Édition internationale

Ils ont tout quitté pour se réinventer à Shanghai

Ingénieur reconverti en photographe, consultante devenue curatrice de marchés créatifs… Ils ont choisi Shanghai pour se réinventer. Portraits de deux Français qui ont osé tout recommencer — et ne le regrettent pas. Partir, oui. Mais repartir de zéro ? C'est le pari qu'ont fait Élodie Abbé et Nico de Rougé, deux expatriés français dont les trajectoires se croisent autour d'un même fil rouge : Shanghai comme terrain de reconversion. L'une y vit depuis près de trente ans, l'autre y a tout misé à 30 ans passés. Deux parcours, deux façons d'habiter l'audace.

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Écrit par Emma Cottereau
Publié le 31 août 2026

De la formation corporate aux créateurs

Peux-tu nous raconter ton parcours — ce que tu faisais avant, ce que tu fais aujourd'hui, et ce que ça change dans ton quotidien ?

Elodie : J'ai 52 ans et je vis en Chine depuis 1996. J'y suis arrivée pour étudier le chinois, puis j'ai été recrutée par Carrefour pour l'ouverture de son deuxième magasin à Shanghai. Très vite, je suis devenue Directrice Formation pour la Chine, avec la mission de recruter et former plus de 6 000 collaborateurs par an. Dix ans de carrière corporate, un excellent statut d'expatriée, et puis, en 2006, j'ai tout quitté pour créer ma propre société de conseil.

Aujourd'hui, je cumule trois activités qui me ressemblent vraiment : le conseil en Learning & Development, le coaching de dirigeants, et ma marque Indigo, spécialisée dans l'artisanat du Népal et d'Asie. J'organise aussi chaque mois des Creators Markets au Nepali Kitchen, sur Julu Road, des événements qui rassemblent créateurs locaux et internationaux dans une atmosphère chaleureuse. Ce qui a changé dans mon quotidien ? J'ai l'impression de naviguer dans mon propre espace. La Chine, c'est mes repères, mon réseau, ma norme. Je sais anticiper, trouver des solutions, me mettre "dans la tête" de mes interlocuteurs. Ce que j'ai plus de mal à faire en France, même après cinq ans !

Nico : J'ai d'abord été ingénieur en génie mécanique, diplômé de l'UTC. J'ai exercé ce métier dans différentes industries et plusieurs pays jusqu'en 2018. Aujourd'hui, je suis photographe et vidéaste commercial, basé à Shanghai depuis 2015. Je travaille pour des marques dans l'industrie, le luxe, l'automobile, la mode — Louis Vuitton, Ferrari, NIO, 3M — mais aussi pour des agences de presse comme AP ou Bloomberg, et je présente parfois des documentaires pour Discovery Channel.

Concrètement, ça a tout changé. Je suis passé d'un cadre très structuré dans de grandes entreprises, où je ne me sentais pas à ma place, à un quotidien où chaque semaine ressemble rarement à la précédente. Un jour dans une usine de métallurgie, le lendemain à shooter un défilé de mode. Sur le plan personnel, je me sens beaucoup plus créatif et aligné — c'est devenu un métier qui me ressemble, pas juste un poste que j'occupe.

 

De l'ingénierie à la photographie, le saut de l'ange

C'était un choix délibéré, ou une succession de hasards ?

Elodie :  Il y a trente ans, la Chine n'était pas une destination "tendance". J'avais prévu de rester neuf mois... et j'ai très vite eu l'intuition que c'était dans ce pays que tout allait se passer. J'avais bien raison. Quand on est revenus à Shanghai en 2024 après cinq ans en France, c'était là aussi un choix familial complètement assumé. Et qu'on ne regrette absolument pas.

Nico : Un mélange des deux. Je suis venu en Chine pour la première fois en 2013, pour une césure avant mon stage de fin d'études. Une fois sur place, j'ai senti qu'il se passait quelque chose ici : une énergie, un rythme, une ouverture aux gens qui osent. Le choix délibéré, c'est d'être revenu en 2015 — et surtout d'avoir basculé vers la photographie trois ans plus tard. En 2018, après trois années très difficiles en tant qu'ingénieur, j'étais totalement perdu. Un ami rencontré en Chine m'a convaincu de rester à Shanghai et de tenter ma chance dans un autre domaine. Je passais déjà beaucoup de temps libre à prendre des photos. Alors j'ai décidé d'en faire mon métier. Je n'avais rien à perdre.

 

Des changements choisis et assumés

Quel a été le moment le plus déstabilisant de ta reconversion ?

Elodie : Je ne parlerai pas vraiment de reconversion, mais de changements choisis et assumés. Le plus fondateur, c'est mon arrivée seule à Shanghai à 23 ans, sans connaître personne, pour y trouver du travail. Je puise encore souvent dans cette expérience. Le plus riche, c'est quand j'ai quitté une carrière dorée pour me mettre à mon compte. Et le plus audacieux, c'est probablement mon "coming-out créatif" avec Indigo : les gens me connaissaient pour mon profil corporate, et l'environnement de Shanghai n'encourage pas vraiment à être multi-casquettes. Il a fallu oser.

Nico : Le passage de l'ingénieur salarié dans un cadre bien défini, à photographe indépendant dans un secteur sans règles établies. Tu quittes un revenu stable, un titre que les gens comprennent, et tu te retrouves à tout prouver de zéro — dans un pays qui n'est pas le tien, dans une langue que tu maîtrises imparfaitement. Il a fallu monter une entreprise, créer un site, développer des portfolios, apprendre la retouche, le marketing, la relation client, fixer ses prix...

Le plus dur, c'était de ne plus avoir de cadre extérieur qui valide ce que je faisais. Je l'ai surmonté en m'appuyant sur ce que je savais faire : structurer, livrer proprement, être fiable. J'ai traité ma reconversion comme un projet d'ingénieur — par étapes.

 

La Chine offre une vibe unique

Qu'est-ce que la Chine t'offre que ta vie ailleurs ne pouvait pas te donner ?

Elodie : La Chine m'offre une "vibe" que je ne retrouve nulle part ailleurs. J'ai observé trente années formidables ici, je ne me suis pas ennuyée une seule seconde. C'est parfois difficile, souvent même, mais j'apprends tout le temps et je me remets en cause tout le temps. L'environnement est hyper stimulant. Et du coup, j'ai l'impression de ne pas vieillir !

Nico : Une échelle et une vitesse qu'on a du mal à trouver ailleurs. Les projets se montent vite, les gens testent, et il y a une vraie place pour quelqu'un qui apporte un regard différent. La Chine m'a aussi offert la possibilité de me réinventer complètement, de partir d'une page presque blanche. Et puis la diversité des projets : passer d'une usine de recyclage de textile à un défilé Louis Vuitton, en passant par un tournage de documentaire au fin fond du pays — mon ancienne vie ne pouvait pas me donner ça.

 

Mon passé me sert dans mon nouveau métier

Y a-t-il des compétences de ton ancienne vie qui t'ont étonnamment servi ?

Elodie : Travaillant dans le Learning & Development depuis 25 ans, j'ai toujours fait des passerelles entre mes activités. Je sais que j'ai une compétence de "connecteur" : j'adore mettre les gens en contact, je sais intuitivement quelles collaborations pourraient naître de telles rencontres. Je faisais ça en corporate, je le fais en tant que consultante et coach, et je le fais aussi avec les marchés de créateurs que j'organise chaque mois.

Nico : Ma formation d'ingénieur, clairement. Quand je photographie une usine ou une chaîne de production, je comprends ce que je regarde — les machines, les process, la logique technique. Ça me différencie énormément auprès des clients industriels, parce que je ne shoote pas juste de "belles images", je sais raconter ce qui se passe réellement. La rigueur, la gestion de projet, la communication multilingue... tout ça vient de l'ingénierie et me sert tous les jours.

 

Mon entourage me soutient

Comment ton entourage a-t-il réagi à ces changements de cap ?

Elodie : Mon entourage m'a toujours accompagnée. Ils savent que quand je fais un choix, il est longuement réfléchi, mais surtout viscéral. Donc ils me soutiennent, et je ne fais plus machine arrière. Je les en remercie.

Nico : Il y a eu un mélange de surprise et d'inquiétude au début. Quitter un métier "sérieux" pour la photo, à l'autre bout du monde, ça interroge forcément. Mais ma famille voyait bien que je n'allais pas bien du tout dans cette carrière. Ils s'inquiétaient surtout de mon état mental. Aujourd'hui, je sens de la fierté de leur part, de la curiosité et de l'admiration de mes amis. Je rentre en France deux fois par an, ça aide à garder le lien.

 

Ne pas attendre pour essayer

Avec le recul, que conseillerais-tu à quelqu'un qui hésite à faire le même saut ?

Elodie : De le faire ! Pour ne pas regretter.

Nico : Ne pas attendre d'avoir toutes les garanties — elles n'arrivent jamais. Mais sans confondre courage et imprudence non plus : prépare ton saut, garde un filet, avance par étapes. Et fixe-toi une durée "d'essai" que tu t'engages à respecter sans abandonner avant — comme j'ai failli le faire au bout de trois mois, quand les premiers doutes sont arrivés.

Une chose importante aussi : transformer une passion en métier n'est pas toujours une bonne idée. On peut y perdre sa passion sans pour autant y trouver un métier. Ton ancienne vie n'est pas un poids à abandonner : elle peut être ta meilleure carte dans la nouvelle. Et sois patient — une reconversion, ça ne se mesure pas en mois, mais en années.

 

Retrouvez Élodie Abbé : www.elodieabbeconsulting.com

Retrouvez Nico de Rougé : www.nicoderouge.com

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