Analyse de l'été du Covid en Chine : "le Rat des Villes et le Rat des Champs"

Par Le Petit Journal Shanghai | Publié le 31/08/2022 à 21:30 | Mis à jour le 02/09/2022 à 12:42
une foule en chine porte des masques contre le covid

Après 2 foyers majeurs en juillet, 3 gros foyers dans des hauts lieux du tourisme chinois et une dizaine d’autres plus « classiques » (chaîne du froid, frontaliers…) sont venus perturber l’été, avec une diffusion record en nombre provinces touchées. Paradoxalement, et Solidarité Covid – Français de Chine va nous expliquer pourquoi, les grandes villes soumises au dépistage normalisé tous les 3-5 jours ont été relativement épargnées.

 

deu souris qui dansent, souris ville et souris champ

Dans la Fable de La Fontaine, c’est un bruit qui perturbe le festin du rat des champs invité chez le rat des Villes. Cet été en Chine, les rats restés en ville avec un dépistage régulier ou qui ont pu slalomer entre les foyers pour leurs vacances s’en sont bien tirés, pour ceux qui se sont invités chez le Rat des Champs, la Covid a encore une fois tout gâché.

 

Le covid sur l'île de Hainan, en Chine : "Maître Touriste, sur une île perché"

 

Pas de chance pour les aoûtiens cet été, et particulièrement amers les anciens confinés de Shanghai qui se sont retrouvés coincés dans leur chambre d’hôtel de Sanya avec des plateaux repas puis quarantaine à Shanghai au retour. Amertume renforcée pour les étrangers qui n’ont pas tenté le voyage hors de Chine… Néanmoins, le foyer de Sanya, éclos à 50 km des baies touristiques, chez des marins pêcheurs qui se sont approchés trop près des chalutiers vietnamiens, a eu une diffusion limitée à l’intérieur de l’île. C’est un méga-foyer à l’échelle de la ville de Sanya avec 15 590 cas au 1er septembre (sur une population de 1 031 million d’habitants), on y a dépassé l’incidence maximale quotidienne vs population du foyer de Shanghai du printemps (1014 vs 998 au total de la ville, 7 districts au-dessus de 1000 au pic de Shanghai).

Il a été découvert tardivement, bien que les pêcheurs qui partent en mer soient testés régulièrement, dans des quartiers populaires, et la situation insulaire a permis de rapidement confiner le foyer au Hainan. La capitale Haikou qui compte 3 fois plus d’habitants a été peu touchée (et donc confinement limité en durée, 70 cas au 01/9). Des équipes médicales se sont rendues sur place, on a pu examiner les patients rapidement et on obtient des indicateurs cohérents : taux d’asymptomatiques de 58% proche des taux observés sur les cas importés dans les principales villes d’arrivée (Shanghai 47%, Beijing 31%, Guangdong 42%), des cas sévères identifiés estimés à 42 au pic, soit 0.26% des cas actifs vs 0.54% au pic de Shanghai.

Ces indicateurs, c’est le signe que malgré l’incidence élevée, il n’y a pas eu de saturation hospitalière, les cas positifs étant parqués à l’isolement dans les gymnases aménagés en quelques jours, pas de décès, très peu de cas parmi les touristes : on a pu compter 4 hôtels de luxe dans les secteurs à risque élevé pendant quelques jours, et pour l’un d’entre c’était le dortoir des employés), et aucun cas parmi les 132 000 vacanciers traumatisés évacués par avion à partir du 9 août (mais l’attente fut longue) et soumis à une quarantaine à l’arrivée.

 

sanya cas covid hainan

Pas de rebond majeur, diffusion limitée, des indicateurs asymptomatiques / cas sévères cohérents, c’est un méga-foyer maîtrisé dans le Hainan.

 

Le Covid dans le Xinjiang : "A l’odeur du méchoui alléché"

 

Au Xinjiang, bordé par 5 pays d’Asie centrale, l’Inde, la Mongolie et une courte frontière avec la Russie, le foyer a démarré en zone frontalière du Kazakhstan, dans la ville de Yining, qui héberge des garnisons militaires. C’est le 7ème foyer d’origine frontalière dans la province, le 3ème dans la préfecture de Ili, le 6ème à toucher Urumqi, mais le plus gros et le plus diffus à l’intérieur du Xinjiang. La faute à l’effet Omicron BA.5.2 dans une région et une période à forte activité touristique. Il a pris néanmoins une dizaine de jours à s’étendre en dehors de la préfecture de Ili et donc les touristes ont été peu nombreux à être bloqués, et très peu de diffusion en dehors de la province. A J13 le pic fut atteint à 453 cas, et la décrue est bien entamée depuis le 14 août, mais c’est plusieurs semaines de saison touristique qui comme à Sanya, sont réduites à néant.

 

xinjiang covid cas

 

Les foyers du Xinjiang ont depuis Octobre 2020 livré une très grande majorité de cas dits « asymptomatiques », qui sont en fait des cas légers n’ayant pas fait l’objet d’un examen clinique approfondi. Pour ce foyer, ces « asymptomatiques » sont donc des cas positifs qui sont mis à l’isolement dans les « Fangcang », des installations redoutées de tous apparues avec le foyer de Shanghai et répliquées depuis à chaque nouveau gros foyer.

 

Covid au Tibet : "On rencontre sa destinée souvent par les chemins qu’on prend pour l’éviter"

 

On pensait le Tibet protégé des foyers Covid : barrière naturelle de l’Himalaya, conditions drastiques pour s’y rendre : le Tibet qui n’avait eu qu’un seul cas depuis 2020 exige des visiteurs qu’ils viennent de villes « non étoilées » avant et après les ajustements annoncés fin juin. Et pour les touristes étrangers venant de Chine, il faut attendre d’être « non étoilé » (pas de secteur à risque dans la préfecture) pour faire une demande de permis, qui met environ 10 jours à être livré et qui serait suspendu si l’étoile (même virtuelle puisque l’étoile a officiellement disparu le 29 juin) réapparaissait avant le départ. Autant dire que pour les expatriés de Shanghai, c’était grillé cet été, et la fenêtre était très courte pour les résidents chinois de Shanghai car nous avons traîné des cas et des nouvelles risk areas jusqu’au 30 juillet.

 

citation de Jean de la Fontaine

Cette citation introduit la Fable « L’Horoscope », Livre VIIIème.

 

D’autres venant du Nord de la Chine, plus préservé ces derniers mois ont pris la place de ces citadins pour la destination Tibet. Il y a aussi l’effet altitude. Il y a un risque de malaise d’atterrir à plus de 4000 mètres d’altitude venant des plaines, et donc les touristes choisissent souvent de prendre l’avion vers une des portes d’entrée du Tibet : Sichuan, Qinghai, Yunnan et ensuite un train qui va prendre son temps afin qu’on puisse s’acclimater à l’altitude. D’autres prendront leur voiture pour un long voyage. Comment ce variant BA.2.76 qu’on a peu vu dans le monde (hormis en Inde) a-t-il pu franchir l’Himalaya et ces sommets à 8000 mètres ? Le secteur d’éclosion du foyer est proche de la frontière Indienne, l’hypothèse des oiseaux venant de Corée du nord a été évoquée pour les foyers successifs de Dandong, Liaoning en avril / mai (il avait été demandé aux habitants de fermer leurs fenêtres…).

On peut imaginer que des oiseaux venant d’Inde ont pu franchir des cols et déposer le virus côté Tibet. A l’inverse de Sanya qui a éclos loin des secteurs touristiques, le foyer a démarré avec des touristes qui auront sillonné tout le Tibet, c’est parti pour une diffusion large sur la province et au-delà. A Sanya, les capacités hôtelières sont pléthore, au Tibet, tout est calculé pour un quota annuel de touristes, il faut isoler les cas contact (environ 60 000 ont été conduits à l’hôtel), et que faire des touristes qui risquent de souffrir de l’altitude ? On les a donc laissés repartir plus facilement qu’à Sanya, 2 tests négatifs en 48h et c’est bon pour reprendre sa propre voiture, des trains qui vont faire de multiples arrêts dans les provinces voisines et au-delà, et idem pour les vols qui sont rarement directs, arrêt à Chengdu, Chongqing, Xi’an, Kunming avant de continuer. C’est l’explication de cette diffusion record du foyer du Tibet en nombre de provinces et préfectures touchées.

Foyers covid au Tibet : Il faut partir à point…

Est-ce que cette diffusion record avec un nombre sous-foyers conséquents venant de voyageurs qui n’ont donc pas été mis à l’isolement à temps a pour origine le retrait de l’étoile ? C’est peu probable, car au bout de quelques jours de forte diffusion, on passe en « confinement généralisé » et donc toute personne arrivant du Tibet, quelle que soit la ville sera soumise à une quarantaine. Cela n’empêche pas d’avoir de nouveaux sous-foyers conséquents dans tous les cas de figure, 19 villes à plus de 30 cas liés au Tibet. On a contre-exemple flagrant le 30/8 à Shanghai avec un jeune homme arrivé pour réunion professionnelle du Sichuan, code vert, test avant le départ, test à l’arrivée, mais pas de mise à l’isolement, car Chengdu (756 cas en août 2022 liés au Tibet) n’est pas (encore) considéré comme une région à forte propagation.

 

touriste cluster Chine

 

Tirée de notre base de données exclusive des foyers, où chaque ligne de cas / jour / préfecture est affectée à un foyer, on constate que les 2 foyers touristiques étudiés ont livré la même proportion de cas dans la province d’origine qu’en dehors, autour de 30%. Effet Omicron ajouté à l’effet « moyen de transport adapté à l’altitude », la diffusion en nombre de villes et provinces est beaucoup plus large pour le foyer du Tibet qui n’atteint néanmoins pas la diffusion du méga foyer de Shanghai.

 

Les sous foyers tardifs liés au Tibet (Chengdu, Tianjin et plusieurs villes du Liaoning) sont apparus plusieurs semaines après que le Tibet ait été mis sous cloche et que les voyageurs ne soient soumis à la quarantaine. On évoque plutôt sur ces cas des défauts de déclaration, des téléphones mis en mode avion, et quand on arrive à voiture c’est plus facile à dissimuler d’où on vient … on aura donc certainement dans les semaines qui viennent des annonces laconiques sur des poursuites pénales envers ces personnes.

 

cas quotidien au Tibet

On n’en a pas encore fini avec le foyer du Tibet qui repart à la hausse à son épicentre depuis 4 jours et qui ajoute d’importants sous foyers tardifs dans plusieurs villes. Le démarrage est également suspect, avec un décollage à J5. Le territoire du Tibet est très étendu, il faut le temps d’acheminer le matériel et les équipes de dépistage de masse dans les différents sites.

 

"Adieu veaux, vaches, cochons" : le covid a un impact conséquent sur le tourisme en Chine

 

Combien de touristes dépités obligés d’interrompre leurs vacances sur les 3 foyers touristiques ? Un manque à gagner énorme pour les professionnels du tourisme de nombreuses région… Pour des centaines de milliers d’autres Rats des Villes, ils ont dû annuler des séjours prévus au Hainan, Tibet, Xinjiang (mais aussi Qinghai, Gansu, Shanxi, Sichuan, Chongqing) pour se rabattre sur d’autres lieux préservés : le Sud-Ouest de la Chine (Guangxi et Yunnan, Hunan) et on a eu une affluence record dans ces lieux cet été. Au retour c’est tests, 7 jours de présence exigés à Pékin pour parents et enfants avant la rentrée tant espérée en présentiel du 1er septembre.

 

Le roseau plie mais ne rompt pas

 

Avec ce mouvement brownien imposé pour offrir quelques jours de vacances aux Rats des Villes, on se dit que quitte à se retrouver confiné, autant profiter des allègements sanitaires des arrivées internationales pour partir à l’étranger… Les ajustements se sont faits en plusieurs temps avant et après l’annonce de la réduction de la quarantaine à l’arrivée à 7+3. Celle-ci permet de libérer des places en hôtel de quarantaine, et d’accueillir par là-même plus de passagers : ajouts de vols (au compte-goutte) et puis le 7 août, plusieurs critères du circuit breaker sont sciés en 2 : durée des suspensions, seuils de déclenchement liés à la proportion de passagers contaminés, ce qui permet de mieux envisager le retour des gros porteurs et baisser le prix des billets d’avion. On n’a pas complètement enterré le circuit breaker, et bien sûr les tests sont maintenus,   ne pas supprimé les tests, mais celui-ci est fortement altéré. On fera le point en chiffres dans quelques semaines.

 

La fourmi n’est pas prêteuse

 

Les rats des Très Grandes Villes de Tier 1 (Shanghai, Pékin, Guangzhou) ont été préservés : effet étoile pour Shanghai, trop éloigné pour s’y rendre en voiture / train, donc escale par avion obligatoire, et aussi l’effet du dépistage normalisé, i.e l’obligation de se tester tous les quelques jours pour accéder aux lieux publics / transports / écoles. C’est coûteux pour que ce soit fluide et bien accepté par la population, mais cela limite la contagion à quelques jours et tous les désastreux désagréments qui vont avec. Xi’an ne l’avait pas après la clôture du foyer du musée en juillet (48 cas), Chengdu ne l’a pas mis en place après la clôture du foyer de Jianjiang (417 cas entre le 15/7 et le 10/8), et voilà qu’on est à plus de 150 cas par jour à Chengdu avec une origine bien tracée vers le Tibet.

 

pcr test en chine covid

 

Les grandes villes s’y résignent : à l’instar de Shenzhen très exposée par sa frontière avec l’ancienne colonie britannique, Wuhan depuis mars 2022, il y a un foyer en cours qui semble ne pas dépasser les 25 cas / jours depuis 3 jours), Hangzhou depuis avril, Tianjin à partir de la semaine prochaine, avec une fréquence variable selon les villes. Mais que pourra-ton faire pour les plus petites villes condamnées à se retrouver confinées plusieurs semaines à chaque nouveau foyer ? La zéro Covid, c’est aussi la fracture sociale entre le Rat des Villes et le Rat des Champs…

 

couts des tests covid en Chine facture

Source Sixth tone article, what does it cost to test China for Covid-19 ? 9 juin 2022

 

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