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Yann LeCun quitte Meta et lève un milliard pour réinventer l'IA depuis Paris

Quelques mois après avoir quitté Meta, où il a dirigé la recherche en intelligence artificielle pendant douze ans, le chercheur français Yann LeCun frappe un grand coup. Le 10 mars 2026, il annonce la levée de fonds de sa nouvelle startup, AMI Labs, à hauteur de 1,03 milliard de dollars. Un défi scientifique autant qu'un défi national : contre vents et marées des géants américains, il choisit Paris comme quartier général.

Yann LecunYann Lecun
Écrit par Anne-Lorraine Bahi
Publié le 10 mars 2026

De la Sorbonne à la Silicon Valley

Pour comprendre AMI Labs, il faut d'abord comprendre l'homme qui la porte. Yann LeCun n'est pas un entrepreneur comme les autres. Diplômé de l'ESIEE Paris et docteur de l'Université de Sorbonne, il est l'un des pères fondateurs du deep learning — ces réseaux de neurones profonds qui constituent aujourd'hui le socle de toute l'intelligence artificielle moderne. En 2019, il reçoit le prix Turing, considéré comme le « Nobel de l'informatique », aux côtés de Geoffrey Hinton et de son compatriote québécois Yoshua Bengio. Chevalier de la Légion d'honneur, membre de l'Académie des sciences française, il est aussi professeur d'informatique à l'Université de New York, où il enseigne depuis des années.

Sa trajectoire américaine commence dans les années 1980. Après avoir fait ses armes en France, il traverse l'Atlantique et s'impose rapidement dans les laboratoires de recherche les plus prestigieux. En 2013, Mark Zuckerberg le recrute pour créer FAIR — le Facebook AI Research —, qu'il va diriger pendant douze ans et hisser au rang des centres de recherche les plus influents au monde. Binational franco-américain, Yann LeCun incarne ce pont entre deux cultures scientifiques, entre la rigueur mathématique à la française et l'audace entrepreneuriale à l'américaine.

 

La rupture avec Meta et une conviction de longue date

En novembre 2025, Yann LeCun pousse la porte du bureau de Mark Zuckerberg et annonce son départ. La décision n'est pas anodine : après douze ans au sein du groupe, il tourne le dos à l'un des empires technologiques les plus puissants de la planète. Mais Yann LeCun a une conviction, défendue publiquement depuis des années avec une franchise qui lui a valu autant d'admirateurs que de contradicteurs : les grands modèles de langage (LLM), ceux qui alimentent ChatGPT, Gemini ou Claude, sont une impasse.

Pour Yann LeCun, ces systèmes, aussi impressionnants soient-ils, ne font que prédire le mot suivant dans une séquence. Ils ne comprennent pas le monde. Ils ne raisonnent pas. Ils ne planifient pas. Sa réponse à cette limitation s'appelle JEPA — Joint Embedding Predictive Architecture —, une architecture qu'il a proposée dès 2022 et qui constitue le fondement technologique d'AMI Labs. L'idée : construire des IA capables d'apprendre comme les animaux et les humains le font, à partir du monde physique, en formant des représentations abstraites de la réalité, pas en ingurgitant des milliards de mots.

 

Un milliard de dollars et une licorne avant même d'avoir un produit

 

Le 10 mars 2026, AMI Labs — pour Advanced Machine Intelligence, mais aussi, peut-être, le mot français le plus universel — officialise une levée de fonds d'un milliard de dollars, valorisant l'entreprise à 3,5 milliards de dollars avant même qu'elle n'ait sorti un seul produit. La plateforme Sifted la présente comme le plus grand tour d'amorçage jamais réalisé par une entreprise européenne.

Le tour de table réunit des noms qui valent une signature. Il est co-dirigé par Cathay Innovation, Greycroft, Hiro Capital, HV Capital et Bezos Expeditions — le fonds de Jeff Bezos. Parmi les investisseurs individuels : l'ancien PDG de Google Eric Schmidt, le fondateur d'Amazon lui-même, Mark Cuban, ou encore Xavier Niel. Toyota, Nvidia et Samsung ont également participé. Emmanuel Macron a salué l'opération sur X : « Yann LeCun ouvre une nouvelle page pour l'intelligence artificielle. C'est la France des chercheurs, des bâtisseurs et des audacieux. »

 

Paris comme base, le monde comme terrain

Logo de la Start Up AMI de Yann LeCun

Le choix du siège est lui aussi un signal fort. AMI Labs est une entreprise française, basée à Paris, avec des bureaux à New York, Montréal et Singapour. Yann LeCun a été explicite : AMI est « l'un des rares laboratoires d'IA de pointe qui ne soit ni chinois, ni américain ». Une façon de positionner la France — et l'Europe — comme un acteur souverain dans la course mondiale à l'intelligence artificielle.

À ses côtés, Yann LeCun s'est entouré d'une équipe au profil remarquable. Alexandre Lebrun, cofondateur de la startup de santé numérique Nabla — et lui aussi ancien de Meta — prend la tête opérationnelle en tant que PDG. Laurent Solly, ancien vice-président de Meta pour l'Europe, rejoint l'aventure comme directeur des opérations. La chercheuse Pascale Fung est nommée directrice de la recherche, et Saining Xie, venu de Google DeepMind, assume le rôle de directeur scientifique.

AMI cible des secteurs industriels exigeants : manufacture, automobile, aéronautique, biomédical, pharmacie. À plus long terme, Yann LeCun évoque la robotique domestique. La startup prévoit d'abord une première année consacrée à la recherche et au développement, avant d'engager des discussions avec des partenaires industriels dans douze à vingt-quatre mois. Le premier partenaire annoncé est Nabla, dans le domaine de la santé numérique.

 

Un pari sur l'avenir, et sur la France

AMI Labs n'a pas encore de produit, pas de revenus, et un horizon commercial encore lointain. Alexandre Lebrun lui-même l'admet : « Ce n'est pas une startup d'IA appliquée classique qui peut sortir un produit en trois mois. » Mais c'est précisément ce qui différencie l'entreprise du bruit ambiant de la Silicon Valley : elle parie sur la recherche fondamentale, sur la durée, sur une vision radicalement différente de ce que doit être une intelligence artificielle digne de ce nom.

Pour la communauté francophone du monde entier — et notamment celle de la Bay Area, qui voit depuis des décennies ses talents absorbés par les géants américains —, l'aventure AMI Labs a quelque chose de symbolique. Yann LeCun, l'enfant de la Sorbonne devenu l'un des plus grands scientifiques de sa génération, choisit de construire l'avenir de l'IA depuis Paris. Une déclaration d'indépendance intellectuelle autant qu'industrielle.

 

Résumé en chiffre: 1,03 milliard de dollars levés  •  Valorisation : 3,5 milliards de dollars  •  Plus grande levée d'amorçage européenne de l'histoire  •  Siège : Paris  •  Bureaux : New York, Montréal, Singapour  •  Investisseurs : Jeff Bezos, Eric Schmidt, Toyota, Nvidia, Samsung, Xavier Niel…

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