Édition internationale

MICHEL TEMMAN, AMOUREUX DE SHANGHAI - L'homme aux mille et une vies, la passion de l’Asie en plus…

Écrit par Le Petit Journal Shanghai
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 12 mai 2016

 Par Delphine Gourgues

A l'occasion de son exposition photo "After Words" chez Superchina, nous avons rencontré Michel Temman, à la fois et tour à tour journaliste, écrivain, photographe, et avant tout profondément engagé dans tout ce qu'il entreprend. Depuis son enfance, il a déjà vécu plusieurs expériences fortes, entre la France, l'Afrique du Sud, le Japon, la Chine, nourries par toutes ces rencontres qu'il sait si bien provoquer. Portrait d'un homme passionné et passionnant, positif mais tourmenté, dans l'action, et enfin amoureux de l'Asie et de Shanghai. 

 

 

Le journalisme comme une évidence

Né à Paris il y a une quarantaine d'années, Michel Temman, très tôt féru d'histoire et de géopolitique, sut qu'il serait journaliste vers l'âge de 15 ans. Un de ses professeurs de français (ceux dont on se souvient toute sa vie !) lui donna le virus du métier en l'aidant avec quelques camarades à lancer au collège le journal Telex. Un des premiers interviews fut celui de Joseph Joffo, l'auteur d'Un Sac de billes, une révélation ! C'est à cette époque qu'à travers des lectures telles que Camus, Hemingway, Kessel, Malraux..., il prend conscience que la réalité est bien plus complexe qu'elle n'y paraît, et qu'il faut aller la chercher pour tenter de comprendre le monde... Ses années lycée seront ensuite marquées par son investissement dans un autre journal, Lapsus, pour lequel il réalise les interviews de Jacques Higelin, Michel Jonasz, Marek Halter, mais aussi, grâce au culot effronté de la jeunesse (en allant, sans invitation, sonner chez l'un et dans la loge de l'autre), Gainsbourg et Nougaro! Son interview de Gainsbourg sera remarqué par Le Monde et remportera le premier prix d'un concours national de journaux de lycée. Cette distinction lui ouvrira les portes de France Inter pour un stage et lui confirmera que le journalisme est bel et bien sa voie.

Son article sur Gainsbourg repris par Studio Voice

Le Japon, par amour...

Michel fut un enfant très tôt attiré par l'Asie, fasciné par l'univers des séries TV et films tels que Shogun ou Kung Fu. Il se mit même à manger avec des baguettes dès l'âge de 10 ans. L'Asie, continent si lointain mais occupant déjà ses rêves... Un autre concours de journalisme l'emmènera pour ses 18 ans en Afrique du Sud, en plein apartheid, où il apprendra tous les secrets des reportages terrain. En parallèle de ses études d'histoire et de géopolitique à La Sorbonne et à l'Institut Saint Jacques ("pour mieux comprendre ce monde si tourmenté"), il réalise des interviews et reportages au fil des rencontres.  Très vite, ses articles sont reconnus et il écrit son premier papier pour Le Nouvel Observateur à l'âge de 20 ans.

En 1992, par amour pour une femme et pour y élever avec elle leur fille, il débarque à Tokyo. Il travaillera d'abord pour le service de presse de l'Ambassade de France, ce qui fut une expérience marquante. "J'y ai rencontré l'intelligence française, des diplomates très brillants, des "puits de culture", dont Maurice Gourdault-Montagne, actuellement ambassadeur de France en Chine, ou encore l'ex-ambassadeur au Japon Philippe Faure, ayant une réelle vision du monde". Puis les collaborations se multiplient, pour la CCIFJ (Chambre de Commerce et d'Industrie de France au Japon), comme correspondant pour Ouest-France, Elle, Le Nouvel Observateur, le JDD, Paris-Match... et aussi pour Libération de 2002 à 2012. C'est aussi à cette période qu'il commence à écrire  des scripts de films documentaires pour l'agence de presse et société de production Capa. Une autre rencontre majeure sera celle avec Takeshi Kitano en 2003, le célèbre acteur, réalisateur et animateur TV japonais, tant admiré de Michel depuis si longtemps. Il mettra cinq ans à écrire un livre sur lui, fruit de quelques 43 entretiens !

Couverture de son livre "Kitano par Kitano"

Le Japon, un déchirement

En bref, ses années japonaises seront une tranche de vie riche, intense, constructive, mais aussi de plus en plus douloureuse, au fil des catastrophes naturelles de la région qu'on lui demande de couvrir : le tremblement de terre de Kobé (Japon) en 1995, le tsunami en Indonésie en 2004, la triple catastrophe du Tohoku et de Fukushima (Japon) en mars 2011. En 2012, il réalise qu'il lui est désormais impossible de témoigner, d'expliquer avec les mots ce qu'il ressent. "Il y avait aussi un réel décalage entre le journaliste que j'étais et les journaux pour lesquels je travaillais... Toute cette histoire de Fukushima, c'est du Kafka, du Ionesco, on ne peut pas comprendre tant qu'on n'y est pas allé !" déplore-t-il. En 2012, après une année passée à Kyoto, pour éloigner son petit garçon (né fin février 2011) des radiations et du risque nucléaire, et après 20 ans au Japon, il décide avec sa femme Shiwei de quitter l'Empire du Soleil Levant pour se lancer dans une nouvelle vie à Shanghai. Puis après deux derniers reportages pour le JDD en 2013/2014 (sur l'ouragan de Tacloban aux Philippines, puis à Fukushima), il décide d'arrêter le journalisme de news : "Je ne voulais plus observer, mais agir !". Une page se tourne dans la vie du journaliste.

Une de son premier reportage sur la triple catastrophe du Tohoku et de Fukushima 


L'appel de Shanghai

L'ultra-modernite de Shanghai la nuit (Crédits photo : Michel Temman)

Depuis quelques années, la Chine était aussi entrée dans la vie de Michel, notamment grâce à la rencontre avec sa future deuxième femme Shiwei, de nationalité chinoise, à Tokyo en 2003. Il avait auparavant découvert Shanghai lors d'un bref séjour en 1997, et avait éprouvé un réel coup de foudre pour cette ville et ses habitants. "J'ai tout de suite aimé cette nonchalance des Shanghaïens, leur gentillesse et leur joie de vivre. La beauté architecturale de la ville fut aussi un choc esthétique. Le moderne qui côtoie l'histoire, et cette volonté de préserver le passé tout en bâtissant le futur m'a séduit. Je savais que je reviendrais !". Une fois installé à Shanghai, Michel foisonne de nouvelles idées, l'énergie créative de la Perle de l'Orient opère ! Certes, les mots sont encore présents dans sa vie : il écrit toujours pour Capa des scripts de documentaires ainsi qu'un 80 mn actuellement en préparation, pour les guides de voyage Louis Vuitton (Tokyo, Kyoto, Shanghai et bientôt Séoul), mais il s'oriente désormais plus vers le culturel et le lifestyle.  Il crée avec son épouse une agence de communication et de production de contenus éditoriaux, AT The Place To Be. Il s'engage aussi en 2012 dans l'aventure Tara.

Tara Expeditions, le bateau témoin


Tara en quelques chiffres :

10 expéditions en 12 ans, 350 personnes et 40 nationalités montées à bord
320.000 km parcourus sur le globe, 40 pays traversés
75 laboratoires et instituts scientifiques impliqués, 21 domaines de recherche scientifique

Tara, c'est le nom d'un voilier, qui mène depuis plus de dix années, sous l'impulsion notamment de la créatrice Agnès b., des expéditions scientifiques reconnues dans le monde entier. A bord, des scientifiques passionnés et aventuriers des temps modernes parcourent les océans pour y observer, prélever, analyser des milliers de données. Bénéficiant du statut d'observateur auprès de l'ONU, cette goélette de 36 mètres, qui fut auparavant l'Antarctica de Jean-Louis Etienne puis le Seamaster de Peter Blake, est aujourd'hui un peu comme la Calypso du commandant Cousteau. 

Tara Expeditions édite un journal par an pour raconter cette aventure humaine en totale communion avec la mer et la nature. Michel a commencé à collaborer à l'édition n°8 et vient de terminer la n°10. Rédacteur en chef et directeur Asie du projet, il a permis la traduction de cette édition en japonais et en chinois, afin d'en élargir la diffusion auprès des universités scientifiques, telles que celles de Tongji, Jiatong ou encore Xiamen. Il participe aussi à la recherche de financement, à la médiatisation des expéditions, à la collaboration d'artistes qui montent créer à bord et partager leur travail avec celui des chercheurs. "On oublie trop souvent que la science est un art. Léonard de Vinci et Albert Einstein étaient à la fois artistes et scientifiques".

La goélette Tara (Crédits photo : Tara Expeditions)

Prochain départ de Tara, le 28 mai 2016, de Lorient, pour une expédition Asie-Pacifique. Escale prévue au Japon en février 2017, puis en Chine en 2018. "Mon rêve serait de voir Tara voguer le long du Bund !". Avec cette formidable aventure Tara Expeditions, Michel est réellement passé dans un mode "action" !

La photo, nouveau départ ou aboutissement ?

Si Michel a toujours aimé la photo, il l'a longtemps pratiquée en tant que simple amateur et juste pour lui. Son exil à Kyoto lui a donné le temps de renouer avec cette passion. Puis à Shanghai, c'est son entourage qui l'a poussé à exposer. Et là qu'elle ne fut pas la surprise, notamment pour sa femme : des milliers de photos, abstraites, souvent très colorées, fortes, extraverties, mais aussi parfois très douces et sensuelles, qu'il n'avait jamais montrées à personne ! Aucun montage, mais un travail presque artisanal à la palette graphique, parfois très long (jusqu'à trois mois). "J'aime pousser les couleurs, chercher les contrastes les plus forts, je fais de nombreux essais avant d'arriver à un résultat satisfaisant". Il imprime ensuite ses clichés sur canevas pour éviter toute brillance. Ses sources d'inspiration ? Le pop'art, le surréalisme, le cubisme, Jasper Johns, Jean-Michel Basquiat, Andy Warhol, mais aussi les photographes Sebastiao Salgado ou Sugimoto. "Après 20 ans passés dans la réalité et le bruit de l'actualité, j'aime le temps long et le silence du travail de la photo. C'est un peu un retour sur moi-même". Cette exposition "After Words" chez Superchina a déjà provoqué plusieurs propositions de galeries à Hong-Kong, Paris, New-York... le début d'une nouvelle vie ?

Quelques-unes de ses photos exposées : Dune, Cubes Theory, Love (at the first sight)

Pour conclure, Michel Temman clame son éternel amour pour l'Asie : "En Occident, les gens qui parlent de l'Asie sans y être allés ne savent pas ce qu'ils disent. Il n'y a pas une Asie mais plusieurs Asie, ce continent est pluriel, très complexe, d'une richesse extraordinaire !"

Pour aller plus loin 

Quelques articles de Michel Temman :
A Banda Aceh, l'enfer humanitaire (Libération, janvier 2015)
A Sumatra, un cimetière de 250 km (Libération, janvier 2015)
Quatre ans après le tsunami, retour à Fukushima (le JDD, mars 2015)

En savoir plus sur Tara Expeditions :
http://oceans.taraexpeditions.org/

Tout savoir sur l'expo photo Michel Temman chez Superchina


Delphine Gourgues 
lepetitjournal.com/shanghai Jeudi 12 mai 2016

Le Petit Journal Shanghai
Publié le 11 mai 2016, mis à jour le 12 mai 2016
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