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Intelligence artificielle : comment aider nos adolescents à en faire un atout ?

Alors que l’intelligence artificielle transforme déjà l’école et le monde du travail, de nombreuses familles s’interrogent. Faut-il limiter, encadrer ou encourager son usage chez les adolescents ? À Singapour, Solveig Tyrka défend une voie médiane fondée sur la pédagogie et le développement de l’esprit critique.

un père et son fils avec un robotun père et son fils avec un robot
Crédit : Snapmaker
Écrit par Vanessa Faure Giannetti
Publié le 13 mars 2026, mis à jour le 18 mars 2026

 

D’une industrie réglementée à la pédagogie de l’IA, une nouvelle aventure pour Solveig 

Fraîchement arrivée à Singapour en 2025, et depuis fondatrice de la société Solvance, Solveig Tyrka forme aujourd’hui des adolescents et des adultes à l’usage des outils d’intelligence artificielle générative (IA) comme ChatGPT, Gemini ou NotebookLM. Son parcours ne doit rien au hasard.

 

solveig tyrka portrait

 

Avant de se consacrer à la formation, elle a travaillé plus de dix-huit ans dans l’industrie pharmaceutique, un univers scientifique où la rigueur et la vérification sont des réflexes quotidiens. Ne jamais se contenter d’une réponse « crédible », toujours sourcer, challenger, confronter les informations : cette discipline intellectuelle structure désormais son approche pédagogique. Passionnée de vulgarisation scientifique, l’entrepreneure s’attache à rendre accessibles des technologies complexes sans les simplifier à l’excès. À Singapour, elle observe une évidence : les adolescents utilisent déjà l’IA. La question n’est donc plus de savoir s’il faut les y autoriser, mais de savoir comment les former. Son objectif est clair : éviter la dépendance, la tricherie ou la désinformation et transformer l’IA en outil d’apprentissage exigeant, non en substitut à l’effort.

 

Intelligence artificielle, où en est Singapour ?

 

Envisager l’IA comme un apprentissage progressif, adapté à la maturité

A priori, il n’existerait pas d’âge magique, mais un cadre éducatif à adapter au niveau de maturité. Avant 13 ans, la découverte peut se faire de manière encadrée, dans un contexte pédagogique et avec la présence d’un adulte. L’enjeu est d’éveiller la curiosité et de poser les bases de compréhension. En revanche, un usage autonome des IA génératives reste généralement déconseillé. À partir de 13 ans, un usage plus indépendant peut être envisagé, à condition d’être accompagné d’un apprentissage structuré : protection des données personnelles, compréhension des limites des modèles, vérification des informations et sensibilisation aux biais. L’âge importe moins que la qualité du cadre éducatif.

Utilisée avec méthode, l’intelligence artificielle peut devenir un véritable levier d’apprentissage. Elle permet à un élève de reformuler une leçon mal comprise, d’approfondir un point précis, de structurer un devoir, ou encore d’organiser ses révisions. Elle peut également servir de support pour préparer un oral ou générer des exemples et des analogies adaptés à son niveau. Solveig encourage notamment un exercice simple et révélateur : demander à l’élève d’expliquer sa leçon à l’IA. Lorsqu’un jeune parvient à formuler clairement un concept, c’est qu’il commence à le maîtriser. L’outil peut alors jouer un rôle de partenaire d’entraînement, en posant des questions, en pointant des imprécisions et en suggérant des approfondissements. Il ne s’agit alors plus de produire une réponse prête à rendre, mais de consolider une compréhension. Ainsi, à mesure que les élèves saisissent le fonctionnement et les limites de l’IA et leur posture évolue.

 

échiquier et robot
Crédit : Amos

 

Solveig transmet une méthode simple : clarifier son objectif avant de poser une question, formuler une demande précise, analyser la réponse, vérifier les sources et les citer. 

 

Des risques bien réels de l’IA auprès des adolescents

L’essor de l’intelligence artificielle dans le quotidien des adolescents ne va pas sans zones d’ombre. Les risques existent et méritent d’être abordés avec lucidité, sans dramatisation, mais sans naïveté non plus.

 

L'IA à l'école en France ou à l’étranger dès le plus jeune âge, doit-on s'inquiéter ?

 

Le premier danger tient à la substitution de l’effort et de la tentation de tricher. Capable de générer en quelques secondes un texte structuré et argumenté, l’IA peut encourager certains élèves à rendre un devoir entièrement produit par la machine. La tentation est réelle. Plutôt que d’interdire l’outil, l’enjeu consiste donc à poser un cadre clair et à apprendre à utiliser l’IA comme un soutien méthodologique, un “coach” et non comme un remplaçant.

Autre point de vigilance : la crédulité face aux réponses produites. Les IA génératives ne comprennent pas au sens humain du terme. Un audit indépendant mené en 2025 par l’organisme NewsGuard a par exemple montré que les IA pouvaient relayer ou reformuler des affirmations fausses dans des contextes liés à la désinformation, avec des taux d’erreur variables selon les modèles testés (ChatGPT a par exemple un taux d’erreur de 40%), soulignant la nécessité de garder un regard critique. 

Les biais constituent également un enjeu majeur. Entraînés sur d’immenses corpus de données, souvent anglophones, les modèles peuvent refléter des angles culturels dominants, ou véhiculer des stéréotypes. Exemple : lorsqu’un élève demande de citer de grands noms de l’histoire, ou des références littéraires, les réponses proposées privilégient fréquemment des figures occidentales. 

La question des données personnelles et de l’identité numérique s’impose aussi. Les adolescents peuvent partager des informations sensibles sans mesurer parfois les conséquences. Les technologies d’IA permettent aujourd’hui de créer des « deepfakes », ces images, vidéos ou enregistrements truqués mais très réalistes, susceptibles d’être utilisés à des fins malveillantes. Enfin, un risque plus discret mérite attention : celui d’un isolement relationnel progressif. Les systèmes d’IA sont conçus pour répondre de manière fluide, souvent en validant les propos de leur interlocuteur. Cette interaction confortable peut, chez certains jeunes, paraître plus simple que le dialogue avec des pairs ou des adultes. 

 

Jumelles et mer en fond
Crédit : Viviana Rishe

 

Un cadre clair de l’IA pour favoriser une véritable émancipation

Progressivement, l’intelligence artificielle s’installe dans nos environnements éducatifs et professionnels, modifiant en profondeur certaines pratiques. À l’école, elle ouvre la voie à une personnalisation accrue de l’apprentissage. L’outil peut aider un élève à surmonter un blocage, proposer une explication formulée autrement, simuler un oral d’examen, ou accompagner un raisonnement étape par étape. Mais cette évolution impose aussi de repenser les modes d’évaluation. 

Dans le monde professionnel, les discours alarmistes sur la disparition massive des emplois se multiplient. La réalité apparaît plus nuancée. Dans la majorité des secteurs, l’IA automatise surtout certaines tâches répétitives ou techniques, sans pour autant remplacer des métiers entiers. Les mutations concernent avant tout la nature du travail, son organisation et les compétences mobilisées, plutôt que sa suppression pure et simple. Dans de nombreuses professions, l’IA peut par exemple produire une première version d’un document, synthétiser des informations, ou analyser rapidement de grands volumes de données. Mais la définition d’une stratégie, l’interprétation fine des résultats ou la prise de décision relèvent du discernement et de la responsabilité humaine.

 

Illustration d'un crâne ouvert avec le sigle IA
Crédit : Zack

 

Pour Solveig, l’intelligence artificielle n’a rien d’un phénomène magique, ni d’une menace en soi. Elle constitue avant tout un outil puissant, dont l’impact dépend de l’usage que l’on en fait. Bien exploitée, elle peut éclaircir des notions complexes, aider à structurer la pensée, préparer un oral, ou encore renforcer l’autonomie des élèves. Mais cette promesse ne peut se concrétiser sans un cadre solide. Trois piliers apparaissent indissociables : la formation des élèves à un usage critique et responsable, la sensibilisation des parents aux enjeux numériques et l’accompagnement des enseignants dans l’intégration pédagogique de ces outils. L’intelligence artificielle ne disparaîtra pas du quotidien des adolescents. Le débat ne porte donc plus sur son interdiction, mais sur la manière de l’apprivoiser.

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