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RENCONTRE - Leïla Temime Blili, historienne et écrivain

Par Lepetitjournal Tunis | Publié le 30/01/2018 à 00:00 | Mis à jour le 08/02/2018 à 14:02
regence

A l'occasion de la sortie du tome II de son ouvrage historique "Sous le toit de l'Empire", nous republions l'entretien que nous avions eu avec Leïla Temime Blili en juin 2012.

Leïla Temime Blili a publié en juin 2012 l'ouvrage "Sous le Toit de l'Empire. La Régence de Tunis 1535-1566. Genèse d'une province ottomane au Maghreb". Professeur d'enseignement supérieur en histoire moderne et contemporaine à la Faculté des lettres des Arts et des Humanités de la Manouba, elle est Chef du département d'histoire


Lepetitjournal.com : Vous venez de publier un ouvrage historique. Est-ce votre premier ouvrage ?


Leïla Temime Blili : Non , j'ai publié il y a quelques années un livre qui s'intitule "Histoire de familles : mariages, répudiations et vie quotidienne à Tunis 1875 -1930".


Vous changez de registre si j'en crois le titre de votre dernier livre : "Sous le Toit de l'Empire. La Régence de Tunis 1535-1566. Genèse d'une province ottomane au Maghreb".

Pas totalement car je parle des familles qui sont au pouvoir, et le processus par lequel ces familles se sont retrouvées au sommet de l'Etat.

Quel est ce processus ?

Il faut revenir en arrière et parler de la fin du pouvoir hafsîde. Les derniers souverains Hafsîdes sont tombés en 1574 avec l'entrée des Ottomans. Le roi et sa famille furent emmenés en Sicile par les Espagnols qui étaient leurs alliés. Leur fin ne fut pas très glorieuse : le Sultan est mort de dépit en Sicile, un de ses fils s'est converti au christianisme sous le nom de Charles d'Autriche, ainsi que l'une de ses filles, donna Maria. Les autres se sont dispersés, à Istanbul et à Tripoli sans compter ceux qui n'ont pas laissé de traces.
Les turcs ottomans prennent la place dans une conjoncture chaotique.

Quel est ce chaos ?
La disparition de l'Etat et de ses institutions en premier lieu. Ensuite, les villes sont menacées par les campagnards, appelés bédouinsSOUS LE TOIT ou Arabes. Il faut savoir que le mot Arabe ne signifie pas une nation mais bien les populations rurales, nomades, indisciplinées, pauvres qui menacent constamment les villes. C'est ce territoire complètement éclaté qui va être soumis aux Turcs.


Parlez nous de ces Turcs

Disons le tout de suite : les Turcs venus au Maghreb ne constituent pas une "aristocratie", loin s'en faut. Le sultan-calife ottoman n'a pas envoyé ses meilleurs soldats dans les régences du Maghreb, ses meilleurs soldats étant les janissaires, mais plutôt des paysans venus du fond de l'Anatolie. En fait, il s'est débarrassé d'une population de paysans pauvres qui sévissaient dans les campagnes de l'Anatolie en bandes et qui menaçaient la sécurité de l'Empire. Ce sont ces pauvres diables qui se sont installés dans la Tunisie actuelle et qui ont fait subir aux populations locales les pires exactions.


Comment se fait-il alors que dans l'imaginaire collectif, l'appartenance à une origine turque est considérée comme un signe de distinction ?

Avec le temps, la mémoire construit un imaginaire des plus valorisants. Ces Turcs de basse extraction ont fini par accéder au pouvoir et devenir une aristocratie.

Comment est-ce possible ?

Au sud de la Méditerranée, l'accès à la notabilité est totalement différent du processus en vigueur en Europe. Ces Turcs anatoliens se sont mélangés, chose très importante, à des Chrétiens convertis, les célèbres renégats. Ces derniers ont été faits captifs par des corsaires, se sont convertis à l'islam et sont à leur tour devenus des corsaires. Cette activité qui se pratique sous couvert de guerre religieuse, le jihad, était en fait une activité très lucrative qui profite à beaucoup de monde, Chrétiens et Musulmans. Grâce aux sommes fabuleuses que la course leur procure, les Turcs musulmans et les Turcs d'origine chrétienne ont pu s'approprier le pouvoir : presque tous les pachas "turcs" sont en fait des renégats.

Donnez-nous quelques exemples

Au début du XVII è siècle, les pachas "Turcs" s'appellent Soliman Catania, Ali Génovésé, Mourad coursou, Mustafa Trapaneisi. En fait ce sont les renégats italiens surtout, impliqués dans l'activité corsaire et dans le trafic de marchandises volées, vendues en toute impunité, qui ont gouverné Tunis, Alger et Tripoli.

Mais c'est d'une étonnante actualité !

Tout à fait. L'histoire éclaire le présent. Depuis le XVIe siècle, certaines règles se sont installées : n'importe quel aventurier peut prendre le pouvoir s'il arrive à mettre la main sur des sources de richesses, même si elles sont illicites ! le discours de légitimité se construit après. Notre société fonctionne beaucoup avec l'imaginaire et la symbolique , et c'est grave car il y a là un risque de dérives

Dans toute cette pagaille, où est l'Empire ottoman ?

Il regarde de loin et se contente d' une reconnaissance symbolique : tous ces hommes gouvernent en son nom et reçoivent l'investiture d'Istanbul. Les choses changeront beaucoup plus tard, au XIXe siècle, mais cela est une autre histoire !


Propos recueillis par Isabelle Enault (www.lepetitjournal.com/tunis.html) mardi 26 juin 2012

REGENCEBibliographie de Leïla Temime Blili

Thèse :
Thèse d'Etat sous la direction du Professeur Khlifa Chater : Parenté et Pouvoir dans la Tunisie husaynite, 1705 –1956.

Publications :
- «Tawhida Ben Cheikh : la médecine au singulier », in Mémoires de femmes. Tunisiennes dans la vie publique 1920-1960. Publications Crédif-ISHMN , 1993.
- « Nebiha Ben Milad, un itinéraire singulier », in Mémoires…, op.cit.
- « Le habous : fait de structure ou effet de conjoncture ? », in Hassab wa nassab, Parenté, Alliance et Patrimoine en Tunisie, CNRS,1994.(sous la direction de Ferchiou Sophie)
- « Course et captivité des femmes dans la Régence de Tunis aux 17è et 18è siècles », in actes du colloque Captifs et esclaves de l'antiquité aux temps modernes, publication de l'Université des iles Baléares, Franche-Comté Besançon, Université de Camerino,1996.
- « Deux communautés face à la mort, ou les griefs des notables tunisois contre leur municipalité », in actes du colloque Les Relations franco-tunisiennes au miroir des élites, publications de la faculté des lettres de la Manouba, 1997 (Douggui Noureddine dir)
- « Le faqih entre ordre sacré et gestion du profane », in actes du colloque L'islam pluriel au Maghreb, publications du CNRS, 1996 (Ferchiou Sophie dir)
- « La famille moderne : réalité ou mystification ? », in actes du colloque Structures familiales et rôles sociaux, publication de l'Institut supérieur de l'éducation et de la formation continue, Tunis,1997.
- « Turcs et métis dans la Tunisie ottomane : réalité biologique ou catégorie de classement ? », in actes du colloque Histoire des métissages hors d'Europe. Nouveaux mondes ? nouveaux peuples ?, L'harmattan,1999 (Lakroum Monique, Grunberg Bernard dir)
- « Les pratiques matrimoniales à Mahdia au 11è siècle d'après les fatwas de l'imam Al Maziri », in actes du colloque Du Byzacium au Sahel, itinéraire d'une région, publications de l'Université du Centre , Tunis 1999.

Ouvrage individuel :
- Histoire de familles, mariages, répudiations, vie quotidienne à Tunis, 1875-1930, éditions Script, Tunis, 1999,276p.

Publications collectives :
- Froufrous et bruissements : Costumes, tissus et couleurs dans la cour beylicale, in Métissages linguistiques au Maghreb, coordination J. Dakhlia, publication de l'EHESS
- « Côté cour : Intendance et vie politique à l'époque de Mhamad bey », in La réforme de l'Etat au Maghreb, coordonné par O. Moreau, publications de l'IRMC

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1 CommentairesRéagir
Commentaire avatar

Kamelelhafi jeu 01/02/2018 - 22:13

Bonne continuation cousine

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