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Singapour contre le harcèlement scolaire : le retour du débat sur les coups de canne

Face à la montée des préoccupations concernant le harcèlement en milieu scolaire, le Ministère de l’éducation de Singapour (MOE) a annoncé le 5 mai dernier une standardisation des mesures disciplinaires d’ici 2027. Parmi elles, le recours aux châtiments corporels révèle les divergences profondes sur l'éducation et la construction de l'individu.

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Écrit par Karen Attal
Publié le 19 mai 2026

 

Ce sont parfois les séries télévisées qui posent les vraies questions. Last But Not Least, diffusée sur Mediacorp, n'échappe pas au débat sur la discipline scolaire. La production met en scène les méthodes non-conventionnelles d'un professeur pour reconquérir la confiance d'élèves difficiles. Dans un épisode, le professeur demande à recevoir lui-même les coups de canne destinés à un élève alors qu’il estime porter la responsabilité de sa faute. La hiérarchie refuse et maintient le châtiment mais ce geste fou suffit à transformer toute une classe, jusque-là dominée par l’esprit de rébellion. A Singapour, la canne fait parler, dans la fiction comme la réalité.

 

« La recherche montre que les jeunes apprennent à faire de meilleurs choix lorsqu'il existe des limites claires »

 

Singapour renoue avec une vieille tradition, la canne

Tandis que plusieurs nations occidentales ont banni toute forme de punition physique depuis des décennies, l’annonce récente du gouvernement singapourien vient rappeler la persistance de traditions disciplinaires héritées de l'ère coloniale britannique. Souhaitant justifier le maintien de mesures strictes comme les coups de canne (caning), le Ministre de l'éducation Desmond Lee a affirmé que cette politique reposait sur « une approche basée sur la recherche qui montre que les jeunes apprennent à faire de meilleurs choix lorsqu'il existe des limites claires imposées par des conséquences fermes et significatives ».

Le ministre a précisé que le châtiment corporel doit rester un outil de dernier recours dans l'arsenal disciplinaire des écoles et que cette mesure ne doit être appliquée que si toutes les autres interventions s'avèrent inadéquates, et ce, sous des protocoles de sécurité extrêmement stricts. S'il s'agit pour les autorités d'une réponse pragmatique à l’indiscipline à l'école, la nouvelle peut paraître comme un anachronisme brutal. 

 

 

harcelement

 

 

 

Les sanctions s'alourdissent à chaque récidive, pouvant aller jusqu'à 14 jours de renvoi et 3 coups de canne pour les récidivistes. 

 

 

Le plan 2027 de Singapour vise une réponse systémique au harcèlement

Si les coups de bâton à l'école ne sont pas une nouveauté à Singapour, leur intégration explicite dans une stratégie de lutte contre le harcèlement marque une inflexion. Y recourir permettrait de lutter contre le fléau du harcèlement scolaire (bullying), qui a été estimé à 2000 cas en 2025. Un antécédent grave à l'école primaire Sengkang Green avait déjà remis le sujet sur le devant de la scène l'année dernière.

L'objectif affiché par le MOE est d'uniformiser la réponse au harcèlement afin de mettre fin aux disparités de traitement entre les établissements et de garantir que chaque acte reçoive une réponse proportionnée mais ferme. D'ici 2027, les coups de canne feront donc partie intégrante d'un cadre disciplinaire commun. Pour les autorités, il s'agit d'envoyer un signal fort : le harcèlement ne sera pas toléré et les conséquences seront tangibles. Selon les directives du MOE, cette mesure est applicable uniquement après l'échec d'autres interventions telles que le conseil psychologique, la médiation ou le travail d'intérêt général. Elle est réservée aux garçons de plus de 9 ans, administrée sur les fesses, par-dessus les vêtements, et exécutée par un responsable désigné dans un environnement formel et sécurisé.

Dès le mois de mai 2026, les écoles singapouriennes appliqueront un dispositif disciplinaire progressif distinguant les infractions graves (harcèlement, tricherie) des infractions très graves (agression, drogue). Pour une première infraction grave, l'élève encourt 1 à 3 jours de retenue ou de renvoi, un coup de canne et un ajustement de sa note de conduite. Les sanctions s'alourdissent à chaque récidive, pouvant aller jusqu'à 14 jours de renvoi et 3 coups de canne pour les récidivistes. 

 

« La discipline a l'éducation comme objectif central »

 

coups de canne à singapour

 

 

Un cadre s’impose à Singapour, des questions demeurent

Si la règle se veut uniforme et transparente, sa mise en œuvre soulève des problèmes complexes. Celle des élèves à besoins particuliers demeure notamment en suspens : comment adapter des mesures disciplinaires standardisées à des enfants dont le comportement peut résulter de troubles cognitifs ou émotionnels ? Par ailleurs, les effets à long terme des sanctions physiques sur la santé mentale des élèves — anxiété, perte de confiance en l'institution scolaire, risque de stigmatisation durable — sont peu abordés dans le plan. Parallèlement, des professionnels de l'éducation plaident pour une approche de justice restaurative, davantage centrée sur la réparation du tort causé et la reconstruction du lien entre harceleur et victime que sur la punition.

Le plan prévoit également l'extension à toutes les écoles d'une plateforme de signalement en ligne. L'objectif est ambitieux : rendre les actes de harcèlement plus visibles pour mieux les contenir en amont. Sur la question du cyberharcèlement, le MOE adopte une approche centrée sur l'enfant, distincte du traitement réservé aux cyberviolences commises par des adultes, reconnaissant ainsi les spécificités du comportement adolescent en ligne. Les parents préoccupés par ces mesures sont par ailleurs encouragés à en discuter directement avec les directeurs d'établissement. Rappelant l'esprit de cette réforme, Desmond Lee a affirmé : « La discipline a l'éducation comme objectif central. »

 

 

Singapour : la peur comme moteur de l'éthique ?

L'annonce résonne au-delà des frontières de la cité-État. On se demande comment l'un des systèmes éducatifs les plus performants au monde, régulièrement en tête du classement PISA, peut encore infliger la douleur physique pour maintenir l'ordre. Les réactions oscillent entre incompréhension et inquiétude. Voir un adolescent subir des coups de bâton pour une erreur de jeunesse peut sembler d'une sévérité extrême.

Le débat ne porte pas seulement sur la douleur physique mais aussi sur la philosophie même de l'éducation. Là où les défenseurs de la mesure y voient un effet dissuasif nécessaire pour protéger les victimes, les opposants craignent l'instauration d'une loi du plus fort. En apprenant aux enfants que l'obéissance découle de la peur plutôt que de la compréhension du bien et du mal, l'empathie ou le respect de l'autre, ne risque-t-on pas de former des citoyens dociles par peur plutôt que par éthique ?

 

 

unicef

 

 

Le coup de canne, l'antithèse absolue du modèle nordique

Si Singapour privilégie la dissuasion par la règle immédiate, on peut imaginer que l'internalisation des normes par le dialogue soit une alternative possible. Dans les pays scandinaves, frapper un enfant est considéré comme un délit. La Suède est le premier pays au monde à avoir interdit les châtiments corporels dès 1979 (y compris dans le cadre familial). Cette approche repose sur l'idée que le respect des règles doit s'acquérir par l'expérimentation, le droit à l'erreur et le dialogue plutôt que par la menace.

Cette position est aujourd'hui relayée par de grandes instances internationales. Plusieurs organisations de défense des droits de l'homme dénoncent le recours à la flagellation physique comme une forme de traitement cruel, inhumain et dégradant, incompatible avec les droits fondamentaux de l'enfant. L'UNICEF alerte régulièrement sur les conséquences des châtiments corporels sur la santé physique et mentale des enfants tandis que l'OMS souligne non seulement l'absence de bénéfices avérés mais aussi les risques d'effets dévastateurs sur le développement psychologique de l'enfant à long terme.

Le monde réel est loin d'être binaire. Sanctionner par la menace physique peut pousser à une conformité bureaucratique précoce là où les jeunes devraient explorer et apprendre de leurs fautes. La Suède a prouvé qu'un système fondé sur le respect absolu de l'intégrité physique de l'enfant ne menait pas à l'anarchie. Au contraire, les indicateurs de bien-être juvénile y sont parmi les plus élevés. 

 

« La mémoire collective nourrit un soutien discret mais réel au châtiment corporel. Le malaise vient d’un rejet de principe »

 

 

Quel compromis entre discipline et bien-être à Singapour et dans le monde ?

Au-delà de la canne, la discipline a une dimension sociale forte à Singapour. Etre puni ou voir sa faute affichée devant les autres est vue comme un garde-fou essentiel, une manière de rappeler à l'individu sa responsabilité envers le collectif. Pourtant, cette pratique peut être psychologiquement dévastatrice, tant par la pression sociale exercée qu'en raison de l'humiliation publique et de la perte de dignité de l'élève. Si le gouvernement assure que les coups de canne sont encadrés pour éviter tout abus, la question de la protection de l'intégrité de l'enfant à un âge fondamental de son développement demeure un point de friction.

 

 

© Yahoo
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Et si le caning faisait ses preuves ? Selon la sociologue Marion David, la mémoire collective nourrit un soutien discret mais réel au châtiment corporel. Le malaise vient d’un rejet de principe. Or, dans le même temps, il y a une demande de sanctions suffisamment dissuasives contre les harceleurs. Si l'on exige des conséquences fortes pour protéger les victimes, il faut accepter que ces conséquences puissent prendre des formes inconfortables. L'efficacité invite à s'interroger honnêtement sur ce que l'on est prêt à accepter et à quel prix.

À Singapour, l'équilibre entre discipline stricte et bien-être de l'élève reste clairement un sujet sensible. Pour le MOE, la sécurité des victimes du harcèlement est la priorité absolue. Si la canne peut dissuader un harceleur de passer à l'acte, elle reste un outil valable. Alors que cette mesure s'apprête à être adoptée, le risque est de cesser d'identifier les causes profondes du comportement et de ne porter ses efforts que sur la sanction. Pour les communautés d'expatriés, vivre à Singapour, c'est aussi accepter un contrat social où la sécurité et l'efficacité sont souvent obtenues au prix d'une discipline de fer.

 

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