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LA CHINE, ENTRE AMBITIONS, CONQUETES ET INTRIGUES – Conférence d’Eric Meyer

Par Le Petit Journal Shanghai | Publié le 27/11/2016 à 20:30 | Mis à jour le 03/11/2018 à 13:26
eric meyer

Le  22 novembre dernier, dans le magnifique cadre de la galerie ArtCN, s'est tenue la toute dernière conférence de l'association Shanghai Accueil.  Eric MEYER, journaliste basé à Pékin et rédacteur en chef de la célèbre newsletter hebdomadaire Le Vent de la Chine, a présenté devant une salle comble son analyse des derniers événements et récentes prises de positions de la Chine, dans un contexte national et international. Sans langue de bois et nourri de ses 28 ans en Chine, il a exposé de façon synthétique ses différents points de vue et la façon dont il voit l'avenir du pays se dessiner en cette période de grandes transitions.

 

Un monde qui ne tourne plus rond

2016 aurait été "l'année contre toute attente" ! Le Brexit, l'élection de Donald Trump, les revers militaires de Daech, le délicat VIème Plenum du XVIIIème Congrès du Parti Communiste en Chine, tous ces événements sont arrivés alors que personne ne voulait y croire. Et 2017 pourrait nous réserver encore bien des surprises : les élections en France, celles en Allemagne, la première année de gouvernance de Donald Trump, le XIXème Congrès du Parti en Chine "Le monde ne tourne pas rond, les institutions semblent dépassées, la technologie s'emballe.  Et la Chine dans tout ça ?"

Elle présente elle aussi de nombreux dysfonctionnements, comme cet exemple récent des livreurs des achats du fameux 11/11, journée des célibataires, qui ont été payés 10 RMB la journée? 
 

Xi Jinping, entre Plenum et XIXème Congrès, la voie des réformes

Lors du dernier Plenum, le VIème, qui s'est tenu en octobre dernier, le président Xi Jinping, qui incarne le "coeur" du Parti, a fait appel aux ténors, responsables des provinces, chefs militaires et a placé ses hommes, en vue du XIXème Congrès qui se tiendra fin 2017. Lors de ce Congrès, les délégués désigneront deux présidentiables dont l'un dirigera le pays en 2022, à la fin du mandat "prévu" de Xi Jinping. L'objectif est de se donner les moyens de mettre en place les réformes nécessaires à la poursuite du développement du pays, a priori en laissant fonctionner le marché avec plus de souplesse, tout en restant garant du rôle moral du Parti.

Voici quelques exemples des grands axes de réformes qui se profilent ou déjà entamées :

 - Lou Jiwei, ministre finances reconnu comme très compétent, a quitté brusquement son poste début novembre, sans aucune explication. Mais il a depuis repris le fonds de pension de la sécurité sociale, très lourde responsabilité. Il doit maintenant faire très vite (c'est-à-dire en 15 ans maximum) pour rationaliser et rentabiliser ce fonds : offrir un minimum vital pour les soins, permettre à la population de subir des opérations lourdes si besoin, verser des indemnités de compensation de  salaire, des indemnités de congé maternité. La liste est longue, même si le but n'est pas d'atteindre le niveau de couverture français !

- Xiao Jie, son remplaçant, a immédiatement créé le bureau de l'impôt sur revenu. La politique foncière (confiscation des terres, droit limité à l'utilisation) doit de toute évidence très vite être changée pour permettre le développement des exploitations agricoles. Il faut instaurer un impôt foncier, un impôt fiscal etc.

- On observe par ailleurs un grand nombre de mises à la retraite anticipée dans les entreprises dites "zombies", ces groupes industriels (acier, charbon, pétrole) tentaculaires qui étouffent de surproduction, d'un trop grand nombre d'employés, de manque de productivité.
 

La Chine et Donald Trump, le chaud et le froid

Les élections américaines, si elles font grincer pas mal de dents, sont une chance inespérée pour la Chine ! Et ce, sur plusieurs plans :

- Sur un plan militaire : après plusieurs années d'isolationnisme sous les ères Bush, Obama avait rétabli la forte présence des États-Unis dans la zone, et plus spécifiquement en Asie du Sud, notamment via la célèbre "6ème flotte". Cette politique, appelée politique du pivot, Donald Trump s'est engagé à la stopper immédiatement. Plus rien ne va donc arrêter la progression chinoise dans les eaux asiatiques.

- Sur le plan commercial : le fameux accord TPP (Trans-Pacific Partnership), traité multilatéral de libre échange entre les pays d'Asie-Pacifique et les États-Unis, signé en février 2016, ne sera sans doute pas ratifié par Donald Trump. Il sera vraisemblablement remplacé par le RCEP (Regional Comprehensive Economic Partnership), accord en cours de négociation entre les pays de l'ASEAN (pays du sud-est asiatique), l'Australie, l'Inde, la Chine mais pas les Etats-Unis (relire notre brève à ce sujet).

Mais si Trump a parlé lors de sa campagne de taxer les produits chinois à hauteur de 45% à leur entrée sur le territoire américain, il est peu probable qu'il mette cette mesure en application, tant les conséquences pour les entreprises américaines qui fabriquent en Chine (Apple, Boeing)  seraient désastreuses.

On observe donc bien un réajustement, comme un "rétropédalage" du futur président américain envers la Chine et une recherche d'entente entre ces deux hommes forts, qui se sont d'ailleurs téléphoné dès le 14 novembre dernier.

- Sur le plan environnemental : En revanche, si les Etats-Unis décident de ne plus jouer le jeu en se désolidarisant de l'accord de la COP21, la Chine risque de se voir, malgré elle, propulsée au rang de leader pour un accord climatique mondial.

Les relations entre les deux pays oscillent donc entre le chaud et le froid, comme le prouve l'anecdote de l'engouement des internautes chinois pour les vidéos montrant Arabella, petite-fille de Trump, réciter des poèmes dans un parfait mandarin (relire notre brève à ce sujet). En attendant la probable visite officielle du nouveau président américain en Chine dans un futur proche?
 

L'inexorable avancée de la Chine dans le monde

Si les États-Unis ferment leurs frontières, pendant ce temps, la Chine place ses pions et avance dans le monde.

Les routes de la soie : cette expression, tirée des historiques trajets ouverts pour le commerce du précieux tissu, est réutilisée pour illustrer les infrastructures que la Chine développe à tour de bras vers l'Ouest et le Sud, afin d'exporter à très bas prix ses surproductions d'acier, de verre, et même de béton. Chemins de fer, routes maritimes, autoroutes, jusqu'à Moscou, l'Allemagne, Singapour, Calcutta, le Bangladesh, rien ne l'arrête !

- L'appel de l'Amérique du Sud : le président Xi en visite en Équateur, au Pérou, au Chili a affirmé sa volonté de développer les relations commerciales de la Chine avec ces pays, se portant même garant d'un capitalisme des plus ouverts. Le TPP est mort, vive le RCEP !

La banque AIIB, future nouvelle banque mondiale ? Ce projet a pour but premier de financer l'exportation des biens d'équipement chinois vers les pays émergents et la construction des infrastructures citées ci-dessus. C'est la promesse de l'accession à la société de consommation pour tous ces peuples laissés jusqu'ici sur le bord du chemin, par les Occidentaux. Sous la houlette de la Chine, l'AIIB rassemble de nombreux pays, d'Asie tout d'abord mais aussi d'Occident, à l'exception des États-Unis, craignant pour l'avenir de la Banque Mondiale et du FMI. Avec aujourd'hui 25 milliards de dollars de capital, elle devrait atteindre les 100 milliards prochainement. Si Obama avait confirmé sa position négative, Trump a ouvert la porte.

- Égypte, "Le Caire bis" :  À 50 km de la capitale égyptienne, les Chinois s'emploient à créer une nouvelle mégalopole, sur 700 km2, afin de loger quelques 5 millions d'habitants, travaillant pour les prestataires chinois (tels que Alibaba par exemple), s'apprêtant à inonder le marché africain de leurs produits et services à bas prix.

- De nombreux autres projets sont en cours en Afrique : Kenya, Zambie, Éthiopie, avec des routes, des chemins de fer et autres infrastructures. D'ailleurs, 63% des Africains trouvent que la Chine a une influence positive sur leur pays.

- Et de même en Asie, où les Philippines se sont détournées en un rien de temps des États-Unis, leur allié historique, après que la Chine ait laissé un chèque de 49 milliards de dollars au nouveau président Dutertre, élu en mai dernier. La Malaisie aussi se rapproche de nouveau de l'Empire du Milieu, malgré la catastrophe aérienne et sa très mauvaise gestion.

Sans oublier l'Europe et les Etats-Unis, où les investissements chinois sont tout simplement colossaux : on parle de 228 milliards de dollars investis par la Chine aux États-Unis !

"La Chine n'a pas froid aux yeux, elle opère avec une diplomatie souple, fait preuve de patience, posant les bases d'une présence très forte pour devenir une puissance mondiale indiscutable."
 

La voiture de demain sera chinoise et partagée

La Chine, c'est aussi ce pays bouillonnant d'initiatives en matière d'innovation technologique. Si elle a laissé passer le marché de la voiture classique, elle est au rendez-vous pour celui de la voiture électrique. Ses objectifs sont très ambitieux, soutenus par  un plan calqué sur le programme allemand Industrie 4.0 (pour quatrième révolution industrielle) :

- pour la voiture électrique : être au premier rang mondial en 2025

- concernant le VZE (Véhicule Zéro Emission) : dès 2018, les ventes de VZE devront représenter 8% du marché chinois, et 12% en 2020

- quant au véhicule hybride : objectif à 8% des ventes en 2020, 20% en 2025, 25% en 2030. Ces objectifs sont valables pour tous les constructeurs présents en Chine, y compris les Occidentaux, pour qui les volumes plus élevés rendront encore la tâche plus difficile?

- pour les véhicules sans chauffeur : toujours d'après ce plan, il devra y avoir sur le marché 10 à 20% de véhicules semi-autonomes d'ici 2025 et 10% de purement autonomes en 2030.

De tels chiffres laissent songeurs. Notons par ailleurs que ce n'est sans doute pas un hasard si le ministre de l'Industrie et celui des Sciences et Technologies sont tous deux issus du secteur automobile. Malgré les critiques des producteurs européens, les probables réactions des Américains et des Japonais, un certain nombre de professionnels s'avouent persuadés que la Chine sera la première puissance automobile mondiale d'ici quelques années.

La Chine va aussi extrêmement vite dans le domaine des véhicules partagés, voitures ou vélos, et de nombreuses initiatives ont déjà vu le jour. Pour les voitures, on peut parler de Lynk, le véhicule connecté partageable, de Car2go, la Smart à louer via une application sur smartphone? Côté vélos, le velib' rencontre un succès fulgurant, comme à Hangzhou par exemple.  Les vélos "privés" sans station se développent aussi de jour en jour, avec géolocalisation, paiement via QR Code... On peut citer OFO (soutenu par Didi Dache et Xiaomi) et Mobike (Tencent et Sequoia), et bien d'autres encore. Mais après avoir laissé fleurir ces initiatives 100% privées, le gouvernement semble aujourd'hui faire marche arrière devant les premiers problèmes posés et imposent plus de contraintes. Les usagers ne se montrent pas très disciplinés, laissent leurs vélos n'importe où, ils ont besoin d'être éduqués à ces nouvelles pratiques.

Il en est de même pour le business model des VTC (Voitures de Transport avec Chauffeur). Devant l'engouement de la population pour les Didi et autres feu-Uber, par crainte de trafic anarchique et pour protéger les compagnies (publiques) de taxis, les autorités imposent peu à peu de nouvelles règles très strictes : trois licences à fournir (véhicule, compagnie, chauffeur), taille minimale de la voiture, plaque obligatoire de la ville, hukou du chauffeur exigé... Conséquence directe, une très large majorité de chauffeurs opèrent maintenant dans l'illégalité !

Le gouvernement teste donc, avance progressivement, parfois recule. "Il chevauche le tigre mais craint d'être désarçonné" comme le dit le proverbe.

On retiendra donc cette atmosphère d'ébullition et de renouvellement, cette irrésistible poussée vers l'avant, mais aussi "ces initiatives permanentes pour garder le contrôle du gouvernail". La Chine avance à très grands pas face à l'étranger et sa place est bel et bien déjà centrale sur l'échiquier mondial.

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Delphine Gourgues lepetitjournal.com/shanghai Lundi 28 novembre 2016

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