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Pourquoi San Francisco est la première ville gay des États-Unis

Posez la question à n'importe quel Américain, et la réponse fuse sans hésitation : la capitale gay du pays, c'est ici. Pas New York, pas Los Angeles. Une ville de moins d'un million d'habitants, accrochée à ses collines et drapée dans son brouillard, est devenue le symbole mondial des droits LGBTQ+. Comment une si petite ville a-t-elle hérité d'un statut aussi immense ? L'histoire commence bien avant les drapeaux arc-en-ciel.

Le quartier de Castro à San Francisco avec le drapeau gayLe quartier de Castro à San Francisco avec le drapeau gay
Écrit par Anne-Lorraine Bahi
Publié le 28 juin 2026

 

Tout a commencé avec la guerre

L'origine est presque accidentelle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l'armée américaine renvoyait les soldats soupçonnés d'homosexualité, et nombre de ces démobilisations se faisaient dans les ports de la baie. Plutôt que de rentrer dans des petites villes où ils seraient stigmatisés, des milliers de jeunes hommes décident de rester sur place. La ville leur laisse une réputation de tolérance, et le bouche-à-oreille fait le reste : après la guerre, d'autres viennent les rejoindre.

Dès les années 1950 et 1960, une vie nocturne discrète mais bien réelle s'organise. Au Black Cat Café, un artiste de cabaret du nom de José Sarria se produisait chaque dimanche devant des salles combles, glissant entre deux chansons des messages sur les droits des homosexuels — une audace rare pour l'époque. La communauté existe déjà ; il lui manque encore un quartier à elle.

 

Le Castro, l'épicentre

Ce quartier, ce sera le Castro. Jusqu'au début des années 1960, c'était Eureka Valley, un secteur populaire et majoritairement irlandais. Mais l'exode des familles vers les banlieues libère de belles maisons victoriennes, disponibles à bas prix. Au tournant des années 1970, beaucoup de gays quittent Polk Gulch — le quartier gay historique de la ville — pour s'installer ici, séduits par ces logements abordables et cette architecture pleine de charme.

En quelques années, Castro se transforme en véritable village gay : commerces tenus par et pour la communauté, bars, librairies, cafés. Le Twin Peaks Tavern, à l'angle de Market et Castro, fait scandale en étant l'un des premiers bars gays du pays à oser de grandes baies vitrées — fini de se cacher. Le quartier devient ce que les Américains appellent une « Gay Mecca », un lieu de pèlerinage pour les homosexuels du pays entier.

 

Harvey Milk, le visage du mouvement

Impossible de raconter cette histoire sans lui. En 1972, un certain Harvey Milk arrive de New York. Il ouvre une petite boutique de photo, Castro Camera, au 575 Castro Street. Au départ, rien ne le prédestine à la politique — ce sont les tracasseries administratives et l'air du temps qui l'y poussent.

En 1977, il est élu au conseil des superviseurs de San Francisco, devenant l'un des tout premiers élus ouvertement gays du pays. Sa victoire fait la une des journaux à travers le monde. Surnommé « le maire de Castro Street », il mène campagne contre la Proposition 6, un projet de loi visant à interdire aux personnes homosexuelles d'enseigner dans les écoles publiques — un texte qui sera largement rejeté grâce à sa mobilisation.

Son destin bascule en novembre 1978 : Harvey Milk et le maire George Moscone sont assassinés à l'hôtel de ville par un ancien élu, Dan White. Le verdict clément rendu quelques mois plus tard déclenche les émeutes de la « White Night », l'une des plus violentes de l'histoire de la ville. Milk devient un martyr, et son héritage irrigue encore aujourd'hui tout le quartier : on croise son nom partout, de la Harvey Milk Plaza à l'académie qui porte son nom.

 

Un poids politique réel

Ce qui distingue San Francisco, ce n'est pas seulement la visibilité — c'est le pouvoir. À mesure que la communauté grandit, elle pèse dans les urnes. Selon les estimations, les électeurs gays et lesbiennes ont longtemps représenté un quart environ du corps électoral de la ville. Un tel poids change tout : les politiciens doivent compter avec cette communauté, et celle-ci obtient des avancées concrètes, du logement à la santé. Le rêve de Milk — un quartier doté d'une véritable force économique et politique — s'est réalisé.

 

L'épreuve du sida et la force de la solidarité

Les années 1980 apportent la tragédie. L'épidémie de sida frappe le quartier de Castro de plein fouet et décime une génération. Mais de cette dévastation naît un élan de solidarité remarquable : créations de centres de soins, de structures d'accompagnement, d'associations d'éducation et de prévention. C'est ici que prend forme le AIDS Memorial Quilt, cette gigantesque courtepointe commémorative cousue en mémoire des disparus. Cette épreuve a soudé la communauté et renforcé son sens du collectif — un trait qui marque encore l'identité de la ville.

 

La Pride, vitrine mondiale

Chaque année, fin juin, la San Francisco Pride attire près d'un million de personnes, ce qui en fait l'un des plus grands rassemblements LGBTQ+ de la planète. Le défilé descend Market Street avec des centaines de contingents, ouverts traditionnellement par les Dykes on Bikes et leurs centaines de motos. Mais ce qui frappe les habitués des autres Prides, c'est la dimension communautaire de l'événement : au-delà de la fête, des centaines d'associations, de services de santé et de groupes militants occupent les scènes du Civic Center pendant deux jours.

Un détail très local pour les nouveaux venus : malgré l'image ensoleillée de la Californie, la Pride se déroule souvent dans la fraîcheur et le brouillard du mois de juin. Prévoyez des couches — on commence en veste le matin pour finir en t-shirt l'après-midi.

 

Une ville-musée à ciel ouvert

Pour qui veut comprendre cette histoire en marchant, le Castro se lit comme un livre ouvert. Le grand mât de la Harvey Milk Plaza hisse en permanence un immense drapeau arc-en-ciel. À deux pas, le Pink Triangle Park rend hommage, par ses quinze piliers de pierre, aux homosexuels persécutés sous le régime nazi, et le GLBT History Museum, ouvert en 2011, fut le premier musée à part entière consacré à l'histoire lesbienne, gay, bisexuelle et transgenre aux États-Unis. Le long des trottoirs, le Rainbow Honor Walk égrène ses plaques de bronze à la mémoire des grandes figures du mouvement.

 

Et aujourd'hui ?

L'histoire n'est pas figée. Le quartier est victime de son succès : la flambée des prix de l'immobilier et l'arrivée de la tech ont dispersé la communauté dans toute la ville et au-delà. Apple et Starbucks côtoient désormais les galeries d'art et les taquerias sur Castro Street. La Pride elle-même traverse des turbulences, entre retrait de sponsors et débats sur son sens à l'heure où le climat politique national se durcit.

Mais le symbole, lui, tient bon. Le Castro reste le quartier gay le plus visible de la ville, avec la plus forte concentration de bars et de commerces LGBTQ+. Si San Francisco demeure la première ville gay des États-Unis, ce n'est pas grâce à un chiffre ou à un monument : c'est parce qu'elle a inventé, la première et à grande échelle, l'idée qu'on pouvait y vivre sa vie au grand jour, peser sur la cité, et faire de la fierté une affaire collective. Un demi-siècle plus tard, on le ressent encore dans la manière dont la ville se tient, le dernier week-end de juin.

 

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