Édition internationale

En Thaïlande, Anutin Charnvirakul peut-il vraiment lutter contre la corruption ?

Après le pire score thaïlandais en dix-neuf ans à l'indice anticorruption, le Premier ministre a lancé une campagne nationale. Mais son gouvernement est lui-même rattrapé par plusieurs scandales.

Anutin Charnvirakul Anutin Charnvirakul
Écrit par Émilien PEZZOLI
Publié le 1 avril 2026


 

Le 31 mars 2026, Anutin Charnvirakul réunissait à Nonthaburi les 76 gouverneurs de province du royaume et les hauts responsables du ministère de l'Intérieur pour un atelier sur la transparence. Le contexte était embarrassant : quelques semaines plus tôt, Transparency International avait classé la Thaïlande à la 116e place sur 182 pays, avec un score de 33 points sur 100. Le pire résultat du pays en dix-neuf ans, neuf points sous la moyenne mondiale, et un recul au huitième rang sur dix au sein de l’ASEAN (L'Association des nations de l'Asie du Sud-Est). Anutin Charnvirakul a reconnu que le pays avait « échoué ». Ce qu'il n'a pas mentionné, c'est que ce score est aussi le sien.

La corruption reste bien installée en Asie du Sud-Est. Le Cambodge, la Birmanie, le Laos présentent des scores encore inférieurs à celui de la Thailande. La Birmanie reçoit la note de 16/100, l’une des plus basses au monde. La France, elle, se montre plus intègre avec un score de 66/100 mais reste loin derrière les pays scandinaves, comme le Danemark et ses 89/100.

 

Un problème qui coûte cher

 

La corruption en Thaïlande n'est pas qu'une question d'image. Poj Aramwattananont, président de la Chambre de commerce thaïlandaise, évalue les pertes directes à au moins 500 milliards de bahts par an, soit environ 13 milliards d'euros. Pour obtenir une autorisation ou faire avancer un dossier, les entreprises paient régulièrement des fonctionnaires en dehors des canaux officiels. Ces pots-de-vin représentaient autrefois 20% de la valeur d'un contrat public. Ils atteignent aujourd'hui 30 à 40%. Les entreprises se rattrapent sur les matériaux ou la sécurité, ce qui pourrait expliquer en partie les accidents à répétition sur certains chantiers publics. Le JETRO, l'agence japonaise de suivi des investissements à l'étranger, a classé la corruption comme le premier frein aux décisions d'investissement en Thaïlande deux années consécutives.

Ce qui rend le problème si difficile à résoudre, c'est qu'il ne se résume pas à quelques fonctionnaires mal intentionnés. C'est un système entier, qui s'auto-entretient à tous les niveaux de l'État. La police en est l'illustration la plus visible. Selon un ancien commissaire de l'anticorruption cité par le Bangkok Post, les subordonnés collectent l'argent et le remontent à leurs supérieurs en échange de promotions. Près d'un Thaïlandais sur deux déclare avoir déjà versé un pot-de-vin à un policier et à peine 10% disent avoir confiance en l'institution. En 2024, une enquête de sept mois a permis de mettre en cause plus de 200 policiers, dont l'ancien chef de la police nationale lui-même, pour des pots-de-vin liés à des réseaux de jeux d'argent illégaux.

 

Un gouvernement rattrapé dès le départ

 

Anutin Charnvirakul est devenu Premier ministre en septembre 2025, après la destitution de Paetongtarn Shinawatra par la Cour constitutionnelle. Il a obtenu le soutien du Parti du peuple en promettant de dissoudre le parlement dans les quatre mois. Son gouvernement n'a finalement duré que trois mois avant qu'il ne dissolve lui-même l'Assemblée en décembre, sur fond de tensions avec le Cambodge. Il a remporté les élections de février 2026 et a été réinvesti le mois suivant. Pour un Premier ministre qui se pose en champion de la transparence, le bilan de son propre cabinet est un mauvais point de départ.

Son ministre de l'Économie numérique a révélé avoir reçu une offre de 40 millions de bahts par mois pour protéger un réseau d'escroqueries téléphoniques. Son vice-ministre des Finances a démissionné après avoir été relié à une banque cambodgienne soupçonnée de liens avec des réseaux de cyberfraude. Le vice-Premier ministre Thamanat Prompow avait purgé une peine de prison en Australie pour trafic de drogue avant même d'entrer en fonction. Ces éléments sont des allégations ou des condamnations prononcées à l'étranger, pas des conclusions judiciaires thaïlandaises.

 

Le vote aussi s'achète

 

Les problèmes du Bhumjaithai, le parti au pouvoir, dépassent le seul cadre gouvernemental. En juin 2024, la Thaïlande organisait pour la première fois des élections sénatoriales indirectes : des candidats issus de différents groupes professionnels votaient entre eux pour désigner les 200 membres de la chambre haute. Un système conçu pour produire une assemblée de techniciens indépendants. Le résultat a été tout autre : une majorité des élus présentait des liens avec le Bhumjaithai. Les enquêteurs ont rapidement compris pourquoi. Certains candidats auraient payé d'autres candidats pour obtenir leurs voix, permettant ainsi au parti du premier ministre de placer ses proches aux postes clés du Sénat. La Commission électorale et le Département des enquêtes spéciales ont ouvert des enquêtes, réuni des preuves dans plusieurs provinces et placé plus de 100 sénateurs dans leur viseur. Une plainte a même été déposée contre Anutin Charnvirakul devant la Cour constitutionnelle pour le rôle présumé de son parti, avant même son élection à la tête du gouvernement.

L'achat de votes ne se limite pas aux coulisses du Sénat. Lors des élections générales, ce sont les électeurs ordinaires qui sont visés. Selon une enquête récente du Comité permanent mixte sur le commerce, l'industrie et la banque, une part significative de citoyens s'attendait à voir des partis politiques leur proposer de l'argent en échange de leur vote aux dernières élections. Les montants évoqués vont de 3.000 à 7.500 bahts par électeur.

 

Peut-on croire Anutin ?

 

Lors de l'atelier de cette semaine, le Premier ministre a fixé des objectifs précis à ses administrations et évoqué l'adhésion de la Thaïlande à l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) pour améliorer les standards de transparence. Le discours était sérieux. Mais la corruption en Thaïlande a résisté à tous les gouvernements qui ont tenu le même discours avant lui. Chaque Premier ministre depuis vingt ans a lancé sa campagne anticorruption, constitué ses comités, publié ses directives. Le score de l'IPC, lui, n'a cessé de baisser. « Cela montre que nous n'avons pas véritablement résolu le problème », a concédé le Premier ministre lors de l'atelier. C’est le moins que l’on puisse dire et il reste à découvrir si son nouveau mandat sera réellement celui du changement en la matière.

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