Jeudi 13 mai 2021

V. HIGASHIOMI – Taga (Shiga) | Notes sur les chemins d'automne

Par Wotan Jhelil | Publié le 17/04/2021 à 00:00 | Mis à jour le 17/04/2021 à 00:00
couleurs des feuilles d'automne dans la montagne japonaise

Cette semaine encore, nous suivons Wotan, ses réflexions sur les couleurs d’automne et sa baisse de moral dans son avancée obstinée vers le mont Fuji.

 

Le ciel est gris, rempli de larges nuages s’étendant de part et d’autre de l’horizon. Je ramasse mes affaires et prends la route à 8 heures 30. La montagne que je vise n’est pas très loin, mais je dois franchir un immense barrage en aval de la rivière Usu. Je passe dans une zone agricole grillagée, suivant toujours tout droit une étroite voie bétonnée creusée parmi les champs brumeux et imbibés de rosée automnale, et remonte les sentiers boisés des promeneurs pour rejoindre la nature sauvage.

 

COULEURS D'AUTOMNE

En l’espace de quelques kilomètres, je suis déjà bien loin de la zone périurbaine. Le goudron laisse place à un chemin de terre battue se prolongeant avec assurance entre les bosquets ayant entamé leur troisième éclosion annuelle : après les fleurs et les fruits, vient maintenant le temps des feuilles étoilées des érables palmés, paradant fièrement le long des branches. Un escalier de bois, couvert de monceaux de feuilles d’érables rouges si épais que ses marches finissent par disparaître sous le duvet saisonnier, semble dormir sous les arbres nus, habillant leur pied d’une épaisse et chaude couverture en prévision de l’hiver. Ces masses de feuilles aux mille couleurs, Henri David Thoreau les étudie en ces termes dans les Couleurs d’automne : « Certains érables sont encore verts, juste jaunes ou bien avec une pointe de couleur carmin sur le pourtour de leur feuillage, comme sur le bord de la cupule d’une noisette ; d’aucuns sont tout entiers d’un écarlate lumineux, rayonnant bien régulièrement dans toutes les directions, bilatéralement, comme les veines d’une feuille ; d’autres, d’une forme plus irrégulière, quand je tourne légèrement la tête, en les détachant de leur réalité terrestre et en cachant le tronc de l’arbre, semblent flotter, empilés les uns sur les autres à l’image de guirlandes enchevêtrées de nuages jaunes et écarlates ou de congères suspendues dans les airs, stratifiées par le vent. »1

Si la couleur donne aux feuilles de novembre toute leur puissance visuelle, c’est en revanche le vent et la légèreté de leurs silhouettes flottantes qui leur donne soudain une perspective toute autre, un pouvoir évocateur subtil et remplit de douceur. Bashô les compare à du papier, elles deviennent l’outil, le support de sa prose et de ses vers en devenir :

 

« Les feuilles rouges

sous le vent d’automne,

de fins papiers chinois écarlates »2

 

Je ne croise presque personne à part une camionnette de travail blanche, sûrement des bûcherons traversant le massif montagneux pour atteindre l’est de la ville. Des érables, du citron au carmin en passant par l’or et le vermillon, bordent la route sinueuse de ce début de montagne, séparant ce tapis au goudron abîmé du vide de la vallée par un délicat brasier de feuilles aux couleurs de l’automne. Ce feu éclate et se propage en taches rougeoyantes parmi la mer de verdure résineuse nourrie par une humidité constante. Pourtant, chaque arbre se distingue, et au sein du même arbre, les groupes de branches se séparent les uns des autres en autant de flammèches impalpables. À ceci, Thoreau ajoute : « Ce qui contribue grandement à la beauté d’un tel marécage en cette saison, c’est que, même s’il n’y a pas d’autres arbres parsemés, on ne le voit pas comme une simple masse de couleur, mais les arbres étant de couleurs et de tons différents, on distingue bien les contours de chaque cime en forme de croissant et l’endroit où l’un chevauche l’autre. Il n’en demeure pas moins qu’un peintre hésiterait avant de les détacher ainsi les uns des autres à cette distance. »3S’engager à peindre une forêt automnale, voici un défi proche que celui de peindre les flammes dansantes d’un incendie, mais qui n’aurait rien de destructeur, au contraire.

paysage d'automne japonais en montagne

 

 

LE BARRAGE D'USU

De l’autre côté, la mousse s’accroche et s’infiltre sur chaque pierre, chaque panneau rouillé à l’abandon, reprenant ses droits sur les renforcements alvéolaires protégeant les passants d’éventuelles chutes de pierres prisonnières des innombrables racines des arbres et végétaux suintant de vie. À l’approche d’un édifice immense, visible depuis la vaste campagne, les flancs se couvrent de béton de moins en moins accueillant pour la vie sauvage, dans l’optique d’une sécurité et d’une exclusivité temporaire du territoire sur quelques mètres. Je parviens finalement au sommet du barrage, depuis lequel s’étendent les plaines d’Higashiômi jusqu’à la montagne suivante.

L’observatoire du barrage de la rivière Usu se constitue d’une plate-forme surélevée par quelques piliers de bois surplombant un gigantesque empilement de pierres, agencées les unes aux autres jusqu’à séparer totalement la vallée et les champs des montagnes aux sentiers fuyants. Derrière le barrage s’étend la chaîne des monts Suzuka, d’est en ouest jusqu’à la préfecture de Mie, du nord au sud de la préfecture de Gifu jusqu’à la mer. Isolée, une maison de bois, ou plutôt est-ce un toit carré de tuiles rouges monté sur quatre colonnes, offre une aire de repos pour les gens fatigués venus se ressourcer devant la vue sauvage, à quelques kilomètres de la cohue citadine. Je contemple un versant traditionnel, gardant en vie le rêve et l’histoire d’un Japon encore à construire. De l’autre côté, le pragmatisme reprend le pas. Élancé vers une rivière au lit presque à sec, un immense bassin de béton vide entouré d’infrastructures blanches, rouges et vertes antirouille, témoigne d’un pays déjà bien exploité où tout élément reste parfaitement contrôlé.

barrage d'Usu

 

YAMAHIKO YUSUI

Passé ce point particulièrement important pour l’urbanisme, la route peu entretenue retourne rapidement à un état de délabrement modéré mais suffisant. Un panneau de signalisation représentant un écureuil rouge avec un bâton à cloche sur fond jaune prévient les fumeurs de faire attention à leurs mégots pour éviter l’incendie, très redouté dans la saison hivernale particulièrement sèche. Dans son dos, une grande cigarette et une forêt disparaissant dans les flammes donne du corps au message, cloué directement sur le tronc d’un arbre. Dans une ouverture du feuillage, je vois l’une des montagnes, nivelée et terrassée, domestiquée pour un usage humain, dans un rapport à la fois de protection et de domination.

route japonaise en automne

J’arrive à un second barrage en bordure de la route, plus petit, à la base d’un ruisseau qui fut autrefois un bras de rivière. Un endroit paisible dégageant une atmosphère épurée de toute idée noire, sommairement nommé par une pancarte « Yamahiko yusui » (la source du mont Hiko). Mur de pierres coupées et cimentées proprement, il laisse avec nonchalance déborder quelques filets d’eaux qui couleront plus loin en aval. Les érables d’automne s’enracinent dans l’humus séparant les lourdes rocailles spongieuses et glissantes, recouvrant leur vert jaune-mousse d’un épais rouleau de feuilles à cinq pétales couleur groseille s’étalant jusqu’à la route en un rivage de végétation blonde peroxydée.

petit barrrage japonais

 

BAIGNADE SOUS LA CASCADE

Quelques centaines de mètres plus haut, un petit bassin accessible par des escaliers m’invite à prendre un bain. Nu, muni d’un savon et d’un gant de toilette, je descends les marches et prends mon courage à deux mains pour me nettoyer sous une cascade bien trop froide. L’eau glacée me saisit tandis que je peine à plonger mon torse. Je sens ma chair se contracter avec force et mes extrémités perdre en sensibilité et se rétracter rapidement. Toutefois je parviens à me savonner et me rincer une ou deux fois avant de sortir du bassin, parfaitement vivifié. Rafraîchi par les eaux d’un paysage dont mon corps s’adapte un peu plus à chaque kilomètre, dans un échange essentiel à la contemplation, je réfléchis aux propos de David le Breton, dans l’éloge des chemins et de la lenteur : « Une continuité se noue en permanence entre le corps du voyageur et la chair du monde. La géographie extérieure est sensuelle, vivante, elle menace, elle respire, elle saigne, elle s’ébroue ou s’endort, elle est une seconde chair. La marche n’est pas seulement regard, même si la beauté des lieux s’offre à profusion. Elle est aussi immersion parmi les nappes d’odeurs, les sons, la tactilité quand le sentier confronte soudain à une rivière, un ruisseau et que les mains s’abandonnent à la fraîcheur de l’eau ou que le marcheur ne résiste pas à la tentation de nager dans la transparence. »4

Remontant pour ranger mes affaires, je fais l’erreur de débutant de laisser le haut de mon sac ouvert et tourné vers la cascade. Immanquablement, mon sac de couchage roule dans l’eau glacée de mon bain, et il me faudra replonger une nouvelle fois en catastrophe pour limiter les dégâts tant que possible. Ce ne sera que le début de beaucoup d’ennuis ce jour-là… En effet, plus j’avance, moins la route me semble cohérente. De voie goudronnée, je passe à chemin de terre, sentier battu pour les 4x4, les pick-up et les motocross. Les panneaux sont rares, ma carte incomplète. Seuls quelques repères de bûcherons fermés ponctuent ma montée… et ma descente morale.

montagne au Japon

 

CHEMIN NUAGEUX

Il commence à pleuvoir, de plus en plus. Les nuages tombent sur les montagnes, inquiétantes trombes mouvantes en brouillard toujours plus vorace. Le dernier signe humain devient un pylône électrique surgissant comme une apparition entre deux arbres, se détachant du ciel en une masse noire quadrillée, soutenant les câbles de la civilisation. Poussant un cri de lassitude, je surprends un faisan versicolore, le kiji, oiseau national du Japon s’élançant d’un vol lourd dans une plainte agacée. Un singe traverse inopinément ma route. Ou peut-être était-ce un tanuki ? À vrai dire, je n’en suis pas très sûr… Le chemin s’arrête, et c’est tout droit dans la montagne que je dois maintenant avancer, arrivant sur la crête. Sûrement par bêtise, mais aussi par fatigue et frustration, je me refuse à reculer, faire marche arrière serait l’abandon de tous mes efforts de la journée. Une pensée erronée tellement plus facile que de me résoudre à retourner sur mes pas.

 

1 Henry David Thoreau, Balade d’hiver, couleurs d’automne, trad. Thierry Gillyboeuf, Paris, Mille et une nuits, 2007, p. 58

2 Matsuo Bashô, Seigneur ermite. L’intégrale des Haïkus, trad. Makoto Kemoku & Dominique Chipot, Paris, Points, 2014, haïku n°79

3 Henry David Thoreau, Balade d’hiver, couleurs d’automne, trad. Thierry Gillyboeuf, Paris, Mille et une nuits, 2007, p. 58

4 David Le Breton, Marcher. Éloge des chemins et de la lenteur, Paris, Métailié, 2012, p. 49-50

2021-03-29 09_22_19-Wotan Jhelil - L'homme qui marche _ lepetitjournal.com_

Wotan Jhelil

Diplomé des Beaux-Arts d'Angoulême, Wotan vit sur Tokyo où il travaille dans la traduction de jeux vidéos. Marcheur spécialisé en photographie de paysage, il écrit sur ses voyages et ses expériences, au Japon ou ailleurs.
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