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RENCONTRE - Jean-Luc Garcia : pour un homme de théâtre, ce pays est incroyable !

Par Lepetitjournal Tunis | Publié le 01/02/2022 à 00:00 | Mis à jour le 01/02/2022 à 11:28
Jean-Luc Garcia en pleine mise en scène

Jean-Luc Garcia est metteur en scène et créateur de la « compagnie du théâtre d’aujourd’hui » en Franche-Comté. En Tunisie, il est Professeur à l’institut supérieur d’art dramatique (2013), et professeur de théâtre et Lettres Modernes au lycée Pierre Mendès-France de Tunis et à El Teatro studio de Tunis, jusqu'à ce jour. Il met en scène "Hend, le prince de Djerdjer" de IZA LOU, du 3 au 5 février 2022 à El Teatro.


Lepetitjournal.com/Tunisie : Pourquoi la Tunisie ?

Jean-Luc Garcia :
Je ne sais plus, sûrement pour de très mauvaises raisons au début ! Je n'étais jamais allé en Tunisie. Dans ce cas on doit toujours avoir de mauvaises raisons je pense. On fonctionne sur des clichés; les palmiers, le désert, l'hospitalité orientale, tout çà...mon enfance aussi peut-être avec des parents pieds noirs d'Algérie.  J'étais à Mayotte, mon contrat là-bas se terminait et j'avais une opportunité intéressante qui s'offrait à moi en Tunisie, à mon épouse aussi, qui est née tout près à Annaba.  Nous l'avons donc saisie. La question pour moi est plutôt pourquoi la Tunisie si longtemps ?  Depuis le début de ma vie professionnelle j'ai beaucoup voyagé dans divers pays, mais je ne suis jamais resté autant d'années qu'en Tunisie dans un pays. En fait, chaque fois que je pensais partir, un nouveau projet me retenait. Ce pays est plein de ressources.

 

Qu'appréciez-vous plus particulièrement dans ce pays ?
Pour un homme de théâtre, ce pays est incroyable. On a des possibilités en tant que créateurs mais aussi en tant que formateurs qui sont exceptionnelles. Une structure comme celle du Téatro est fantastique. Ici le théâtre  a touché les classes les plus populaires comme des classes plus privilégiées. Mes amis en France ou d'ailleurs m'envient quand je leur dis que l'on dispose d'un vrai Théâtre pour travailler, que je peux rencontrer des régisseurs à peu près quand je veux, que je peux y exprimer autant de créations, avec des comédiens disponibles, un public qui répond présent et qui possède une réelle culture théâtrale. 

Les gens les plus éminents, Djebali, JaÏbi, Jaziri etc sont des personnes accessibles. Je fais partie d'équipes au lycée PMF où j'exerce les fonctions de professeur de théâtre ou à El Téatro qui ont formé des comédiens, dont certains ont pris leur envol et font en Tunisie ou à l'étranger de magnifiques carrières au théâtre comme au cinéma. Hela Ayed, Bouchnak, Baya Medhaffar, Aicha Ben Miled, Mehdi Aouili, Amina Ben Smail...

 

Parlez-nous du métier de metteur en scène
Il n'y a pas UN métier de metteur-en-scène. Il y a DES métiers de metteurs-en-scène et chaque metteur-en-scène, je crois, vit des situations, des fonctions différentes. Le metteur-en-scène, directeur d'un théâtre, n'est pas le metteur-en-scène indépendant par exemple, ou le metteur-en-scène d'une compagnie française subventionnée. ce n'est pas le même métier. Mais Molière n'était pas metteur-en-scène, Molière était comédien. Il n'avait pas de "métier", il écrivait et il jouait. La professionnalisation de tout ça a apporté beaucoup de bonnes choses, un statut, des droits...mais aussi, en France en tous les cas, a fait perdre un peu de son âme quelquefois au théâtre. Lorsque les comédiens étaient excommuniés, ils étaient aussi forcément par ce fait même, des gens sacrés. Être comédien c'est sentir le soufre et le soufre ne se dissout pas dans un statut.
Ainsi je ne crois pas que metteur en scène, ni quelque fonction artistique que ce soit, puisse être vu comme un métier. Ainsi mon métier n'est pas metteur-en-scène. Mes fonctions de metteur-en-scène sont corollaires de mon métier cette fois-ci, de professeur d'art dramatique et de Lettres au lycée PMF. C'est donc pour moi, une sorte d'évidence naturelle. Je mets en scène parce que j'enseigne le théâtre et que j'enseigne aussi sa pratique.  C'est pour cela que j'ai refusé, dès le début de ma vie professionnelle ce "métier" dans lequel j'avais commencé à m'enfermer. Ce que j'aime c'est enseigner, former et mettre en scène. Tout cela converge.

ACTEUR ET METTEUR EN SCENE JEAN LUC GARCIA HEND EL TEATRO.jpg

 

Quelles sont les qualités essentielles pour être metteur-en-scène ?
C'est une question très difficile car cela dépend du moment, de ce que l'on crée, des comédiens que l'on dirige, de l'ensemble de l'équipe avec laquelle on travaille. Le metteur-en-scène de toute façon n'est qu'un maillon d'une chaîne, et certainement pas le maillon essentiel. L'essentiel, c'est le comédien qui le porte. Mais ce qui est pour moi la qualité la plus importante pour tous les metteur-en-scène,  c'est celle qui consiste à  s'extérioriser, à se rendre étranger à son propre travail afin de le voir toujours avec un regard neuf, non pollué par cette création commune qui prend naissance devant nous, c'est-à-dire avec le regard pur du public. C'est lorsque l'on réussit cela que l'on peut ensuite sortir du doute qui nous assaille forcément avant chaque nouveau spectacle. Mais c'est très difficile et pour ma part je n'arrive à cela que très rarement. Il me faut donc toujours convoquer un regard extérieur, le plus intransigeant possible, pour pouvoir continuer à avancer. Généralement un ami, un membre de ma famille, quelqu'un surtout qui  a très peu de connaissances théâtrales ou même littéraires et qui aura la franchise de me dire ce qu'il a vraiment ressenti sans avoir peur de blesser.

 

Et celui d'acteur ?
L'acteur est tout. Il doit donc survivre à tout, au texte qui très souvent lui résiste, à la résistance de son propre corps qui ne lui donna pas toujours très vite le geste juste puis au metteur-en-scène, très souvent trop exigeant, au regard des autres comédiens quelquefois impitoyable, être capable de se mettre à nu en permanence au sens figuré et même quelquefois en partie au sens propre puis après tout ça, sentir monter le trac de la scène, avec ce sadique de metteur-en-scène qui te dit que le trac c'est bien parce que ca va te rendre meilleur, enfin arrive le public qu'il doit aimer et affronter à la fois, même lorsqu'un vieux bonhomme n'est intéressé que par tes jambes ou une jeune ado son téléphone portable... Le métier de comédien nécessite une résilience inouïe. C'est pour cela qu'il faut toujours, toujours, les aimer, parce que pour y arriver, il faut une générosité infinie.

MISE EN SCENE REPETITIONS HEND TEATRO JEAN LUC GARCIA.jpg

Quel est l'auteur qui vous inspire le plus ?
L'auteur qui m'a le plus inspiré à ce jour est Garcia Lorca. En montant La maison de Bernarda Alba, j'ai eu l'impression qu'aucun élément du texte, aucun moment de la pièce ne me résistait. C'était magique. J'avais l'impression que l'auteur avait écrit cette pièce pour moi. J'ai eu cette même impression avec Le Huis clos de Sartre il y a quelques années dans un autre pays. Mais les deux maîtres pour moi, ce n'est pas original, restent Shakespeare et Molière. On a chez eux deux presque toute l'essence du théâtre, même ce qui va venir après, même Brecht ou Tchekhov, même Koltès. Ce qui n'existe pas chez l'un est chez l'autre. Je n'ai vu que très peu de choses chez les autres auteurs qui ne sont déjà chez l'un des deux, en termes de potentielle mise-en-scène je veux dire. C'est évidemment très subjectif bien sûr.

 

Quelles sont les différences marquantes entre les scènes française et tunisienne ?
La scène tunisienne est très riche en matière de créations. Elle est aussi plus souple, plus facile comme je l'ai dit plus haut. La scène française s'est un peu parfois enfermée dans une forme d'entre-soi qui est très agaçante. Il faut jouer des coudes pour parvenir à exister et c'est le contraire parfois de l'éthique du théâtre.
Après, bien sûr la différence c'est l'événementiel, le statut d'intermittent du spectacle,  etc. Rien au monde n'est comparable au festival d'Avignon par exemple.
Enfin les choix de mise-en-scène sont souvent différents. Par tradition le théâtre en France privilégie le texte à l'image, en Tunisie c'est plutôt l'inverse. Je suis toujours étonné ici de voir la place considérable que l'on fait au metteur en scène, à l'image qu'il veut faire passer, même parfois au détriment du sens, du message et très souvent du comédien. Du coup le comédien,  me semble-t-il, se  cantonne lui-même quelquefois dans un rôle d'exécutant, de marionnette, du metteur-en-scène. Il peut être surpris, voire frustré, se sentir trop peu dirigé, quand le metteur-en-scène lui laisse l'initiative de son jeu. C'est vraiment ce qui m'étonne le plus dans la pratique théâtrale ici.

 

Que manque-t-il, selon vous, au théâtre tunisien pour se développer ici comme à l'étranger ?
C'est comme partout, je pense que ce qu'il manque c'est toujours les moyens financiers. Mais en Tunisie le manque de moyens s'apparente à un véritable gâchis, car grâce à des politiques antérieures en faveur des arts en général et du théâtre en particulier, le terrain pour un développement du théâtre est beaucoup plus favorable ici qu'ailleurs. C'est vraiment dommage ! Car on dirait ici comme  partout que l'on a encore du mal, au niveau des décideurs, de se rendre compte de la plus value que peut apporter le théâtre, sur le plan du développement, tant de l'individu que de la nation.
Ensuite, pour que le Théâtre Tunisien se développe à l'étranger, il faudrait aussi une volonté plus forte sans doute des acteurs de terrains. Je crois que l'on a une sorte de complexe illégitime qui fait que quelquefois l'on n'y croit pas, on ne prends pas conscience de cette valeur, de cette culture théâtrale que l'on trouve ici. Pourtant certaines personnalités sont connus et reconnus à l'étranger. Quelqu'un comme Jaibi par exemple. On est en train de rater une occasion. Après la surprise du changement politique en Tunisie avec l'avénement, quoi qu'on en pense, de la démocratie, je pense que beaucoup de pays européens était curieux de vois ce que cela pouvait donner. Mais on ne pas profite pas de cela. J'ai l'impression que peu de projets vraiment ambitieux se montent qu'il n'y a pas une forte volonté de s'exporter.

 

Pourquoi avez-vous choisi de mettre en scène "Hend" ? 
Pour beaucoup de raisons. D'abord parce que c'était un moment où je cherchais un projet fort qui me permette de motiver des comédiens avec qui j'avais envie de travailler. Une comédienne m'a présenté le texte et m'a parlé de l'auteur Sofiane, qui vit en France. On s'est appelé et j'ai tout de suite compris que nous partagions la même envie d'entrer dans une aventure qui soit ambitieuse. Ensuite la forme particulière du texte, avec des didascalies qui étaient souvent très narratives, posait une contrainte intéressante qui permet de jouer sur des registres différents, poétiques, tragiques, ou comique.  La question de la berbérité aussi, qui est l'argument principal de la pièce et qui m'intrigue depuis que je suis ici.  Enfin parce que Sofiane, l'auteur, m'a permis d'interpréter le texte en toute liberté.

PIECE HEND EL TEATRO JEAN LUC GARCIA SOFIANE NAIT MOULOUD IZA LOU.jpg
 
Quel est le thème de la pièce ?
La pièce pose la question de la berbérité, de cette tension entre la culture arabe et berbère qui se vit au Maghreb aujourd'hui encore, à travers l'histoire mi réelle-mi fictive du prince Hend,  dont les légendes berbères parlent, qui aurait vécu il y a très longtemps, et qui libère une région située dans les hauteurs du Djudjura dominée  par un dictateur sanguinaire qui avait tué son père pour prendre le pouvoir. En même temps j'espère que le public y verra des implicites qui font écho à la situation politique en Tunisie, mais aussi à la question philosophique du pouvoir.

 

La pièce est jouée par de nombreux acteurs, est ce une difficulté supplémentaire pour la mise en scène ?
Non pas du tout. C'est ce que j'aime faire.  Plus il y a de comédiens et plus il y a de possibles. C'est pour cela que c'est le cas de toutes mes créations. 

 

Si la pièce rencontre le succès attendu, sera-t-elle susceptible de partir en tournée ?  
Oui c'est l'un des grands objectifs que nous nous sommes fixés.

 

Quels sont vos projets ? 
J''aimerais finaliser le montage du projet de tournée de la pièce. Egalement, deux nouveaux cycles sont programmés. D'abord une création qui s'intitulera 12 jurés en colère et qui est une adaptation de 12 hommes en colère, la célèbre pièce de Reginald Rose. Cette création sera donnée au Teatro par un autre de mes groupes les 24, 25 et 26 février. Cette pièce est très différente de Hend puisqu'elle pose la question de la justice. Le projet de mise-en-scène prend cette fois ci une tonalité réaliste, ce qui devrait étonné ceux qui connaissent mes autres créations. Et puis en avril ou début mai aura certainement lieu la reprise en arabe de La Maison de Bernarda Alba.


Biographie :

Jean-Luc Garcia crée en 1980 la « compagnie du théâtre d’aujourd’hui » en Franche-Comté, qu'il dirige jusqu'en 1993. Parallèlement, il met en scène divers spectacles sons et lumières en France, notamment « La forêt des légendes » jouée dans de nombreuses régions du territoire national. En Tunisie, il est Professeur à l’institut supérieur d’art dramatique (2013), et professeur de théâtre et Lettres Modernes au lycée Pierre Mendès-France de Tunis et à El Teatro studio de Tunis, jusqu'à ce jour.

2019 : Willy Protagoras enfermé dans les toilettes de Wajdi Mouawad
2018 : On a volé la Lune de Jean-Paul Alègre
2017 : La maison de Bernarda Alba de Garcia Lorca, pièce réalisée en français, puis en arabe, encore à l’affiche en mars 2021, et représentée notamment aux Journées Théâtrales de Carthage
2015/2016 : Femmes d’après la comédie policière, huit femmes, de Robert Thomas
2014 : Caligula d’A. Camus
2013 : Caillasse, de Laurent Gaudé
2012 : Le rêve Marzou, ou Ubu roi en Tunisie

La pièce :

Hend, le prince de Djerdjer est une pièce en quatre actes et treize tableaux, écrite par IZA LOU. Elle sera mise en scène pour la première fois par Jean-Luc Garcia, à El Teatro - Tunis, et réunira une pléiade d'acteurs tunisiens et français, les 3, 4 et 5 février 2022. La pièce est jouée en langue française.

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Hend

Qui était-il ? Un Roi venu d'ailleurs, de Koukou, de Djerdjer, de Tunis... Mais quand ? Avant que les Français n'arrivent au pays. Il y a donc cent cinquante ans ? Deux siècles ? Peut-être mille ans ! On ne sait plus. A quoi ressemblait-il ? Etait-il jeune, était-il âgé ? Etait-il grand, était-il beau ? On ne sait plus. Etait-il méchant, était-il gentil ? On ne sait plus. Cette pièce de théâtre crée un imaginaire sur les fragments de l'histoire de la dynastie des Ouelkadi pour nous raconter le destin d'un Prince venu de Tunis venger son père assassiné et devenir une figure mystique pour l'éternité dans les hauteurs du Djurdjura.

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