en gaz est au cœur des manœuvres diplomatiques européennes et russes.

Géopolitique du gaz européen

La consommation gazière de l'Union Européenne équivaut à dix fois la consommation française. Si plus de la moitié de ce gaz provient de l'Europe, avec en tête la Norvège (qui ne fait pas partie de l'UE), à l'extérieur, la part belle revient à la Russie, qui couvre plus de 30% de la demande européenne, devant les méthaniers (transportant du gaz liquéfié), principalement qataris, et l'Afrique du Nord.

Les récents efforts de diversification ont permis de diminuer la dépendance européenne au gaz russe. Cependant, ce mouvement risque d'être freiné, voire inversé dans les années à venir.
     - Hors Norvège, la production gazière des pays européens eux-mêmes va baisser de 15 à 20% d'ici 2020 et 25 à 30% d'ici 2030.
      - Si le gaz liquéfié (GNL) de la Péninsule arabique pourrait être un substitut, l'appétit croissant des pays asiatiques – Chine, mais aussi Japon depuis l'arrêt de ses centrales – provoque un désintérêt des pays producteurs de GNL pour l'UE, marché moins lucratif.
     - De plus, les récents événements en Afrique du Nord, comme les Printemps arabes ou l'attaque terroriste à In Amenas, rendent l'approvisionnement nord-africain moins fiable.
Toutes ces raisons laissent à penser que Gazprom, et donc la Russie, ont de beaux jours devant eux.

Outre la dépendance de l'Ukraine au gaz russe, le pays voit transiter par son territoire 60% des exportations russes vers le Vieux Continent. La carte ci-dessous illustre la situation géopolitique actuelle de l'Europe.


On observe que les deux projets de gazoducs (en bleu) soutenus par la Russie évitent l'Ukraine, le Nord Stream (mis en service en 2012) est même entièrement sous-marin. Le South Stream est quant à lui attendu pour 2015 et signe l'arrêt de mort du projet de gazoduc Nabucco, défendu par l'UE et les États-Unis.

L'Ukraine, plaque tournante du gaz européen
En 1997, un accord entre Kiev et Moscou était signé : pour 8 milliards de dollars par an, la Russie louait 80% des installations portuaires de Sébastopol (Crimée) pendant vingt ans. En 2010, sous la présidence de Viktor Ianoukovitch, ce bail a été prolongé de 25 ans (donc jusqu'en 2042) contre un tarif préférentiel sur le gaz, une ristourne de 30%. Le 1er mars dernier, Gazprom annonce que la dette gazière ukrainienne s'élève à plus d'un milliard et demi de dollars. Si en janvier, la Russie avait proposé de baisser les prix du gaz pour alléger la facture de Naftogaz, détenue à 100% par l'État ukrainien, le départ de Ianoukovitch et l'arrivée d'un gouvernement de transition pro-européen ont suspendu ces propositions.

L'Europe, l'impossible position commune

Outre les questions de l'intégrité du territoire ukrainien violée par les Russes et des sanctions à adopter, c'est l'approvisionnement en gaz russe qui divise principalement les Européens. Et comme souvent, les intérêts nationaux passent avant celui de l'UE toute entière. Les récentes tensions entre la Pologne et l'Allemagne sont symboliques des désaccords permanents dont souffre l'Europe en terme de diplomatie. La semaine dernière, juste avant de recevoir la chancelière Angela Merkel, Donald Tusk, d'ordinaire mesuré et en bon terme avec son homologue, a déclaré que « la dépendance de l'Allemagne au gaz russe peut limiter réellement la souveraineté de l'Europe ». Il a même été jusqu'à parler d' « une paralysie de l'Europe au moment où celle-ci doit agir rapidement et adopter une position claire ». La Pologne et les Pays Baltes ont toujours reproché aux vieux pays européens leurs indulgence et manque de fermeté à l'égard du géant russe.

A l'heure où Gazprom agite la menace d'une nouvelle guerre du gaz, le principal problème, soulevé notamment par Varsovie, est l'absence d'une politique énergétique commune. C'est là que les différences nationales entrent en jeu et créent la cacophonie actuelle. L'Allemagne, par la voix de sa chancelière, s'est révélée être l'interlocuteur numéro 1 de la Russie. Toutefois un tiers de ses hydrocarbures en proviennent, ce qui la place juste derrière les Pays Baltes (100%) et d'Europe centrale en terme de dépendance énergétique.

Néanmoins, bien que l'Europe ne puisse pas se permettre de faire un embargo sur le gaz russe, Moscou n'a également aucun intérêt à la priver de gaz. Un arrêt total des exportations constituerait une perte de 75 milliards de dollars par an, qui entraînerait un repli de 3,7% du PIB russe. En effet, la Russie est, depuis la première élection de Poutine en 2000, de plus en plus pétro-dépendante, le secteur de l'énergie représentant actuellement 71% de ses exportations, contre 54% quatorze ans plus tôt. Ainsi, l'Europe a besoin de la Russie, et inversement. Le commissaire européen à l'énergie, Günther Oettinger, a d'ailleurs annoncé que l'UE allait aider l'Ukraine, au bord de la faillite, à régler sa dette gazière.

Le gaz de schiste américain, véritable alternative ?

Depuis peu, tous les regards se tournent vers les surplus de gaz de schiste aux États-Unis, premier producteur mondial dans ce domaine. Les sociétés américaines, soutenues par les républicains, ont entamé un grand travail de lobbying auprès de Barack Obama afin d'obtenir l'autorisation d'exporter leur gaz vers l'Europe. Forts de leurs arguments géopolitiques et intérêts commerciaux, ils n'ont pas encore rencontré la réponse souhaitée, les exportations n'étant autorisées que vers les pays avec lesquels les États-Unis ont signé un accord de libre-échange (Canada et Mexique avant tout). Cependant, les Américains ne pourront pas vraiment peser dans la diplomatie du gaz en Europe avant plusieurs années, car il faudra d'abord mettre en place les infrastructures de liquéfaction du gaz et de transport. De plus, leur prix, aujourd'hui bas, subira probablement une nette augmentation après ces investissements colossaux.

Sur cet immense échiquier qu'est le monde, chacun tente de tenir sa position en faisant reculer l'autre. Suite au référendum de dimanche, des sanctions européennes et américaines sont en train d'être prises. La menace russe de couper les livraisons de gaz pèse plus que jamais.

Mathilde TÊTE (www.lepetitjournal.com/varsovie) – Jeudi 20 mars 2014

lepetitjournal.com varsovie
Publié le 19 mars 2014, mis à jour le 19 mars 2014
Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.