Lundi 20 septembre 2021

Silvana Fernandes : express João Pessoa - Tokyo

Par Guillaume Thieriot | Publié le 27/03/2021 à 17:05 | Mis à jour le 23/08/2021 à 13:59
Photo : Première victoire internationale de Silvana, à Lima en 2019
Parataekwondo Bresil paralympique

Silvana Fernandes n’a que 21 ans, et elle n’a découvert le parataekwondo qu'il y a 3 ans. Et pourtant elle est déjà qualifiée pour les Jeux Paralympiques. Elle va vite, très vite. Mais elle veut aller loin aussi.

Il y a des destins qui s’offrent, et d’autres qui ne sont que volonté. Silvana Fernandes se range dans la 2ème catégorie. Car elle aurait pu tout aussi bien rester, avec son bras atrophié à la naissance, à se balancer entre 2 arbres là où elle est née, à São Bento. La petite ville de l’État de la Paraíba, au coeur du Nordeste brésilien, est en effet surtout connue pour être la capitale brésilienne des hamacs.

Mais Silvana a une énergie pour en découdre avec le monde. A 14 ans, un professeur de sport la repère et la fait rentrer dans le monde du parasport par la piste d’athlétisme: 100 mètres, et surtout lancer du javelot. L’adolescente excelle: à 15 ans, elle part à João Pessoa (capitale de la Paraíba) disputer ses premiers championnats régionaux - qu’elle remporte. Avant d’enchaîner sur les nationaux à São Paulo - rebelote.

Coup rude

Mais plus que les victoires, ces premières compétitions lui apportent un changement de perspective. « Quand on vient de l’intérieur de la Paraíba, admet-elle, on a une vision limitée des choses. Là j’ai vu ce que des personnes, qui avaient des handicaps bien plus lourds que le mien, étaient capables de faire, par la seule force de leur volonté. J’ai compris alors que je voulais moi aussi continuer dans cette voie. »

Trois ans et 3 titres nationaux plus tard, elle commence à rêver de gloire mondiale sous les couleurs du Brésil, et part s’installer en 2017 à la capitale, à João Pessoa, pour pouvoir mieux s’entraîner qu’avec des bouts de bambou lancés sur des terrains de foot approximatifs. Son quotidien depuis ses débuts.

Mais pour se qualifier pour les JO de Tokyo, à l’époque encore programmés en 2020, il faut passer par la case des jeux para-panaméricains de Lima 2019. La voie est tracée, avant d’être brutalement gommée: la discipline de Silvana - le lancer du javelot - est retirée de la liste des épreuves. Le coup est rude, à la mesure de ses sacrifices et espoirs. La jeune athlète envisage même de tout arrêter, n’était ce dirigeant du comité paralympique brésilien qui, en marge d’une compétition anodine, lui souffle le mot magique : parataekwondo.

Manque d’expérience

Peu après, tandis qu’elle s’entraîne à São Paulo, elle passe un test avec l’entraîneur de l’équipe nationale. Un premier contact “surréaliste“ pour Silvana, qui en pince d’emblée pour la discipline. Le tunnel s’éclaire au bout, et Alan Nascimento, qui a flairé la pépite, lui grave une phrase dans le coeur: “ce sera difficile, mais tout ce qui arrivera à partir de maintenant sera la conséquence de ton engagement“.

Et de l’engagement, il lui en faut en 2018, année de transition pour elle où elle doit cumuler 2 disciplines pratiquées à haut niveau: l’athlétisme à João Pessoa (elle a reçu une bourse de la fédération brésilienne qu’elle doit honorer), et le parataekwondo à Campina Grande, soit à 2 heures de bus de chez elle. C’est là que se trouve le premier entraîneur qu’on lui indique.

Silvana s’épuise, mais elle progresse. En 2019, à la surprise générale, elle bat la numéro une brésilienne, médaillée internationale, ce qui lui vaut d’aller ensuite aux championnats panaméricains de Portland, aux États-Unis. Mauvaise pioche: elle tombe d’emblée sur la numéro 2 mondiale. Au moins le combat est équilibré; une victoire en soi, vu son manque d’expérience.

Parataekwondo Bresil
Silvana Fernandes avec l'entraîneur de l'équipe brésilienne, Alan Nascimento, aux jeux para-panaméricains de Lima 2019 - une très forte complicité depuis.

Carrière internationale lancée

Et un apprentissage dont elle tire vite profit, aux jeux para-panaméricains de Lima, ceux-là même qui lui avaient fermé la porte, quand elle lançait encore des javelots. Cette fois, personne ne l’arrête. Pas même la mexicaine, favorite du tournoi, qu’elle terrasse dès son premier combat, grâce aussi à l’intelligence tactique d’Alan Nascimento, qui aura su lui dire les mots justes pour la mettre en confiance.

La finale est 100% brésilienne, mais c’est Silvana qui brandit l’or face au drapeau national - son souvenir le plus marquant jusqu’à ce jour.  Car elle comprend à ce moment précis qu’elle a fait les bons choix, que tous ses sacrifices valaient la peine. Adieu javelots; c’est sa carrière internationale en parataekwondo qui est cette fois lancée.

Certes, 2 mois plus tard, elle est à nouveau battue. Dans un tournoi européen, par la numéro un mondiale, qui n’a jamais perdu un combat. Pourtant à 30 secondes de la fin, c’est Silvana qui mène aux points - fait inédit pour la championne danoise qu’elle affronte, dont l’expérience fera la bascule finale.

« Je me suis sentie accueillie par le sport »

Peu importe, pour Silvana, qui vit cette défaite comme une nouvelle victoire. Elle en tire les enseignements nécessaires et continue de travailler dur, y compris pendant le confinement. Là où la plupart des athlètes parviennent tout juste à maintenir leur niveau - quand ils ne déclinent pas -, elle, elle sort de la quarantaine avec des indicateurs en hausse.

Silvana est désormais basée à Curitiba, capitale du Paraná, dans le sud du Brésil. Elle y est moins seule qu’à João Pessoa, et peut s’entraîner avec d’autres athlètes, de niveau et gabarit différents, ajoutant l’expérience des combats à son travail physique et tactique. Une équipe pluridisciplinaire l’entoure aussi, y compris une préparatrice qui fait avec elle de la kinésithérapie préventive, pour diminuer le risque de blessures et lui permettre d’aller loin. Jusqu’à Paris en 2024, voire Los Angeles en 2028.

Le regard de Silvana (même à travers un écran) est déterminé. Elle sait très précisément où elle veut aller, les médailles qu’elle veut conquérir. Elle n’est plus la jeune fille de São Bento que l’on regardait avec commisération, la résumant à son handicap. Elle dit qu’elle s’est sentie "accueillie par le sport". Pas étonnant, quand elle revient sur son chemin, sur ce que le sport lui a apporté. Au fond, bien plus que tout l’or du monde : de la reconnaissance.

parataekwondo Bresil
Silvana Fernandes à l'entraînement.

 

Guillaume Thieriot

Guillaume Thieriot

Journaliste indépendant, formé à l'École Supérieure de Journalisme de Lille. Correspondant de lepetitjournal.com pour ses éditions au Brésil (Rio de Janeiro et São Paulo).
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