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Chine : les révélations inédites sur le dernier empereur

Dans son dernier livre historique, Paul French revient sur Puyi, dernier empereur de Chine, et surtout sur deux années méconnues de son existence : celles qu’il passa avec son épouse Wanrong dans la Cité interdite, entre leur mariage en 1922 et leur expulsion en 1924. Grâce à des sources inédites — notamment les journaux d’Isabel Ingram, préceptrice américaine de Wanrong, et des lettres de Reginald Johnston, le célèbre précepteur écossais de Puyi — l’écrivain britannique dessine un portrait plus intime du jeune couple impérial. Loin de l’image froide et distante passée à la postérité, il raconte deux adolescents confrontés à une situation presque impossible : enfermés dans un palais impérial au cœur d’une Chine devenue républicaine.

puyi et wanrongpuyi et wanrong
Écrit par Didier Pujol
Publié le 21 août 2026

Un empereur sans empire 

Vous publiez un livre consacré à la vie de Puyi, le dernier empereur de Chine. Pourquoi avoir choisi de vous intéresser à lui ?

Je passe un peu de temps chaque automne avec des étudiants britanniques de première année qui apprennent le chinois. La première année est la plus difficile et ils ont besoin d’être encouragés. Un jour, je leur ai raconté que, lorsque j’étais étudiant, Le Dernier Empereur de Bernardo Bertolucci était sorti au cinéma, en 1987. J’avais adoré ce film et il m’avait beaucoup inspiré. Mais eux n’avaient absolument aucune idée de ce dont je parlais !

Plus tard, j’ai écrit pour le South China Morning Post un article sur Wanrong, la dernière impératrice et épouse de Puyi. Comme lui, elle avait un précepteur. Celui de Puyi était le célèbre Écossais Reginald Johnston ; celui de Wanrong était une jeune Américaine, Isabel Ingram, fille de missionnaires installés à Pékin. C’est un détail historique que le film de Bertolucci avait laissé de côté.

Les descendants d’Isabel Ingram m’ont alors contacté. Ils m’ont proposé ses journaux intimes ainsi que des lettres de Johnston portant sur les deux années extraordinaires durant lesquelles le jeune couple vécut quasiment reclus dans la Cité interdite. Lorsque ces documents me sont parvenus, j’ai immédiatement compris qu’ils racontaient une histoire très différente de celle que nous connaissions. Il y avait encore beaucoup à raconter sur Puyi et sur cette existence enfermée dans la Cité interdite, entourée par une République : un roi avec une couronne, un empereur sans empire.

 

Puyi et Wanrong formaient un jeune couple tendre

Quel regard nouveau votre livre porte-t-il sur Puyi ? Reste-t-il encore des choses que nous ignorions de lui ?

Je pense que les deux années que Puyi et Wanrong passent ensemble dans la Cité interdite sont essentielles. Dans les récits chinois comme occidentaux, leur relation est généralement présentée comme froide, distante, dépourvue d’amour. Or les journaux d’Isabel Ingram montrent tout autre chose. Ils révèlent un couple amoureux et tendre, deux jeunes gens qui essaient de construire un mariage et une relation dans des circonstances absolument uniques — et, à vrai dire, presque impossibles.

On découvre aussi un Puyi beaucoup plus déterminé que celui qui est habituellement décrit. Après le pillage massif des trésors impériaux par les eunuques du palais, il prend une décision radicale : il les chasse. C’était la première fois depuis les années 1420 que les eunuques étaient expulsés de la Cité interdite.

Cette nouvelle vision de Puyi et Wanrong, mais aussi de Johnston et d’Ingram — qui entre ici pour la première fois véritablement dans leur histoire — rend ce qui arrivera ensuite au couple, lorsqu’il tombera entre les mains des Japonais en Mandchourie, encore plus triste et tragique.

 

Des individus plongés dans des circonstances extraordinaires 

Vous racontez des destins individuels à l’intérieur de la grande Histoire. Pourquoi cette manière de raconter le passé est-elle si captivante ?

Je crois tout simplement que les gens aiment lire des histoires sur d’autres gens. Nous aimons voir comment des individus réagissent lorsqu’ils sont plongés dans des circonstances extraordinaires. Et Puyi a incontestablement vécu une existence extraordinaire : empereur à l’âge de deux ans, puis enfermé au cœur d’une République, caché derrière les murs de la Cité interdite — cet immense domaine au centre de Pékin — tout en devenant successivement un instrument politique pour les partisans d’une restauration mandchoue, les républicains, les seigneurs de la guerre et finalement les Japonais.

Il est également passionnant de reprendre une histoire que beaucoup pensent déjà connaître — qu’ils s’intéressent à l’histoire moderne de la Chine ou qu’ils aient simplement vu le remarquable film de Bertolucci — et d’en révéler de nouveaux angles, de nouvelles strates et surtout de nouvelles sources.

 

Puyi aurait pu devenir une figure de résistance

Pourquoi la période racontée dans votre livre est-elle si décisive dans l’histoire de la Chine moderne ?

Il faut toujours être prudent lorsque l’on joue avec l’histoire contrefactuelle. Mais imaginons un instant que Puyi et Wanrong aient pu grandir ensemble, devenir véritablement un couple impérial, puis quitter la Chine — probablement pour la Grande-Bretagne, puisque Puyi souhaitait aller à Oxford. Lorsque le Japon aurait ensuite envahi la Chine, il aurait pu devenir une personnalité appelant à l’unité et à la résistance, quelqu’un que les Chinois auraient pu écouter quelles que soient leurs convictions politiques.

Ce scénario n’est pas aussi invraisemblable qu’il peut sembler. Plusieurs monarques européens ou gouvernements en exil, tout comme de Gaulle, ont joué ce rôle depuis Londres. Puyi aurait pu le faire lui aussi. Il n’existait évidemment plus d’avenir pour une véritable restauration impériale, mais on aurait pu imaginer une forme de monarchie constitutionnelle. Certains républicains du Kuomintang étaient d’ailleurs ouverts à l’idée d’une monarchie de type britannique, avec un souverain servant de figure symbolique et non politique.

Mais lorsqu’il partit en Mandchourie avec les Japonais et demanda au peuple chinois de se soumettre à Tokyo, son sort était scellé : il serait désormais considéré comme un traître.

 

La Chine entre tradition et modernité

Le passage de l’Empire à la République fut-il finalement un échec ou a-t-il, au contraire, posé les fondations de la Chine moderne ?

Je ne pense pas que quiconque puisse sérieusement imaginer que la dynastie Qing aurait pu se maintenir très longtemps au XXe siècle. La première République a effectivement posé certaines fondations de la Chine moderne : le rejet de la monarchie, le développement des sciences et des universités, la recherche d’une plus grande égalité des droits et même, pendant un temps, l’idée démocratique.

Mais si l’histoire de Puyi continue de fasciner en Chine, ce n’est pas parce que les Chinois souhaitent le retour de la monarchie. Comme le grand sinologue Jonathan Spence l’a toujours souligné, l’histoire de la Chine moderne est celle d’une lutte entre le traditionnel et le moderne.

Un siècle après l’expulsion de Puyi et Wanrong de la Cité interdite, cette tension demeure visible au quotidien : dans les rapports familiaux, les hiérarchies professionnelles, les relations entre générations ou entre hommes et femmes. La Chine cherche encore à définir sa relation entre tradition et modernité : ce qui mérite d’être conservé et ce qui doit être abandonné.

 

Une histoire que vous pensez connaître

En quoi votre livre se distingue-t-il du récit proposé par le film Le Dernier Empereur ?

Je dois d’abord dire une chose : si vous n’avez jamais vu Le Dernier Empereur, trouvez un moyen de le voir ! C’est un film extraordinaire, récompensé par de nombreux Oscars, tourné dans la Cité interdite, avec de formidables interprétations de John Lone, Joan Chen et Peter O’Toole, sans oublier la mise en scène de Bertolucci et la musique de Ryuichi Sakamoto.

Mais l’histoire est beaucoup plus profonde encore. J’ai découvert plusieurs sources nouvelles, notamment les journaux quotidiens d’Isabel Ingram sur la vie à l’intérieur du palais impérial et les lettres de Reginald Johnston concernant les années qu’il passa dans la Cité interdite. Ces documents permettent d’obtenir un récit beaucoup plus précis, presque au jour le jour, de cette période extraordinaire.

Ils nous permettent surtout de mieux comprendre les sentiments et les émotions véritables du jeune couple impérial, ainsi que les oppositions auxquelles il devait faire face : responsables politiques, seigneurs de la guerre ou eunuques intrigants.

C’est une histoire que vous pensez peut-être connaître. Mais elle comporte beaucoup plus de rebondissements fascinants que nous ne le savions jusqu’à présent.

 

Didier Pujol
Publié le 21 août 2026, mis à jour le 21 août 2026
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