Mãe Preta, la mère noire du Brésil

Par Vincent Bosson | Publié le 27/04/2017 à 22:05 | Mis à jour le 05/03/2022 à 19:55
Photo : Statue de la mère noire au Largo do Paiçandu, à São Paulo / Vincent Bosson
Statue de la mère noire lors d'une commémoration à São Paulo

De l'esclavage à la reconnaissance du rôle des femmes noires dans la société brésilienne, La Mère Noire raconte l'histoire intime d'une mémoire retrouvée. 

Ma mãe preta, elle est belle. Elle est pleine de lumière. Ses yeux noirs observent l'éternité pendant qu'elle me serre la main comme si c'était la dernière fois. Âgée de 84 ans, elle vit dans une favela à la périphérie de São Paulo et ne quitterait cet endroit vétuste pour rien au monde.

Ma mère noire d'adoption, elle a été la nourrice toute sa vie. 

 

Ilú Obá De Min

Mãe preta, c'est aussi l'histoire de la troupe d'artistes Ilú Obá De Min. Au son des tambours qui résonnent dans l'immense vallée urbaine, une foule de gens se réunie chaque année pour commémorer Mãe Preta, au Largo do Paiçandu, dans le centre historique de São Paulo.

 

 

En yoruba, "Ilú Obá De Min" signifie : les mains féminines qui jouent du tambour pour Xangô. L'objectif de l'association, composée exclusivement de femmes, est de divulguer et préserver la culture noire au Brésil.

Yoruba

Yoruba désigne une langue, une religion et un peuple d'Afrique de l'Ouest qui prend ses racines sur les rives de l'ancienne ville d'Ifé, dans l'actuel Nigeria. Les Yorubas ont payé un très lourd tribut pendant la traite négrière. Nombre d'entre eux ont été déportés au Brésil comme esclaves.

Quant à la religion Yoruba, on la retrouve à travers le candomblé au Brésil, la santeria dans les Caraïbes ou le vaudou à Haïti. Au cours des rituels, les membres rendent hommage aux orishas (ou orixás au Brésil), divinités qui correspondent aux différentes forces naturelles, comme Iemanjá, la déesse des eaux de mer et des pêcheurs.

 

Une danseuse de la troupe d'artiste
Un membre de la troupe Ilú Obá De Mim, lors de la commémoration de Mãe Preta / Vincent Bosson

Mère Noire au Brésil: de l'esclavage à nos jours

Dans le Brésil du 19e siècle, les femmes noires esclaves ont tenu un rôle important au sein des familles de la haute société et ont vécu dans l'intimité des foyers des maîtres.

Comme dans l'aristocratie française de la même époque, les femmes n'allaitaient pas et ce sont des nourrices qui élevaient leurs enfants. Selon Elisabeth Badinter, cela tenait plus à un système patriarcal, où les femmes devaient se consacrer à leurs maris, qu'à une mode.

Au Brésil, d'après le sociologue et historien Gilberto Freyre, ces esclaves étaient choisies comme amantes, prostituées, gardes d'enfants ou encore nourrices : la mãe preta. Le recours aux nourrices s'expliquait surtout par l'importante mortalité des femmes, ou lorsque ces dernières n'avaient pas de lait.

Jusqu'à la fin du 19e siècle, à São Paulo, les nourrices noires représentaient un commerce important. Elles devaient, en outre, souvent abandonner leur propre enfant pour satisfaire les exigences des maîtres. Voici une annonce parue dans les journaux de l'époque :

 

Propose les services de 2 nourrices sans enfants, avec du bon lait et en abondance. Pour les voir : agence commerciale, rue Piratininga n°56, São Paulo.

La peinture de Lucílio d'Albuquerque (1912), Mãe Preta, montre toute l'ambivalence ressentie à travers un regard. L'esclave noire allaite le mouflet de ses maîtres pendant que son propre enfant est allongé sur le sol.

 

Peinture de Lucílio d'Albuquerques, Mãe Preta (1912)

 

Au début du 20e siècle, enfin, en raison des évolutions hygiénistes et l'arrivée du lait en poudre, les nourrices noires ne vont plus occuper la même place au sein de la famille brésilienne.

Mãe Preta, une mémoire retrouvée

Aujourd'hui, les femmes noires n'allaitent plus les enfants, mais les nourrices noires sont toujours présentes dans les foyers brésiliens. La reconnaissance du rôle de mãe preta est, par ailleurs, récente dans la société brésilienne.

À São Paulo, une statue de mãe preta a été inaugurée au 1955. Elle se situe sur la place Largo do Paiçandu. La sculpture de Júlio Guerra a été, toutefois, vivement critiquée à l'époque, par certains militants noirs. L'oeuvre représenterait plutôt, selon eux, une figure "déformée" de la mãe preta.

Aujourd'hui, de nombreux cultes religieux lui rendent hommage, en y déposant des offrandes. Elle est également devenue un lieu de commémoration pour le jour de la libération des esclaves (13 mai) et celui de la femme noire latino-américaine (25 juillet).

deux personnes se tiennent la main
Photo: Vincent Bosson

 

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Vincent Bosson

Vincent Bosson

Formé en science de l’éducation et en sociologie, Vincent Bosson est photojournaliste installé à São Paulo, correspondant de lepetitjournal.com pour ses éditions au Brésil (Rio de Janeiro et São Paulo).
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