Édition internationale

La Thaïlande veut sa première loi contre le cancer

Le ministère de la Santé publique prépare la première loi thaïlandaise contre le cancer, face à une progression alarmante de la maladie et des inégalités territoriales profondes.

Bangkok hospital Bangkok hospital
Écrit par Baptiste PICOT
Publié le 2 avril 2026


 

La Thaïlande n'a jamais eu de loi spécifiquement dédiée au cancer. Le pays s'est longtemps appuyé sur des mesures de politique publique dispersées entre ministères, agences et hôpitaux, sans cadre juridique contraignant. Ce vide légal, le ministre de la Santé publique Pattana Promphat entend désormais le combler. Lors de la première réunion du Comité national de politique sur le cancer qu'il préside, il a annoncé la rédaction imminente d'un Cancer Act, premier texte de loi thaïlandais entièrement consacré à la maladie. Le projet initial est attendu dans les six mois.

 

Un pays rattrapé par la maladie

 

Selon les chiffres officiels du ministère de la Santé publique, la Thaïlande recense environ 140.000 nouveaux cas de cancer chaque année, avec une progression d'environ 3% par an. Quelque 86.000 personnes en meurent chaque année. Des chiffres que certaines sources indépendantes jugent sous-estimés : selon les données 2022 de l'Observatoire mondial du cancer, géré par le Centre international de recherche sur le cancer, agence de l'OMS, le pays aurait dépassé les 180.000 nouveaux cas cette année-là, un écart que le gouvernement n'a pas commenté. Pour comparaison, la France recense 433.000 nouveaux cas par an pour une population comparable, selon le Panorama des cancers 2024 publié par l'Institut national du cancer mais avec un système de détection précoce nettement plus développé et des plans de lutte contre le cancer inscrits dans la loi depuis le début des années 2000. En Thaïlande, 40% des cancers sont encore diagnostiqués à un stade avancé selon l'Institut national du cancer thaïlandais. Le pays projette une hausse de 50% du nombre de nouveaux cas d'ici 2045 d'après les projections du Centre international de recherche sur le cancer.

 

Un système fragmenté et déséquilibré

 

Ce que le projet de loi vise en premier lieu, c'est la cohérence. Somchai Thanasitthichai, directeur de l'Institut national du cancer et chef du comité de rédaction, l'a dit sans détour : sans coordination légale, les agences publiques n'ont aucune obligation de travailler ensemble. Les données épidémiologiques sont éparpillées entre hôpitaux publics, privés et universitaires. Les standards de traitement varient selon les établissements. Les prix pratiqués ne répondent à aucune norme commune. La loi rendrait obligatoire la collecte nationale de données sur le cancer et lierait formellement plusieurs ministères, dont la Santé publique, l'Intérieur, l'Enseignement supérieur et les Finances, autour d'objectifs communs. Le déséquilibre budgétaire est lui aussi flagrant. Sur les 10 milliards de bahts alloués chaque année aux soins oncologiques dans le cadre de l'Office national de sécurité sanitaire, 91% partent dans le traitement, soit en moyenne 3.856 bahts par patient. La prévention ne reçoit que 9%, soit environ 382 bahts par cas. « Sans une gestion et une prévention plus efficaces, les dépenses médicales ne feront qu’augmenter », a déclaré Somchai Thanasitthichai. Le constat est d'autant plus sévère que les dépenses de santé totales du pays ont été multipliées par sept en moins de trente ans, passant de 111,16 milliards de bahts en 1994 à 834,26 milliards en 2021 selon les données de l'Office national de sécurité sanitaire.

 

Bangkok et le reste

 

La fracture territoriale est l'un des angles les plus saillants du dossier. La Thaïlande dispose de 138 appareils de radiothérapie sur l'ensemble du territoire. Environ 50 sont concentrés à Bangkok. Les 88 restants couvrent 76 provinces et 33 d'entre elles n'ont pas le moindre appareil, selon le ministère de la Santé publique. Pattana Promphat l'a lui-même mis en chiffres : si l'on retire les machines de la capitale, il reste en moyenne 1,2 à 1,3 appareil par province.

 

Machine de radiothérapie

 

La moyenne nationale, inférieure à une machine par million d'habitants, ne répond pas aux recommandations de l'OMS. Le ministère prévoit d'installer entre 40 et 50 appareils supplémentaires dans les trois à quatre prochaines années, en priorisant les zones les plus déficitaires. Des études citées lors de la réunion du comité montrent que des patientes atteintes d'un cancer du sein dans certaines provinces du nord enregistrent une mortalité plus élevée malgré un diagnostic précoce, faute d'accès à la radiothérapie. Le déséquilibre ne se limite pas aux équipements. Selon une étude de l'université Mahidol publiée en 2025, Bangkok compte un médecin pour 462 habitants. Certaines provinces comme Bueng Kan n'en ont qu'un pour 5.000. La norme recommandée par l'OMS est d'un médecin pour 1.000 habitants, seuil que le pays est loin d'atteindre en dehors des grandes villes.

 

Le pari du vaccin

 

La prévention du cancer du col de l'utérus illustre à elle seule les limites du système actuel. Le Département de contrôle des maladies, rattaché au ministère de la Santé publique, propose une vaccination gratuite contre le papillomavirus humain (HPV) aux filles âgées de 11 à 20 ans, soit une cible d'environ 10 millions de personnes. Seul un million a été vacciné à ce jour, faute de budget suffisant. Pourtant, la modélisation présentée par Somchai Thanasitthichai est éloquente : avec 2,24 milliards de bahts par an, une couverture vaccinale élargie permettrait de réduire les taux d'infection de 25% à court terme, de 40% d'ici 2035 et de plus de 90% d'ici 2050, économisant au passage 37,6 milliards de bahts de coûts de traitement. L'équation est claire. L'arbitrage budgétaire, lui, ne l'est pas encore. Toujours selon les données du ministère de la Santé publique, le cancer du foie représente la part la plus élevée de nouveaux cas avec 13,8%, suivi du sein (13,2%), du colorectal (13,1%), du poumon (12,7%) et du col de l'utérus (3,7%). En termes de mortalité, le poumon arrive en tête avec 17,4% des décès par cancer, juste devant le foie (17,35%).

 

Financement et hôpitaux privés

 

Parmi les mécanismes envisagés figure la création d'un fonds dédié au cancer, abondé en partie par des droits d'accise ou des taxes dites « du péché », sur le modèle de la taxe sur le sucre introduite pour lutter contre le diabète. La loi ouvrirait également la voie à des mécanismes de partage des coûts permettant aux patients d'accéder à des traitements dans les hôpitaux privés à des tarifs réglementés. Sur ce point précis, Pattana Promphat a admis que « la question nécessite une étude plus approfondie et une coopération avec le secteur privé ». Une réponse prudente qui dit beaucoup sur la complexité des négociations à venir. Le projet de loi devrait également stimuler l'investissement dans les technologies médicales et encourager la production nationale de médicaments et de vaccins. Somchai Thanasitthichai a évoqué l'ambition de faire de la Thaïlande un hub régional pour les produits pharmaceutiques, à condition de construire l'écosystème réglementaire qui l'accompagne. Le premier projet de texte est attendu d'ici six mois. La maladie, elle, n'attend pas.

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Flash infos