Édition internationale

LANGUE FRANCAISE – Pour les Chinois, "le français est la plus belle langue du monde"

Par Alexandre Pouilly

C'est dans le cadre de la vingtième édition de la Fête de la Francophonie en Chine qui avait lieu cette année que nous avons rencontré LIANG Wei, diplômée de l'Ecole Supérieure d'Interprètes et de Traducteurs (ESIT) où elle a obtenu un Master Interprétation de Conférences en 2009 : l'occasion de lui poser quelques questions à propos de l'influence de la langue française dans l'Empire du Milieu.

Bien souvent délaissée au profit de l'anglais, la langue de Molière n'en demeure pas moins l'une de celles qui s'imposent à l'international : cinquième langue la plus parlée au monde avec 274 millions de locuteurs répartis dans 102 pays sur tous les continents, quatrième langue d'Internet, troisième langue dans les affaires, deuxième langue la plus apprise comme langue étrangère dans le monde et deuxième langue aussi d'information internationale dans les médias. Ces chiffres parlent d'eux-mêmes mais il semblait intéressant d'en savoir un peu plus sur les raisons de ce succès, et tout particulièrement en Chine.

Lepetitjournal.com/shanghai : Pourquoi avoir choisi le français comme langue de traduction ?

LIANG Wei : Dans ma combinaison linguistique, il y a aussi l'anglais, mais le français reste ma première langue étrangère et la langue que je pratique le plus. J'ai commencé à apprendre le français dès l'âge de douze ans. À cette époque, j'ai été admise dans l'École des Langues étrangères de Nanjing, l'une des rares écoles secondaires chinoises où l'on enseigne des langues autres que l'anglais. On pouvait choisir l'allemand, le japonais ou le français. J'ai choisi le français, parce qu'à l'école primaire, on avait un texte dans le manuel chinois "La Dernière Classe" d'Alphonse Daudet, dans lequel il y a une phrase qui a marqué l'esprit de tous les Chinois depuis plusieurs générations : "Le français est la plus belle langue du monde". Donc j'ai étudié le français au collège et au lycée, et puis j'ai continué à l'étudier à l'université. Maintenant, c'est devenu mon métier.

Lepetitjournal.com/shanghai : Quelle est aujourd'hui, selon vous, la place de la langue française en Chine ?

LIANG Wei : C'est très difficile de parler de l'importance d'une langue dans un monde où la prédominance de l'anglais ne cesse de croître. Le marché de l'interprétation et de la traduction est largement dominé par l'anglais, que ce soit le nombre des pratiquants ou celui des missions. Il y a des secteurs où l'on utilise exclusivement l'anglais, comme la finance ou la pharmaceutique. Mais le français a aussi ses fiefs traditionnels : le luxe, la littérature, certaines industries lourdes, etc. Tout cela est lié à la conjoncture économique internationale, mais ça ne veut pas dire que la place du français diminue en Chine. Je vous donne juste un exemple : quand j'étais à l'université, dans le département de français on était environ quarante étudiants par promotion. Et maintenant, ils sont quatre-vingt-dix chaque année. Le français reste une langue de culture et d'élégance pour les Chinois.

Lepetitjournal.com/shanghai : Quels sont les principaux écueils dans une traduction entre nos deux langues ?

LIANG Wei : Nos deux langues sont deux systèmes linguistiques complètement différents, qui reflètent des cultures, des histoires, des philosophies et des mentalités complètement différentes. Il y a des choses intraduisibles mais les intraduisibles existent dans toutes les langues. Je pense que la plus grande difficulté existe plutôt en amont, c'est-à-dire au niveau de la logique derrière chaque mot et chaque phrase qu'on formule. C'est comme dans les Beaux-Arts, pour peindre la même montagne, un peintre français et un peintre chinois peuvent utiliser chacun leurs propres méthodes et aboutir à des résultats complètement différents, mais aussi beaux. Je pense que ce même niveau de différence existe entre le chinois et les autres langues occidentales, puisque dans le monde des interprètes, il y a une règle tacite : les critères pour évaluer les langues B (la langue A étant la langue maternelle et la langue B la langue étrangère dont l'interprète a une maîtrise parfaite) des interprètes qui ont des langues orientales dans leur combinaison linguistique sont souvent moins stricts que ceux pour les collègues qui n'ont que des langues européennes. Ce qui montre en partie l'énorme différence qui existe entre les langues occidentales et orientales.

Lepetitjournal.com/shanghai : Comme dit précédemment, la langue est le reflet de la culture. Quels sont les éléments de la langue française qui vous ont marquée et qui sont révélateurs de la culture française ?

LIANG Wei : C'est la précision de la langue française : la précision des mots, de la grammaire, les genres, les temps, les conjugaisons... C'est le cauchemar de tous les élèves ! Mais c'est aussi ce qui constitue la richesse de la langue française. Le mandarin, par contre, est une langue qui contient beaucoup d'ambiguïtés. Vous trouvez souvent des phrases qui n'indiquent pas le temps ou qui ne sont pas complètes... C'est souvent très intéressant de faire la comparaison.

Lepetitjournal.com/shanghai : Justement, il est intéressant pour nos lecteurs, en particulier pour ceux qui apprennent le mandarin, que vous nous en disiez plus sur les spécificités de la langue chinoise.

LIANG Wei : Les ambiguïtés que j'ai mentionnées se traduisent non seulement dans la grammaire, mais aussi dans la façon dont les gens s'expriment. Par exemple, quand un Chinois dit : "Ça va...", c'est peut-être une façon détournée pour vous dire que c'est déjà très mauvais. D'autre part, le mandarin est une langue très concise. Pour le même texte, en versions chinoise et française, la version en chinois est toujours un tiers plus courte que celle en français. Et les Chinois aiment beaucoup utiliser des proverbes, des abréviations, des mots à quatre caractères... Je pense que cela est aussi lié au fait que les Chinois aiment beaucoup les implicites ou les références à des éléments de leur culture millénaire.

Entretien réalisé par Alexandre Pouilly pour lepetitjournal.com/shanghai Mardi 14 Avril 2015

Le Petit Journal Shanghai
Publié le 13 avril 2015, mis à jour le 27 juin 2023
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