La traditionnelle interview du 14 juillet, dans lepetitjournal.com Thaïlande, sera celle de Jean-Claude Poimbœuf. L’ambassadeur de France part à la retraite et nous raconte 44 ans de carrière.


lepetitjournal.com : Monsieur l’ambassadeur, comment êtes-vous « tombé » dans la diplomatie ?
Jean-Claude Poimbœuf : J’ai été exposé très tôt à la vie à l’étranger du fait de l’activité professionnelle de mon père, qui a effectué toute sa carrière dans l’industrie pétrolière. Au gré de ses missions à l’étranger, je me suis familiarisé avec le travail des diplomates et j’ai compris très tôt que c’était la voie qui m’intéressait le plus. J’ai donc construit mon parcours académique autour de l’objectif de passer le concours d’Orient du Quai d’Orsay, que j’ai réussi après avoir appris le chinois et le japonais. Comme dirait le druide Panoramix, je suis « tombé dans la marmite » tout petit et j’y suis resté 44 ans.

Que retenez-vous de l’évolution de la place de la France dans le monde et de son influence, au cours de ces quelques décennies passées ? Nombreux sont inquiets de la perte d’influence de la France demain, avec la montée en puissance de nations nouvellement influentes. Avez-vous quelques raisons d’espérer à nous transmettre ?
La place relative de la France a forcément beaucoup évolué au cours de ces quatre décennies pendant lesquelles j’ai servi la diplomatie française, et c’est normal. C’est également le cas des autres puissances. Une place dans le concert des nations ne peut être immuable. Malgré les bouleversements de l’ordre international, qui ont d’ailleurs tendance à s’accélérer ces dernières années, la France conserve les principaux attributs de la puissance, notamment son siège de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies et l’arme nucléaire. Elle conserve un réseau extérieur parmi les plus développés et je ne parle pas que des ambassades et des consulats. Elle dispose en effet d’un réseau culturel, éducatif et de recherche scientifique qui lui assure une place singulière dans le monde. Il n’est que de voir l’attractivité de nos établissements scolaires à l’étranger ou de nos centres culturels, souvent institution de référence dans le pays, pour constater que « l’envie de France » reste forte. Les succès de nombre de nos entreprises, et pas seulement dans le secteur du luxe et de l’art de vivre, en témoignent aussi de manière très probante. La France a aussi bénéficié de l’émergence de l’Union européenne qui nous permet aujourd’hui de « peser » collectivement davantage à l’international.

Vous avez voué une grande partie de votre carrière et de votre passion à l’Asie : à Pékin, Tokyo, Taipei, Phnom Penh, Bangkok. Pourquoi un tel attachement à ce continent ?
Comme indiqué, ce tropisme asiatique est lié à ma formation. Mais, vous me direz, pourquoi ce choix de l’Asie ? Il faut en revenir à ma jeunesse au cours de laquelle mon père me parlait souvent de ses voyages, notamment au Japon. Lui-même était impressionné par ce pays où il devait se rendre souvent pour négocier avec les grandes entreprises partenaires et il m’avait conseillé d’apprendre le japonais. Ce que je n’ai pas fait dans un premier temps, pensant que l’apprentissage du chinois me mènerait plus rapidement à mon objectif. J’ai appris le japonais dans un deuxième temps après avoir rencontré celle qui deviendrait mon épouse.
J’ai effectivement eu une carrière très tournée vers l’Asie, soit en poste dans cette région soit travaillant sur les dossiers asiatiques à Paris. J’en remercie le Quai d’Orsay qui m’a offert un parcours très cohérent.
Quels sont les plus exaltants et les plus douloureux souvenirs de votre carrière ?
Le moment le plus douloureux est venu assez vite dans mon parcours : il s’agit de la tragédie de Tiananmen, en juin 1989, à la fin de mon séjour en Chine. J’avais suivi chaque étape de ce qu’on a appelé le « printemps de Pékin » et j’ai été attristé de voir la fin sanglante de cette mobilisation étudiante, mais aussi populaire, qui avait fait naître des espoirs.
Les Jeux Olympiques de Sydney, ville extraordinaire où j’ai eu la chance d’être consul général de 1997 à 2000, ont été les moments les plus exaltants car c’était pour nous l’aboutissement de plusieurs années de préparation et de fort investissement des équipes. Ce champ du sport paraît éloigné des activités habituelles d’un diplomate mais, en réalité, il en fait de plus en plus partie du fait qu’il constitue un vecteur d’influence important.

Qu’est-ce qui vous aura le plus marqué, ici, en Thaïlande ?
Comme vous le savez, ce n’est pas la première fois que je sers en Thaïlande puisque Bangkok avait été ma deuxième affectation à l’étranger après Pékin. Ce qui m’a toujours frappé et continue de me frapper, est cette synthèse réussie et harmonieuse entre des traditions très vivaces et la plus grande modernité, qui n’est pas si fréquente. Le Japon en fournit bien sûr un autre exemple dans cette région.
340 ans après la rencontre et après 170 ans de relation, le couple franco-thaïlandais est-il toujours soudé et plein d’avenir ?
C’est un couple qui, comme beaucoup d’autres, a connu des hauts et des bas. J’invite ceux qui ne l’ont pas encore fait, à lire l’excellent ouvrage de Jean Michel Kauffmann « France – Thaïlande, Une longue histoire » (Editions Soukha) qui retrace bien les différentes phases de cette relation au long cours. Si l’on parle de la période actuelle, cette relation connaît depuis 2022 une dynamique remarquable : visite à Bangkok du Président Macron en novembre 2022 ; visites en France du Premier ministre Srethha Thavisin en mars et mai 2024 ; visite à Paris du Premier ministre Anutin Charnvirakul en mai de cette année et, enfin, visite d’Etat de Sa Majesté le Roi Rama X il y a quelques jours, la première d’un monarque thaïlandais depuis celle du Roi Rama IX et de la Reine Sirikit en 1960. Les deux pays ont adopté récemment une nouvelle feuille de route ambitieuse pour la période 2026-2028 et continuent de travailler à l’élévation de leur relation au niveau d’un partenariat stratégique.

Quels seront, selon vous, les chantiers prioritaires de celui qui va vous succéder ?
Ce sera à mon successeur d’élaborer son propre plan d’action mais le fil rouge en sera certainement ce travail en cours, avec l’ensemble des parties prenantes - institutions, opérateurs de l’État, entreprises, société civile - pour parvenir à ce partenariat stratégique que j’évoquais et qui devra reposer sur des coopérations structurantes engageant nos deux pays sur le long terme.
Et maintenant, après une carrière aussi remplie, ressent-on une sorte de peur du vide ?
Absolument pas. Même si je n’en serai plus un acteur direct, je resterai un spectateur attentif de la marche du monde. Je resterai disponible pour apporter mon concours au recrutement et à la formation des nouvelles générations de diplomates. Enfin, lorsqu’on a eu une vie bien remplie comme la mienne, il y a beaucoup de choses qu’on n’a pas eu le temps de faire. Je ne crains donc pas le vide mais, au contraire, de ne pas avoir assez de temps pour tout ce que j’ai envie de faire avec ma famille et mes amis, ou pour moi-même, par exemple des livres de ma bibliothèque qui attendent ma retraite pour que je les ouvre…
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