Ce mercredi 18 février, des millions de chrétiens entament les quarante jours du Carême, période de prière, de jeûne et de partage qui les mènera jusqu'à Pâques, le 5 avril prochain. Coïncidence rare : ce même 18 février marque aussi le premier jour du Ramadan pour une grande partie du monde musulman. Chrétiens et musulmans entrent donc simultanément dans leurs périodes respectives de jeûne et de recueillement — un hasard du calendrier lunaire qui ne se produit que quelques fois par siècle. Pour les Français installés à San Francisco, ce double temps de pénitence est aussi l'occasion de mesurer à quel point la pratique religieuse est vécue différemment des deux côtés de l'Atlantique.


Signe extérieur d'appartenance
C'est sans doute le premier choc visuel pour un Français fraîchement débarqué. Le mercredi des Cendres, les Américains qui se rendent à la messe portent fièrement la croix de cendres sur le front pendant toute la journée : au bureau, au supermarché, dans les transports. Les collègues ne sourcillent pas, les managers non plus. C'est un acte de foi assumé publiquement, dans un pays où la religion fait partie intégrante du paysage social.
En France, la laïcité « à la française », fruit de la loi de séparation des Églises et de l'État de 1905, a progressivement relégué les manifestations religieuses à la sphère privée.
Le phénomène "Ashes to Go"
Depuis 2007, un mouvement typiquement américain s'est développé : les « Ashes to Go ». Le concept ? Des prêtres et pasteurs se postent dans les gares, les stations de métro ou les parkings pour imposer les cendres aux passants pressés qui n'ont pas le temps d'aller à la messe. Le phénomène s'est étendu de Chicago à San Francisco en passant par New York et Saint-Louis.
L'image fait sourire, mais elle illustre parfaitement la différence d'approche : aux États-Unis, la religion va à la rencontre des gens dans l'espace public, sans complexe. En France, la foi reste une affaire intime.
La France, « fille aînée de l'Église »... mais sans fidèles ?
Les chiffres racontent une histoire paradoxale. Selon un rapport de l'IFOP pour l'Observatoire français du catholicisme publié en juin 2025, seuls 41 % des Français déclarent croire en Dieu, contre 66 % en 1947. Plus frappant encore : seulement 5,5 % des adultes français, soit environ trois millions de personnes, assistent à la messe au moins une fois par mois. Si 46 % des Français se disent encore catholiques, cette appartenance relève davantage de l'héritage culturel que de la pratique religieuse.
Aux États-Unis, la fréquentation des églises reste nettement supérieure, et le mercredi des Cendres rivalise chaque année avec Noël et Pâques en termes d'affluence dans les paroisses — alors même qu'il n'est pas un jour d'obligation.
Le paradoxe est savoureux : la France, historiquement « fille aînée de l'Église », affiche l'un des taux de pratique religieuse les plus bas d'Europe, tandis que les États-Unis, fondés sur la séparation de l'Église et de l'État, vivent leur foi de manière bien plus démonstrative.
Le Carême version Silicon Valley : entre spiritualité et wellness
L'autre surprise pour un Français, c'est la façon dont le Carême s'inscrit dans la culture américaine du « self-improvement ». Ici, à côté des traditionnels renoncements au chocolat ou à l'alcool, on parle de « digital detox for Lent », de « social media fast » ou de jeûne intermittent. Certains ajoutent même des pratiques positives — méditation, bénévolat, lecture quotidienne des Écritures — plutôt que de simplement se priver.
En France, le Carême reste une démarche plus strictement spirituelle. L'Église catholique invite les fidèles à jeûner le mercredi des Cendres et le Vendredi saint, à s'abstenir de viande les vendredis, mais surtout à vivre une conversion intérieure. Comme le rappelle la tradition, les trois piliers sont la prière, le jeûne et le partage — pas l'optimisation personnelle.
Carême et Ramadan : un jeûne commun, deux approches
La coïncidence calendaire de 2026 est frappante. D'un côté, les catholiques entrent dans quarante jours de sobriété alimentaire et de conversion intérieure. De l'autre, les musulmans commencent un mois de jeûne strict, du lever au coucher du soleil. À San Francisco, ville cosmopolite où cohabitent toutes les confessions, cette convergence est particulièrement visible. Dans les entreprises de la Bay Area, certains collègues porteront les cendres au front tandis que d'autres déclineront le déjeuner — deux expressions différentes d'une même aspiration au dépouillement et à la transcendance. Un rappel que, malgré leurs différences théologiques, les grandes traditions monothéistes partagent la conviction que le renoncement volontaire peut rapprocher l'homme du sacré.
Notre-Dame des Victoires : un pont entre deux cultures
Pour les francophones de la Bay Area qui souhaitent vivre ce Carême en français, l'église Notre-Dame des Victoires, au 566 Bush Street dans le Financial District, reste le point de ralliement naturel. Fondée en 1856 pour les immigrants catholiques français de la Ruée vers l'Or, cette paroisse confiée aux Pères Maristes célèbre une messe en français chaque dimanche à 10h30.
Qu'on soit croyant pratiquant, catholique « culturel » ou simplement curieux, ce Carême 2026 est l'occasion de mesurer à quel point la même tradition religieuse peut être vécue différemment selon le pays où l'on se trouve. Et pour un Français à San Francisco, c'est aussi un rappel que l'on n'a pas besoin de se cacher pour vivre sa foi — même avec une croix de cendres sur le front.
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