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EXPOSITION TOTEM – Portraits de femmes du Maroc et de Malaisie, par Diana LUI

Écrit par Lepetitjournal Singapour
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 15 octobre 2015

Née en Malaisie, de parents d'origine chinoise, partie aux Etats unis à l'âge de 14 ans et vivant en France depuis plus de 20 ans, la photographe Diana LUI  se définit elle-même comme une nomade contemporaine. L'expérience aidant elle a transformé en une formidable source d'inspiration, cette recherche constante d'identité, qui a besoin du regard de l'autre pour être révélée. L'artiste expose ses portraits de femmes du Maroc et de Malaisie dans le cadre de l'exposition TOTEM, du 8 au 31 octobre, à l'Alliance Française de Singapour.

En lisant votre biographie, on a le sentiment que votre parcours personnel et votre travail, centré sur l'identité, sont inextricablement mêlés.

Diana Lui - Mon art se définit par les ruptures, les déracinements et les ré-enracinements. Je suis une nomade contemporaine. C'est devenu une richesse. Mais au début cela a été difficile. Mon père était un homme politique qui travaillait au ministère des Transports en Malaisie. Comme beaucoup de non-malais ma famille a choisi de quitter la Malaisie pour nous permettre de faire des études. Nous sommes partis aux Etats-unis. Sur place les choses ne se sont pas présentées comme dans les films. J'avais 14 ans, j'avais laissé mes amies derrière moi. J'ai beaucoup souffert des préjugés, de mon accent... En Malaisie j'avais été une étudiante très active. Grâce à mes parents j'avais été très exposée à l'Art sous toutes ses formes depuis l'âge de 5 ans. A Los Angeles, je n'étais plus personne. Quand j'ai eu, quelques années plus tard, à 19 ans, l'opportunité de revenir en Malaisie, j'ai subi, à l'inverse, un vrai choc physique du fait de la chaleur et de l'humidité. Les images défilaient dans ma tête, je n'avais plus de repère.

Comment est née votre passion pour la Photographie ?

Je l'ai découverte à 15 ans lorsque j'ai été initiée au tirage. Quand j'ai vu pour la première fois la photographie dans le bain, ça a été une révélation dans tous les sens du terme. Je suis tombée amoureuse de la photographie. J'ai depuis l'obsession du travail sur la lumière et l'ombre.

Vous utilisez un appareil très particulier, comment cela influe-t-il sur ce que vous faites ?

Je travaille avec une chambre photographique 20x25. Cela permet de travailler lentement. Cet appareil, pour moi qui n'ai pas cessé de voyager, c'est ma maison. Cet équipement implique un autre rapport à l'image. Au lieu d'aller les chasser, on les (ac)cueille. Avant les séances de photographies, je pars en repérage. Je repère les gens. Il faut que je crée un lien avec le modèle. Pour moi ce lien est essentiel car c'est à travers le regard de l'autre que j'existe vraiment. Finalement, ce lien est presque plus important que la photographie elle-même, qui ne serait qu'un prétexte pour la rencontre.

Totem
Les séances sont assez longues. Cela peut durer une demi-journée. Ce que je veux capter du modèle, c'est son regard. Je veux saisir son âme à travers ses yeux. La plupart du temps je fais poser mes modèles de manière statique. J'étudie la lumière. Je cherche l'ambiance, l'atmosphère. Le modèle me fait rentrer dans son espace intime. Le travail avec la chambre photographique, les longues séances, sont pour moi une façon de prendre le temps. C'est une forme de méditation. L'occasion de ralentir, de sentir.

La série Totem, dont une partie est présentée ici à l'Alliance Française aura été un retour vers votre pays natal. Comment cela s'est-il passé ?

La série Totem a été une opportunité. Cela faisait 25 ou 30 ans que je n'avais pas travaillé sur mon pays natal. J'en avais très envie, j'attendais le moment. J'ai été invitée en 2015 par le responsable du Festival de George Town à Penang,Joe Sidek, pour faire une série sur les femmes de Malaisie. J'ai rencontré beaucoup de femmes qui ont presque la même expérience que moi. Les légendes de mes photos sont très élaborées car l'histoire de chacun des modèles est un élément important de la photographie. Dans un certain nombre de cas, je me suis retrouvée dans un état de confusion par rapport à ces labels donnés aux différentes communautés. J'ai eu besoin, pour poursuivre mon travail, de faire des recherches, de beaucoup lire, de faire un véritable travail ethnographique pour comprendre la subtilité de ces communautés.

Quelle intention guide vos séries de portraits de femmes ?

Je suis très influencée dans mon travail par August Sander qui avait réalisé, avec une chambre photographique, une très longue série sur les Allemands dans les années 30. Autre repère marquant : celui de Bernd et Hillla Becher, pionniers du mouvement de la photographie objective. Par exemple, dans la série qu'ils ont faite de châteaux d'eau, on ne voit d'abord que des châteaux d'eau, tous photographiés de la même manière, avec une grande profondeur de champs. Et puis au bout d'un moment, on s'aperçoit que ça révèle tout le contexte de l'époque.  

Je photographie de manière très systématique. Je demande toujours à mes modèles de regarder dans l'appareil. Et en même temps, je saisis des petits détails, des touches de couleur. Chaque sujet fonctionne comme un miroir de mes propres émotions. Ce qui me taraude, c'est cette question de l'identité, telle qu'elle ressort de ce melting pot dans lequel nous vivons. Le fait de pouvoir voyager transforme. Pourtant, l'époque contemporaine est pleine de paradoxes. Grâce à la technologie, il n'a jamais été aussi facile de voyager et de dialoguer de manière instantanée avec le monde entier. En même temps, comme on le voit avec les réfugiés, cette situation génère la peur et les fermetures de frontières.

Totem
Le voile est-il une source d'inspiration particulière?

Dans mes photographies de femmes voilées dans leur costume rituels, les voiles tiennent d'une performance dans laquelle on ajoute couche après couche. la question est : est-ce que l'esprit de la femme arrive à traverser tous ces voiles ? A l'inverse c'est un espace d'intimité. C'est la même chose dans les sociétés développées où nous portons tous des masques. Ma démarche, c'est d'ôter toutes ces couches. S'agissant des voiles, j'ai été très impressionnée par le travail de Gaëtan Gatian de Clérambault au XIXème siècle. Il était obsédé par les voiles des femmes. Il y voyait un objet de stimulation érotique. Il a élaboré une sorte d'alphabet du drapé et des voiles, une étude à la fois psychologique et sémantique.

A travers vos séries de portraits, n'est-ce pas une forme d'alphabet que vous cherchez vous-même à constituer ?

En effet, c'est un alphabet qui est en pleine construction, mais je ne sais pas encore le lire 

Le choix d'un appareil photo grand format, c'est aussi celui d'une technique très ancienne, par opposition au numérique.

Oui en effet, c'est un équipement très archaïque, qui permet aussi de jouer avec les imperfections du sel d'argent, qui donnent de la matière et soutiennent la profondeur de champs, que l'organisation très rangée des pixels n'offrent pas. Cela participe du caractère intemporel, mais aussi de contrastes entre ce qui ressort de la tradition et des rituels, présent dans les costumes qu'ont choisi les modèles, et le contexte contemporain, lié au décor.

Qu'est-ce qui fait la différence entre le travail d'un photographe et celui d'un amateur ?

La photographie est un medium très difficile à maîtriser. Ca donne l'illusion d'être facile. On voit le photographe quand, dans une série de photographies, apparaît une véritable cohérence. Travailler la photographie, c'est comme en écriture rechercher le mot juste.

Mais n'est-ce pas aussi difficile pour le public de repérer ce « mot juste » en photographie que dans l'Art conceptuel ?

C'est vrai que dans l'art conceptuel, il y a une valeur qui n'est saisissable que lorsqu'on a suivi le parcours de l'artiste, voire l'histoire des mouvements dans lesquels il  inscrit son travail, sur 20 ans ou au delà. En même temps, j'ai le sentiment que lorsqu'on crée vraiment quelque chose de sublime, ce sublime n'a pas besoin d'explication.
?En photographie, l'amateur doit éduquer son regard. S'il n'évolue pas, il reste dans la répétition. J'ai animé des stages avec des photographes amateurs. L'enjeu c'est de les amener à rendre personnelle leur vision. Photographier c'est écrire avec de la lumière. Il y a tout un travail spirituel avec l'ombre et la lumière. La photo ne raconte jamais la vérité. Elle est la projection de l'auteur derrière son appareil.

Propos recueillis par Bertrand Fouquoire (www.lepetitjournal.com/singapour) vendredi 9 octobre 2015

Exposition "Totem", par Diana Lui, du 8 au 31 Octobre à l'Alliance Française

logofbsingapour
Publié le 8 octobre 2015, mis à jour le 15 octobre 2015
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