

Depuis le lundi 28 octobre et pour 3 mois, le musée du Louvre et le musée national de Chine offrent l'incroyable exposition Méditerranée (photo ci-contre), une vivifiante leçon d'histoire sur notre "mer au milieu des terres", constante source d'échanges et fondement majeur de la culture européenne. Avec 280 oeuvres allant du 3e millénaire av. JC au milieu du 19e siècle, le musée du Louvre a apporté en Chine son expertise transversale, celle d'un musée de civilisations, regroupant toutes les techniques artistiques. C'est donc un bel échantillon de tout ce qu'offre le Louvre qui vient à Pékin.
Pour le public chinois non initié, pour seulement 20 yuans, c'est une formidable occasion de découvrir que "non, le Louvre ne se résume pas à la Joconde", comme l'a maintes fois répété Jean-Luc Martinez, président-directeur du musée du Louvre, et commissaire de l'exposition, venu en Chine pour l'inauguration. Pour les expatriés européens, c'est le plaisir, à portée de main, de quelques souvenirs de cours d'histoire, et surtout d'un regard introspectif sur l'origine de notre propre culture. Une exposition riche pour tous publics donc, à voir absolument.
+ 40% de touristes chinois en un an
Cette exposition n'est bien sûr pas le fruit du hasard. Minutieusement préparée depuis 3 ans, elle s'inscrit dans le cadre des célébrations, en 2014, des 50 ans de la relation diplomatique franco-chinoise, initiée par le général de Gaulle, aujourd'hui image d'Epinal de nos bons rapports. Et le terrain culturel est fertile pour consolider un lien pas toujours des plus robustes. En effet, il y a aujourd'hui un formidable appel d'air constitué par l'essor exponentiel du tourisme chinois. "Dans Paris, ville la plus visitée au monde, le Louvre est devenu une étape incontournable" explique Jean-Luc Martinez.
Le musée parisien est le plus fréquenté au monde, avec 9,7 millions de visiteurs en 2012, dont 70% d'étrangers. Les touristes chinois n'en constituent encore qu'une petite partie, avec 440.000 entrées. Mais ce dernier chiffre a grimpé de 40% en un an ! C'est pourquoi le musée met tout en oeuvre pour une présentation en langue chinoise des collections, d'autant plus que, comme le remarque Jean-Luc Martinez, "les touristes chinois voyagent de plus en plus en famille ou petits groupes, et non plus en tour-opérateur avec guides".
Le décentrement du monde culturel
Si le musée du Louvre a déjà travaillé avec le musée de la Cité interdite ou le musée de Pékin, c'est une première collaboration avec le prestigieux musée national de Chine, avant peut-être, Shanghai. C'est l'occasion d'un échange humain et professionnel d'abord érudit, entre spécialistes, avec de possibles futures collaborations dans les domaines de restauration ou de fouille archéologique. C'est ensuite la possibilité de préparer les visites des Chinois au musée du Louvre, accompagnant ainsi un mouvement naturel de "décentrement du monde culturel" explique Jean-Luc Martinez, à l'image du Louvre d'Abu Dhabi, prévu pour le 2 décembre 2015.
Le choix du thème n'est donc pas anodin. Présenter la culture méditerranéenne, c'est aussi montrer que le Louvre, et Paris, peuvent servir de belle introduction à une visite en Europe. Une version comme une autre du soft power, qui était d'ailleurs déjà en 1793 une des missions du musée du Louvre, quand il n'était ouvert que pour les étrangers, le tout public ne pouvant y accéder qu'un jour par semaine.
Une leçon d'histoire
Lors d'une conférence mardi 29 octobre au musée national de Chine, Jean-Luc Martinez a d'ailleurs retrouvé ses atours d'ex-professeur à l'école du Louvre, pour expliquer 5 millénaires d'histoire du bassin méditerranéen, dans une salle de 450 places bondée. Petit rafraîchissement historique, en deux parties, avec quelques-uns des rares témoignages conservés que constituent les oeuvres de l'exposition.
Au début de l'Histoire, la mer est une bête indomptée, qui se laisse naviguer à la saison sèche, entre mai et septembre. Et à condition de faire escale sur les îles, qui constituent donc des ponts jetés entre nord et sud, est et ouest. C'est pourquoi beaucoup de vestiges proviennent de Rhodes, Chypre, Crête? L'agriculture méditerranéenne est à base d'olivier, de vigne et de blé, et ce sont donc de l'huile, du vin et du pain qui forment la base de l'alimentation, et donc du commerce méditerranéen. Ainsi un vase grec du 4e siècle avant JC, retrouvé en Libye, contenait une huile des oliviers sacrés d'Athènes, cuvée de 323-322 av. JC ! Ce produit de luxe était en fait offert aux athlètes, non rémunérés, qui pouvaient d'ailleurs s'en servir pour manger, se chauffer, s'éclairer ou encore s'en enduire le corps comme produit de beauté.
La mer Méditerranée, décor de voyages
Si le climat et les cultures sont un héritage partagé du monde méditerranéen, ce dernier se construit aussi autour d'histoires communes, dont le voyage est un fondement important. Nombre des récits littéraires fondateurs des civilisations méditerranéennes en témoignent, à l'exemple du périple d'Enée, ancêtre de Romulus et Rémus, fondateurs de Rome, ou de l'Odyssée d'Ulysse. Le nom même d'Europe provient d'un de ces récits de voyage. La princesse Europe, celle qui voit au loin, est phénicienne (actuel Liban). Elle suscite la passion de Zeus, qui se transforme en taureau blanc pour enlever la royale beauté, quitter la côte orientale libanaise et aborder les rives de? l'Europe. Ce récit montre que les Grecs pensaient leur monde comme une rencontre entre l'Orient et l'Occident. Il montre aussi que les grandes civilisations méditerranéennes de cette époque (3e-2e millénaires av. JC) sont la Phénicie, contact entre l'Egypte (plus fluvial, tourné vers le Nil plus que la mer), la Grèce et les Hittites (actuel Turquie).
Le bois phénicien est d'ailleurs un autre exemple de rencontre. Matériau abondant en Phénicie, notamment le cèdre, il est rare, car trop exploité, ailleurs, prisé pour la charpente des maisons et navires ou pour le chauffage. Dans l'exposition, vous pourrez voir un sarcophage taillé d'une seule pièce en cèdre du Liban, découvert en Egypte, commandé par un riche Phénicien ayant suivi les rites funéraires de son pays d'adoption.
L'anglais aujourd'hui, le cunéiforme hier
C'est par les langues et l'écriture que transparaissent aujourd'hui le mieux les contacts entre les civilisations méditerranéennes, notamment avec les témoignages de relations diplomatiques. il faut d'abord rappeler que l'écriture apparaît toujours en parallèle avec l'établissement d'un pouvoir fort et d'une fiscalité. Les Français ont d'ailleurs été parmi les premiers découvreurs de codes épigraphiques, à l'exemple du code d'Hammourabi, table de loi babylonien du 2e millénaire av. JC, avec une écriture cunéiforme ("écriture en forme de clou"), invention mésopotamienne. Et dans une lettre du Pharaon d'Egypte au roi des Hittites, c'est cette écriture cunéiforme qui fait office de langue diplomatique internationale.
Un troisième réseau d'échanges est la religion. Avec une mentalité toute particulière, puisqu'il s'agissait à l'époque, dans un rapport guerrier, de mettre les dieux de son ennemi dans son camp. Ce n'est donc pas du tout le résultat d'un quelconque prosélytisme, mais c'est d'abord un geste politique. On peut voir, dans l'exposition, des exemples d'hellénisation des dieux égyptiens, sculptés sous une forme grecque, c'est-à-dire sous une forme humaine et non animale. Illustration avec cette représentation d'Isis, la déesse mère égyptienne, qui garde cependant deux petites cornes, témoignage de son ancienne apparence, celle d'une vache, et qui porte encore un diadème orné d'un cobra, symbole royal égyptien.
Joseph Chun Bancaud (lepetitjournal.com/pekin) Vendredi 15 novembre 2013







