Mardi 19 octobre 2021
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Brésil : au Parc National d’Iguaçu, la route de la discorde

Par Guillaume Thieriot | Publié le 11/06/2021 à 04:56 | Mis à jour le 11/06/2021 à 14:14
Manifestation contre la route du Colono

Ce mercredi, la chambre des députés a approuvé une requête demandant le traitement en urgence de la proposition de loi sur la réouverture de la route du Colono, également souhaitée par Bolsonaro. Une menace pour le parc national et les célèbres chutes.

C’est un vieux serpent de mer de la politique locale. Nathalie Husson, libraire française à Foz do Iguaçu, le qualifie même de “telenovela mexicaine“. Avec d’autant plus de révolte dans la voix qu’elle croyait, comme beaucoup, le feuilleton terminé, enterré par la justice qui, à plusieurs reprises, a rendu son verdict sur le sujet : en l’occurrence la Route du Colon (Estrada do Colono).

Cette route en terre reliait directement les communes de Serranópolis do Iguaçu, au sud-ouest de l’État du Paraná, à Capanema, au sud. Regardée à l’échelle du Brésil, elle peut paraître insignifiante : juste une diagonale de 17,9 km pour désenclaver des territoires ruraux. Pourquoi alors tant de bruit ? C’est que ce petit trait sur la carte n’est pas rien : il coupe en réalité le Parc National d’Iguaçu et sa forêt native, un reste de la Mata Atlântica originelle, par ailleurs déjà détruite à plus de 90% sur le territoire brésilien.

La route du colon au coeur du parc national d'Iguaçu
Image Terrametrics, données cartographiques Google 2021

Un statut inédit de « route-parc »

En 2001, la justice l’a interdite. La route du Colon, construite illégalement au début des années 50, c’est-à-dire après la création en 1939 du Parc National d’Iguaçu, favorisait différentes activités illégales : trafics en tout genres, contrebandes, braconnage. En plus d’impacter l’environnement, sa flore et sa faune, dont le célèbre jaguar (onça pintada), espèce menacée.

Récemment, les rapports parlementaires et les enquêtes auprès de la population se sont multipliés, signaux visibles sur le terrain des manœuvres en cours au congrès. Une étude fine des trajets a conclu que la Route du Colon ne faisait gagner que 20 minutes aux habitants des 2 communes directement concernées, et 5 litres de carburant. En 2019, le Parquet fédéral s’est donc à nouveau prononcé contre la réouverture de cette route, du fait notamment de ses impacts environnementaux.

Cependant à Brasilia, le député fédéral Vermelho (du Parti Social-Libéral) continue de pousser ses pions. Élu du secteur, proche du groupe des “ruralistes“, lobby puissant qui défend les intérêts de l’agrobusiness, il porte un projet de loi permettant la réouverture de la route de la discorde. Son astuce ? La création d’une nouvelle “unité de conservation“ avec un statut inédit de “route-parc“.

Appui de Bolsonaro

Le sujet pourrait au moins être débattu, mais le député Vermelho est aussi pressé. Les échéances électorales se rapprochent (octobre 2022), alors il a déposé une requête en urgence pour contourner la procédure législative normale et, comme la route qu’il défend, tracer tout droit à travers la jungle législative vers un vote en plénière. Ce mercredi, cette requête a été approuvée à une très large majorité, et le projet de loi pourrait être inscrit à l’ordre du jour de la Chambre des députés dès ce mardi 15 juin.

Certes, en cas (très probable) de vote favorable, il y aura encore l’étape du Sénat, où l’approbation n’est pas garantie. Mais la Chambre des députés aura de toute manière le dernier mot. L’espoir ultime, pour les opposants au projet, est à la Cour Suprême, qui pourrait en tout dernier ressort bloquer la route.

À Foz-do-Iguaçu, c’est donc branle-bas de combat pour les militants de la cause environnementale, avec en tête l'association de développement des sports radicaux et de l'écologie (ADERE). De son côté, Nathalie Husson, qui vit près des chutes depuis 30 ans, a monté un collectif inédit. Sans base juridique pour l’heure, mais avec la volonté de regrouper des personnes qui, jusque-là, étaient isolées les unes des autres, quoique partageant les mêmes vues. Manière de renforcer la mobilisation locale et d'appuyer davantage les combats anciens des réseaux associatifs nationaux ou régionaux (comme SOS Mata Atlântica ou Rede Sustentabilidade, entre autres).

Leur crainte majeure est notamment que les agriculteurs de la région n’attendent pas la fin du processus législatif et judiciaire pour envoyer des engins abattre la végétation qui, depuis 20 ans, a repris ses droits et recouvert la route. Forts du soutien du président Bolsonaro, qui a déjà exprimé publiquement son soutien à ce projet, ils pourraient forcer sur le terrain les décisions de Brasilia.

21 duty-free

Alors le collectif se mobilise, conscient cependant que la population locale est divisée sur le sujet. C’est la cause environnementale contre les projets de développement local, tous à rebours de l’image de site modèle du point de vue écologique que veut se donner Foz do Iguaçu et sa région. Nathalie Husson, qui a eu une sorte de “révélation Greta“, et se reconnaît volontiers “eco-chata“ (écolo-emm…euse) constate avec désolation le manque d’eau dans les célèbres chutes et les projets de transformation de la ville en Disneyworld ou Miami, avec notamment l’autorisation accordée (avant la pandémie) à l’ouverture de 21 duty-free shops.

C’est sans doute pour cela aussi qu’ils ont voulu, elle et les membres de son collectif, aller pour la première fois manifester au cœur du parc, devant les chutes classées par l’UNESCO au patrimoine mondial de l’humanité. Comme une façon de retrouver l’âme du lieu et y puiser l’énergie de combattre cette “boiada“, ce troupeau que le ministre de l'environnement, Ricardo Salles, veut faire passer dans tout le Brésil. Feuilleton à suivre dans nos prochaines éditions.

route du colon au parc national d'Iguaçu
La Route du Colon au Parc National d'Iguaçu, vaincue depuis 2001 par la justice et la végétation

 

Guillaume Thieriot

Guillaume Thieriot

Journaliste indépendant, formé à l'École Supérieure de Journalisme de Lille. Correspondant de lepetitjournal.com pour ses éditions au Brésil (Rio de Janeiro et São Paulo).
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