Édition internationale

Tom Félix, la fin du supplice "J'ai vite compris que j’étais victime d'un coup monté"

Le nom de Tom Félix n’est plus celui d’un inconnu. Il est devenu malgré lui le symbole d’une tragédie judiciaire à la suite de son arrestation en août 2023 sur l'île malaisienne de Langkawi, accusé à tort de possession et de trafic de stupéfiants. Dans cette situation profondément troublante, sa famille s’est mobilisée pour sa libération à travers une campagne médiatique retentissante dans la région et en métropole, en quête de clarté et de justice. La bataille jusqu’à son acquittement a duré 909 jours. Son histoire soulève les questions primordiales du respect des procédures, de la protection consulaire et du coût humain face à l’engrenage judiciaire. LePetitJournal.com l’a rencontré lors de son passage à Singapour.

Tom felixTom felix
Tom Felix incarcéré en Malaisie est libéré
Écrit par Karen Attal
Publié le 7 mai 2026, mis à jour le 9 mai 2026

 

"J'ai vite compris que j'étais victime d'un coup monté"

 

Pouvez-vous nous raconter comment s'est déroulée votre arrestation à Langkawi et quelles ont été vos premières impressions sur l'action de la police locale ?

Un matin, les forces de l’ordre font irruption chez moi pour une perquisition. Ils découvrent une quantité importante de stupéfiants sur les lieux et, sans comprendre ce qui m’arrive, je suis interpellé avec mon colocataire et sa femme. Après l’arrestation, aucune enquête n'est menée. En revanche, les policiers vident la maison : ordinateur, matériel et même le frigo. Ils profitent de l'accès sous-scellé pour tout voler. Pendant les trois semaines de garde à vue, ils utilisent cyniquement mon téléphone pour commander leurs repas. Je leur avais confié mes codes, persuadé que ma coopération prouverait ma bonne foi.

J'ai vite compris que j'étais victime d'un coup monté. Une connaissance de mon colocataire, acculée par la pression policière, avait été placée devant ce qu'on appelle le "choix du diable" : face à une saisie de drogue, la police propose au suspect de racheter sa liberté soit en versant une commission occulte, soit en dénonçant quelqu’un. La dénonciation, seule option qui ne coûte rien, implique mon colocataire, qui sert alors d'appât. L’opération est ensuite parfaitement orchestrée. La police débarque au moment où du cannabis est livré chez nous et prend soin d'effacer les messages qui peuvent compromettre leurs complices.

C’est en prison que j’ai découvert l'ampleur de ce mécanisme. À Langkawi, la lutte contre la drogue répond à une logique de rendement. Ce mois-là, les quotas d'arrestation n’avaient pas été atteints. Les stupéfiants représentent 80 % de l'activité policière. L'inspectrice en charge est connue pour multiplier les incarcérations et toucher des pots-de-vin. Dans la confusion, on se retrouve derrière les barreaux pour au moins une année.

 

 


Rappel des faits 

Une arrestation sous le signe de l'arbitraire : Tout bascule le 9 août 2023. Lors d’une perquisition dans l'appartement qu’il partage avec son associé, la police découvre du cannabis. En dépit des aveux du colocataire, Tom Félix est arrêté. Débute pour lui une tourmente judiciaire implacable. En Malaisie, l’ombre de la peine capitale plane sur chaque accusation de trafic de stupéfiants. Plongé dans l'attente d'une instruction qui tarde à l'innocenter, il découvre l’enfer carcéral : cellules surpeuplées, hygiène minimale, pas d’accès à l’extérieur, ni à la lumière du jour.

Un écho international face au silence procédural:  Ce n'est qu'en juin 2025, après presque deux ans de détention, que s’ouvre enfin son procès. Mais l’espoir d’une résolution rapide se heurte à une succession de reports décourageants. Pourtant, hors des murs de la prison, l’affaire prend de l’ampleur dans l’espace public. Portée par sa famille et le mouvement #freetomfelix, l’indignation s’internationalise. Médias et ONGs dénoncent une injustice flagrante et des conditions de détention attentatoires à la dignité humaine, exhortant les autorités à la clémence et à la rigueur juridique.

La communauté des Français de l’étranger interpellée : Le dénouement tant espéré survient le 3 février 2026. Reconnu innocent, Tom Félix est acquitté. Après presque trois années marquées par des épreuves d’une rare intensité, il est libéré et peut regagner la France. Devenue emblématique dans la communauté des Français de l’étranger, l’histoire de Tom Félix résonne aujourd’hui comme un avertissement. Elle illustre avec une acuité douloureuse la vulnérabilité de l’expatrié évoluant dans des systèmes sans transparence et considérant la présomption d'innocence comme acquise. Elle rappelle aussi qu'au-delà des gros titres se cache une personne réelle, avec des rêves, une famille et des projets de vie que nul ne devrait pouvoir broyer.

 


 

"Le manque de rigueur, ajouté à des conditions de détention inacceptables, rend n’importe qui vulnérable face à la justice"

Quel regard portez-vous sur le système judiciaire malaisien et sur la réalité des procédures auxquelles vous avez été confronté ?

Le système est profondément corrompu. Une semaine après mon arrestation, un avocat est venu nous voir avec un message clair : si nous le choisissions, il pouvait nous faire sortir au bout d’un an. Par ailleurs, la personne à l’origine de la dénonciation n’a écopé que de cinq mois de prison après avoir réussi à falsifier les rapports du laboratoire qui ont fait passer la drogue pour du sucre ! La justice ne cherche pas à trancher ou à comprendre, elle administre un dispositif qui, pour atteindre ses quotas, envoie les gens en prison. Une boucle infernale quand on sait que les conditions de détention des prisonniers sont lamentables et que, sans aucun accompagnement pour améliorer leur situation, la récidive est presque inévitable.

Ce n’est pas la politique de "tolérance zéro" envers la drogue que je dénonce mais bien l’incompétence et la corruption du système judiciaire. Le manque de rigueur, ajouté à des conditions de détention inacceptables, rend n’importe qui vulnérable face à la justice. La menace de la peine de mort, toujours inscrite dans la Constitution malgré le moratoire de 2018, rend la situation encore plus angoissante. 

Paradoxalement, c’est une spécificité de la loi malaisienne qui m’a sauvé. Comme l’accusation reposait sur une dénonciation et non sur une enquête policière préalable, la charge de la preuve incombait à la police. Comme aucun travail d’investigation n’avait été fait, pas même de prélèvements pour test ADN, et que mes comptes bancaires étaient irréprochables, ma culpabilité n’a pas été établie.

Avez-vous mis en place une discipline psychologique pendant cette détention et comment avez-vous trouvé les ressources nécessaires pour tenir sur la durée ?

Je m’étais préparé mentalement à quatre ans d’emprisonnement. En détention, j'avais rencontré des personnes qui, pour avoir rendu visite à des amis au moment d'une descente de police, purgeaient une peine de cette durée.

Pour survivre, j’ai coupé toute communication avec le monde extérieur, y compris mes meilleurs amis. Le contraste entre les rappels réguliers de la vie normale (anniversaire, mariage) et ce que je vivais au quotidien était trop violent.

Quand on ne sait pas combien de temps cela va durer ni comment cela va finir, l’incertitude devient une épreuve psychologique extrêmement douloureuse. J’ai préféré faire de la prison ma seule réalité. Pour tenir bon et ne pas sombrer, je me suis réfugié dans la lecture, lisant de manière presque compulsive.

 

 

"C’est la solidarité de toute une communauté qui a permis à mes parents d’endurer ce calvaire"

 

Un élan de solidarité important s'est créé autour de votre cas durant ces deux années et demi. Quel rôle ce soutien extérieur a-t-il joué pour vous et pour votre famille ?

Mes parents ont reçu un soutien immense : leurs amis, l’IFS, mais aussi de nombreux inconnus se sont mobilisés. Des artistes anonymes ont réalisé des œuvres et organisé des événements et je compte prendre le temps de les remercier. C’est la solidarité de toute une communauté qui a permis à mes parents d’endurer ce calvaire.

Nous avons également eu la chance de pouvoir compter sur l'appui d'Alain Morvan, journaliste, et de son épouse Kasthuriraani Patto, députée au Parlement malaisien. Tous deux sont engagés contre la peine de mort. Ils ont fait le déplacement jusqu'à Singapour pour rendre visite à mes parents et ont été présents à chacune de mes audiences. Leur aide a été précieuse.

 

"Pour la protection des citoyens, nous sommes clairement dans une zone grise"

 

Comment avez-vous perçu l'implication des autorités françaises au long de votre parcours judiciaire ?

Au départ, j’attendais un soutien fort de la diplomatie française, mais la réalité a été décevante. L’intervention de l’ambassade est restée en deçà de ce que ses fonctions laissaient espérer. On a senti une vraie réticence à intervenir dans les affaires d’un État souverain, une sorte de retenue "colonialiste" où le mot d’ordre était d’éviter de faire des vagues. Je n'ai d’ailleurs reçu aucune visite. Pour la protection des citoyens, nous sommes clairement dans une zone grise.

L'ambassadeur nous a dit, à ma famille et moi, que médiatiser mon histoire pourrait se retourner contre moi. Ce discours nous a beaucoup déstabilisés, d’autant que pendant plus d’un an, rien n’avait bougé. C’est Maître François Zimeray, spécialiste des droits humains et ancien ambassadeur de France au Danemark, qui a pris le contre-pied de cette stratégie. Privilégiant immédiatement l’axe médiatique, il a fait publier un article à l’AFP, ce qui m’a enfin permis d’avoir une voix.

Ce n'est que lorsque l'affaire a commencé à faire du bruit que l'ambassadeur a changé d'attitude : il a accepté de recevoir mes parents, a contacté mon avocat et a assuré un suivi. Si cela avait été fait dès le début, nous aurions gagné un temps précieux. Tout aurait pu être différent. 

 

"Avec 15 millions de vues sur YouTube, on peut dire qu’un Français sur cinq connaît désormais mon visage"

 

Votre histoire a connu un retentissement médiatique considérable. Comment vivez-vous cette soudaine mise en lumière et les réactions qu'elle suscite aujourd'hui ? 

La médiatisation a été un levier déterminant. Des soutiens tels que celui de votre média, lepetitjournal.com sont autant de gouttes d’eau qui ont fini par jouer un rôle décisif. Aujourd’hui, je suis à mon tour l’une de ces gouttes d’eau, en mettant mon image et mon histoire d’ancien détenu au service de ceux qui subissent l’injustice et le mauvais traitement. 

Cette exposition a entraîné une perte d’anonymat. Avec 15 millions de vues sur YouTube, on peut dire qu’un Français sur cinq connaît désormais mon visage. On me reconnaît dans la rue, mais les réactions sont toujours très bienveillantes. Il y a pourtant une ombre au tableau : un élu français en Malaisie, Jean-Yves Gicquel, continue de diffuser des informations mensongères à mon sujet, ne reconnaissant pas mon acquittement, qu’il requalifie en "non-lieu" (or il y a bien eu procès) et minimisant les faits.

 

"Ce qui m’est arrivé relève moins de la colocation que d’un système organisé pour piéger"

 

Quel message souhaiteriez-vous transmettre aujourd'hui aux expatriés Français qui habitent en Asie du sud-est ?

Je ne déconseille pas de se rendre en Malaisie. C’est un pays que j’adore et j’avais choisi de m'y installer. Il faut simplement avoir conscience que, même si cela reste exceptionnel, les choses peuvent basculer de manière imprévue.

Concernant les risques liés à la colocation, j’ai surtout manqué de chance. Ce qui m’est arrivé relève moins de la colocation que d’un système organisé pour piéger. 

Il faut garder à l’esprit que face à l'adversité, on se retrouve sans point d’ancrage. En dehors de l’espace Schengen, le soutien de l’État français est plus incertain. En Europe, la proximité géographique et les partenariats permettent des interventions coordonnées et rapides. À l’autre bout du monde, on est, en grande partie, livré à soi-même.

Comment envisagez-vous la suite et quel sens souhaitez-vous donner à votre histoire à travers vos futurs projets ?

Je travaille actuellement sur un livre. C’est une étape nécessaire pour me reconstruire. J’aimerais apporter ma pierre à l’édifice, livrer mon témoignage à ceux qui, sur place, peuvent provoquer un changement. Il n’est pas normal que dans un pays prospère comme la Malaisie, un étranger parfaitement intégré — diplômé bac+5, titulaire d’un visa-talent, employeur local — se retrouve dans une situation où il ne souhaite plus y remettre les pieds ! Alors que la Malaisie préside l’ASEAN cette année, il est impératif qu'elle rompe avec ses pratiques de détention inhumaines et éradique la corruption devenue institutionnelle. Je le vois aussi comme un devoir envers ceux qui pourraient se retrouver dans la même situation. Après seulement, je pourrai passer à autre chose, même si je sais que cela me suivra toute ma vie.

 

"Ce qui m’affecte le plus, ce sont les pans de ma vie qu’on m’a volés"

 

Depuis votre libération, quels sont les principaux défis auxquels vous faites face dans cette phase de transition vers un retour à la vie normale ?

Cela fait maintenant trois mois que j'ai retrouvé la liberté et je prends la vie comme elle vient. Techniquement, je suis SDF, mais ce n’est que temporaire. Ce qui m’affecte le plus, ce sont les pans de ma vie qu’on m’a volés : le décès de ma grand-mère ou encore la remise de diplôme de ma petite sœur. 

Je dois aussi faire un grand nombre de démarches administratives. Comme l’a indiqué Benjamin Brière, qui a été détenu trois ans en Iran et a fondé l’association SOS Otages, il n’existe aucun dispositif en France pour faciliter la réinsertion de ceux qui rentrent d'une captivité à l'étranger. Cela concerne près de 2 000 Français dans le monde.

Aujourd’hui, revenir à Singapour est un véritable retour à la maison. Je suis heureux. J’ai le sentiment de revivre.

 

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.