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Dans les parcs chinois, l'art oublié de promener son oiseau

Il est un peu plus de six heures et les premières cages, recouvertes d'un tissu, apparaissent au détour des allées. À Pékin, Shanghai ou Hong Kong, des hommes le plus souvent âgés balancent doucement leur oiseau au bout du bras avant de l'accrocher à une branche basse. Ce rituel matinal, hérité de la noblesse mandchoue, continue de rythmer les parcs chinois, même si la génération qui le perpétue vieillit, elle aussi.

Huamei de ChineHuamei de Chine
Des oiseaux promenés en cage dans un parc de Chine
Écrit par Emma Cottereau
Publié le 22 septembre 2026

Une habitude venue des Qing

L'histoire commence bien avant la dynastie Qing (1644-1911), puisque les Chinois domestiquent des perroquets dès la dynastie Zhou et des pigeons sous les Han, avant que les oiseaux chanteurs en cage, comme le loriot, ne deviennent populaires sous les Tang. Mais c'est bien sous les Qing que les « promenades d'oiseaux », ou liù niǎo (遛鸟), acquiert sa dimension sociale : les nobles mandchous installés près de la Cité interdite en font un signe de prestige, avant que la pratique ne se démocratise après la chute de l'Empire, en 1911. Dans le nord de la Chine notamment, s'afficher au parc avec sa cage devient alors un marqueur de statut à la portée de tous.

 

Le rituel, minute par minute

Le principe n'a guère changé depuis un siècle. Au réveil, le propriétaire recouvre la cage d'un tissu et l'emporte jusqu'au parc, en la balançant légèrement comme un pendule pour forcer l'oiseau à faire un peu d'exercice en s'agrippant à son perchoir. Sur place, les cages sont suspendues aux branches basses des arbres, à proximité les unes des autres, pour que les oiseaux se répondent en chantant. En dessous, les propriétaires s'installent sur de petits tabourets pour jouer aux cartes ou au mah-jong, en clans formés selon l'espèce qu'ils élèvent : les amateurs de mésanges d'un côté, les propriétaires de grives de l'autre, ceux qui élèvent des alouettes un peu plus loin. Les amateurs de bien-être animal estiment d'ailleurs qu'un oiseau confiné en intérieur toute la journée s'ennuie et chante moins bien, la sortie quotidienne serait la condition de sa vigueur.

 

Quels oiseaux dans les parcs chinois ?

Le hwamei de Chine (Garrulax canorus), surnommé « sourcils peints » pour les marques claires qui cernent ses yeux, reste la star incontestée des concours de chant, où les oiseaux sont jugés sur la clarté, la variété et l'endurance de leur voix. Le zostérops à lunettes, minuscule et acrobatique, le merle de Chine et le bulbul chinois complètent le trio de tête. Certains mainates, eux, sont dressés à réciter des phrases entières — on en croise parfois un, accroché à l'entrée d'une boutique, chargé d'accueillir les clients par un mot de bienvenue dans plusieurs dialectes.

 

Des parcs aux boutiques d'oiseaux en Chine

Pour observer ce rituel, direction le parc Jingshan ou le parc Beihai à Pékin, où les retraités continuent chaque matin de faire chanter leurs pensionnaires à l'ombre des murs rouges de la Cité interdite. À Shanghai, c'est autour du marché aux fleurs et aux oiseaux de la rue Xizang Sud, ou dans les parcs Fuxing et Lu Xun, que la scène se répète. Canton a son marché de Huadiwan, l'un des plus vastes du genre dans le sud du pays, Hangzhou son marché de Wushan, et Xi'an son marché de Xicang, actif le jeudi et le dimanche depuis les dynasties Ming et Qing. À Hong Kong enfin, le Yuen Po Street Bird Garden de Mong Kok demeure l'un des derniers grands foyers de cette culture, où les cages étaient autrefois davantage tolérées dans les logements sociaux exigus que les chiens ou les chats. Mais le phénomène déborde largement les parcs et les marchés : cages accrochées à l'entrée des boutiques ou des maisons, suspendues aux balcons, sorties le soir près des stades où l'on se retrouve aussi pour danser en tandem ou pratiquer le tai-chi. Sans oublier les maisons de thé, troisième pilier historique du rituel aux côtés du domicile et du parc, où les oiseaux se faisaient autrefois entendre du marché jusqu'à l'intérieur des salons.

 

Les jeunes chinois boudent les oiseaux 

Reste que ce petit monde a un problème d'âge. À Pékin, un jeu traditionnel dérivé de cette culture, à savoir faire attraper au vol une bille par l'oiseau, ne compterait plus qu'une cinquantaine à soixantaine de pratiquants réguliers dans toute la capitale. Une étude publiée dans Animal People Magazine indique par ailleurs que 54 % des étudiants chinois interrogés jugent la mise en cage « inacceptablement cruelle », et les défenseurs de la faune sauvage pointent du doigt des marchés où oiseaux nés en captivité et oiseaux capturés dans la nature ne sont pas toujours distingués. La Chine urbaine ne cesse donc pas d'aimer ses oiseaux ; elle change, tout simplement, sa manière de les écouter.

Le prochain lever de soleil sur un parc chinois réserve donc encore, pour quelques années au moins, ce curieux concert improvisé de cages en bambou, avant, peut-être, qu'il ne soit progressivement remplacé par le bruissement plus discret des jumelles.

 

 

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