Charly Andral: "une bulle de poésie au centre de São Paulo"

Par Vincent Bosson | Publié le 13/04/2022 à 11:47 | Mis à jour le 13/04/2022 à 11:47
Photo : Charly Andral dans son espace de création: l'Andar43 / Vincent Bosson
Charly Andral dans son espace Andar43

Charly Andral, voyageur et entrepreneur à l’imagination débordante, nous offre un univers poétique, en plein centre historique de São Paulo. Son projet, Andar43, est un espace où se mêlent créativité, rencontre et magie. Rencontre:

 

Charly Andral, vous avez déjà beaucoup voyagé et avez créé ce lieu insolite à São Paulo, pouvez-vous nous expliquer votre choix de venir au Brésil ?

Je suis originaire de la Drôme et j’ai grandi au pied du Vercors, au milieu d’une forêt. La ville m’a toujours attiré et je voulais m’échapper de la campagne le plus vite possible. Mais, en milieu urbain, les endroits avec une vue panoramique m’ont toujours manqué, comme la présence de la nature ; c’est peut-être pour cette raison que je suis obnubilé par les endroits en hauteur, par trouver des points de vue qui me fascinent. J’ai choisi de venir à São Paulo, car c’est la plus grande ville de l’hémisphère sud et c’est une ville latine. Je n’ai pas voulu habiter dans un pays où la langue anglaise dominait.

 

Le côté cosmopolite de São Paulo m’intéresse beaucoup ; ses contrastes sociaux, architecturaux, sa vie nocturne très intense.

De fait, il y a une énergie très spéciale dans cette ville, que l’on retrouve rarement, selon moi, ailleurs dans le monde. Étant donné que je n’aime pas trop me reposer, les choses trop confortables, São Paulo est parfaite, je me lançais dans un nouveau défi, dans la mesure où je ne connaissais personne, je ne parlais pas portugais, sans emploi, il fallait tout construire à partir de zéro.

 

Pourrais-tu nous parler un peu de ton parcours et nous livrer ton regard sur la vie à l’étranger ?

J’ai toujours aimé être étranger, cela fait une décennie que je ne vis pas en France. Je trouve que d’habiter à l’étranger, c’est rafraîchissant, car tu as à la fois une curiosité supplémentaire que tu n’aurais peut-être pas eue dans ton propre pays, et en même temps, les autres sont aussi curieux à ton égard. C’est assez stimulant pour développer des activités qui permettent un échange, une exploration. Je pense qu’être en dehors de sa propre mélasse sociale permet d’avoir une plus grande liberté dans ses actions. De plus, lorsque tu travailles dans la production culturelle, l’évènementiel, c’est un véritable atout.

J’ai d’abord réalisé une année en Uruguay, lorsque j’étais étudiant. Puis j’ai travaillé 10 ans dans le monde corporatif, pour l’ambassade de France à Tunis pendant deux ans et demi, juste après le printemps arabe. Après cette expérience, j’ai poursuivi à la Banque Africaine de Développement, dans le cadre de la communication institutionnelle. Mais mon passe-temps favori est d’organiser des évènements culturels, spécialement des fêtes, souvent déguisées, dans des lieux insolites, avec des performances ; des fêtes qui racontent des histoires, pour lesquelles je crée une narration construite à partir de l’endroit.

Par conséquent, mon arrivée à São Paulo était animée par l’idée de continuer et d’amplifier ce projet dans l’évènementiel, afin de proposer des espaces où les gens peuvent se rencontrer, échanger, quel que soit leur origine. J’aime bien improviser en fonction de l’endroit où le vent m’emporte.

 

Et le vent vous a emporté jusqu’au 43e étage d’un bâtiment emblématique de la ville de São Paulo, pouvez-vous nous raconter l’histoire d’Andar43 ?

Lorsque je suis arrivé à São Paulo, j’ai commencé à explorer la ville, j’ai lu des articles sur la ville, car je cherchais des endroits inspirants, dans l’idée d’organiser des évènements et des fêtes insolites. Entre temps, j’ai participé à l’inventaire de la mémoire pauliste, « inventário da memória paulistana » en portugais, une opération lancée par la préfecture et le secrétariat à la Culture de São Paulo, dont l’objectif est de raconter l’histoire des lieux importants de la ville, en y plaçant une plaque d’information. En contribuant à cette étude, j’ai découvert cet immeuble et j’ai commencé à m’y intéresser.

Il s’agit d’un bâtiment iconique de la mégalopole, bien que jugé très laid par la majorité de la population. Il a quelque chose de dérangeant, par sa masse, ses proportions, sa localisation, car il ferme totalement la vallée d’Anhangabaú. J’ai été surpris de constater que cet immeuble est semblable à une tour de Babel, alors qu’au Brésil, beaucoup de choses sont dans leur case ; les condominiums, les bureaux, les habitations, chacun est très segmenté géographiquement. Dans cet immeuble, c’est l’effervescence, il y a à la fois des commerçants chinois de la rue Santa Ifigênia qui ont leur stock de produits empilés dans des cartons, des Airbnb de luxe, le Sampa Sky, une attraction touristique ou encore des appartements.

Le fait de rentrer dans ce bâtiment hors norme, c’est une manière de s’intégrer à un processus de transformation très vif à São Paulo. L’immeuble construit dans les années 60, 70 était le symbole de la puissance financière de São Paulo qui est sans cesse en train de migrer, après l’Avenue Paulista, elle se trouve dans le quartier de Faria Lima.

 

C’est un peu le symbole de l’hybris des paulistes, leur soif de construire des immeubles toujours plus hauts, toujours plus efficaces, réunissant toujours plus de monde.

Les éléments perturbateurs dans cet immeuble m’attirent beaucoup et, de fait, l’immeuble a complètement dévié de sa vocation initiale au fil du temps. La salle de l’Andar43 participe à ce mouvement, en apportant un côté « un peu mauvaise herbe », mais aussi poétique, dans un univers qui est très carré, bureaucratique. (L’hybris une notion grecque qui se traduit le plus souvent par « démesure » – NDLR).

 

Andar43 : une page blanche qui s’écrit sans cesse

Le projet aurait pu s’appeler 43e étage, mais en portugais, cela donne « quadragésimo terceiro » qui est particulièrement imprononçable. En fait, j’avais de nombreuses pistes, autour de la vision, de la métamorphose, mais appeler cet espace simplement par le nom de l’étage, cela permet de donner un nom, peut-être un peu plus creuse, mais qui est aussi plus malléable. C’est comme une grande boîte dans laquelle on peut faire rentrer des inspirations personnelles, mais aussi différentes activités.

C’est un espace que je loue, où l’on propose des activités. On reçoit des personnes pour dormir, on organise des évènements gastronomiques, c’est un peu comme une feuille blanche. Lorsque j’ai réussi à récupérer cet espace, en 2020, la salle était totalement vide, il n’y avait pas d’eau, ni de cuisine, ni de salle de bains.

 

C’est un peu comme lorsqu’on rentre dans une galerie d’art où il y a cette idée de cube blanc parfait dans lequel tout peut être exposé, dans un environnement neutre.

J’ai donc décidé de ne rien construire en dur, pour garder un maximum de modularité, pour avoir un espace qui évolue en fonction des inspirations, des propositions. Aujourd’hui, il y a plus de cent plantes de la forêt atlantique, la « mata atlântica » en portugais.

 

Andar43 à São Paulo
La forêt atlantique de l'Andar43 dans le centre historique de São Paulo / Vincent Bosson

 

Une « mata atlântica » au milieu de la cité pauliste

L’idée est que la salle évolue dans le temps, en recevant des projets temporaires. Le premier projet a été l’installation d’un triangle de hamac, imaginé par Tiago Bellucci, un architecte et anthropologue, spécialiste des habitats indigènes. Des hamacs installés en triangle face à la mégapole, au milieu d’une salle totalement vide, c’est assez fort symboliquement et les gens venaient dormir, pique-niquer. Étant donné qu’il n’y avait pas de lumière, ils venaient avec leur bougie ou se contentaient des lumières de la ville. Après cet évènement qui a eu beaucoup de répercussions, je me suis dit qu’à partir du moment où l’on démonte un campement, la nature reprend ses droits. Il y a eu la pandémie, une période de grande incertitude sur l’avenir du monde, avec une perspective post-apocalyptique où la jungle reconquiert des villes abandonnées. M’accordant avec des notes plus optimistes, j’ai pensé à faire renter la nature dans la ville, comme avec les jardins partagés.

Aujourd’hui, à Andar43, il y a plus de 100 plantes de la forêt atlantique ; l’idée était de ramener la nature dans cet espace et que la nature reconquiert la salle, un ancien bureau.

Le choix des plantes est venu dans un second temps. Sachant qu’au Brésil, il existe le syndrome du « vira-lata » ; on s’intéresse à tout ce qui vient de l’extérieur, des USA ou de l’Europe, y compris dans le paysagisme où de nombreuses plantes ornementales viennent de l’extérieur du pays. Tout comme le secteur agricole au Brésil qui cultive essentiellement des espèces exotiques. Pour moi, c’était important de valoriser la « mata atlântica », d’autant plus qu’il n’en reste que 7% para rapport à sa surface initiale, qui recouvrait une bonne partie de la région de São Paulo.

 

Airbnb, soirée privée et activité pour les enfants

L’Airbnb est venu d’un besoin très concret. Avec la pandémie, il n’était plus possible d’organiser des évènements. J’ai alors pensé que cet espace pouvait accueillir des gens. Comme le lit est rétractable, les personnes qui viennent participer à des activités sociales ne se rendent même pas compte qu’il y a cette option de couchage. C’est une salle qui ne se visite pas en elle-même, ce qui me semble le plus important, c’est que les gens aient une expérience assez longue dans la matérialité de la salle. Quand ils passent une nuit à l’Andar43 et qu’ils sont réveillés par le lever du soleil, qu’ils sentent une atmosphère vraiment spéciale avec les plantes, cela peut avoir un effet transformateur pour des gens qui ne sont pas trop familiers avec les plantes.

Concernant les activités proposées, c’est potentiellement infini, car la « mata atlântica » et la question environnementale peuvent s’inscrire dans les domaines artistiques, de création, de performance, culinaires. J’ai organisé, à ce propos, des soirées avec des cocktails spécialement créés pour l’Andar43 par un bar tender, en utilisant des fruits de la « mata atlântica » ; le pitanguá l’araça, le cambuci, et une graine qui s’appelle le jatobá, très utilisée dans la médecine indigène.

Avec les ateliers pour les enfants, j’ai la conviction que l’on peut changer leur regard, surtout les enfants qui n’ont pas l’opportunité de sortir de chez eux, les enfants défavorisés du centre de São Paulo, qui n’ont pas accès à la nature. Je leur propose une petite bulle de poésie dans leur quotidien. Concrètement, pendant les ateliers, ils vont observer les plantes, fabriquer leur propre peinture à partir d’extrait de plante et, ensuite, dessiner les plantes de la salle, comme s’ils étaient des voyageurs observateurs devant une nature inconnue.

Je loue également l’espace à des entreprises pour des réunions, des évènements corporatifs, des déjeuners, des soirées, comme les anniversaires. C’est comme si l’on avait une rotation des cultures, une agroforesterie, les activités sont mélangées sur un même territoire de 70 mètres carrés.

 

En fait, chacun a un peu sa propre vision de l'endroit, en fonction de la manière dont il en a entendu parler. Ceux qui viennent dormir au Andar43 ne savent pas forcément qu'il y a aussi des évènements, et vice-versa. Au final, même moi je ne sais pas trop comment définir ce lieu.

Vincent Bosson

Vincent Bosson

Formé en science de l’éducation et en sociologie, Vincent Bosson est photojournaliste installé à São Paulo, correspondant de lepetitjournal.com pour ses éditions au Brésil (Rio de Janeiro et São Paulo).
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