En quatre jours, le domicile de Sam Altman, patron d'OpenAI, a été visé par deux attaques distinctes à San Francisco. Au-delà du fait divers, ces incidents cristallisent une hostilité grandissante envers l'industrie de l'intelligence artificielle — et ses dirigeants.


Le vendredi 10 avril, peu avant 4 heures du matin, un jeune homme de 20 ans venu du Texas, Daniel Alejandro Moreno-Gama, a lancé un cocktail Molotov contre le portail du domicile de Sam Altman, dans le quartier huppé de Russian Hill. L'incendie, rapidement maîtrisé par la sécurité, n'a pas fait de victimes. Moins d'une heure plus tard, le même individu a été interpellé au siège d'OpenAI, à Mission Bay, alors qu'il frappait les portes vitrées du bâtiment avec une chaise, menaçant d'y mettre le feu. Selon la plainte fédérale, il était porteur d'un bidon de kérosène et d'une liste de noms et d'adresses de dirigeants de l'IA.
Deux jours plus tard, nouveau choc. Dans la nuit du dimanche 12 avril, vers 2h56, un coup de feu est tiré depuis une voiture passant devant la même propriété. La police de San Francisco arrête dans la foulée Amanda Tom, 25 ans, et Muhamad Tarik Hussein, 23 ans, qui vivaient à quelques rues de là, dans un immeuble détenu par un trust familial. Trois armes à feu sont saisies à leur domicile.
Un manifeste et une liste de cibles
Les documents judiciaires rendus publics éclairent le mobile du premier assaillant. Dans une plainte déposée par le FBI, les procureurs indiquent que Moreno-Gama avait voyagé depuis le Texas dans l'intention de tuer Sam Altman. Sur lui, les enquêteurs ont retrouvé un document évoquant le « risque supposé que l'IA fait peser sur l'humanité » et « notre extinction imminente », ainsi qu'une liste de noms et d'adresses de dirigeants et d'investisseurs du secteur. Le suspect publiait également sur un blog personnel des textes prédisant que l'intelligence artificielle provoquerait la fin de l'espèce humaine.
Pour le second incident, les motivations restent floues. Les enquêteurs n'ont pas confirmé de lien direct avec la première attaque, et les deux suspects ont été inculpés pour décharge négligente d'arme à feu.
Un climat qui dépasse San Francisco
Ces évènements ne sont pas isolés. Trois jours avant l'attaque contre Altman, des coups de feu ont été tirés contre le domicile de Ron Gibson, conseiller municipal d'Indianapolis, en pleine nuit. Treize impacts ont été relevés sur la façade, et un mot retrouvé devant la porte portait l'inscription « no data centers ». L'élu venait de soutenir un projet de centre de données dans son district. Une petite commune du Missouri, forte de 12 000 habitants, a de son côté démis l'ensemble de son conseil municipal après l'approbation d'un projet similaire.
Le phénomène traverse désormais le pays. D'après une enquête récente de NBC News, seuls 26 % des électeurs américains ont une opinion positive de l'intelligence artificielle, contre 46 % d'avis négatifs. Un rapport de Stanford indique qu'en 2025, 64 % des Américains se disaient « nerveux » face aux produits et services dopés à l'IA, soit plus de dix points au-dessus de la moyenne mondiale.
Silicon Valley face à son propre récit
La réaction du patron d'OpenAI a pris une tournure inhabituelle. Dans un message publié sur son blog personnel, Sam Altman a partagé une photographie de son mari et de leur jeune enfant, dans l'espoir, a-t-il écrit, de dissuader un prochain passage à l'acte. Il y appelle à une désescalade des discours et affirme comprendre certaines craintes anti-technologiques.
Du côté des mouvements critiques de l'IA, les principales organisations ont rapidement condamné la violence. Le Future of Life Institute a rappelé que « la violence et l'intimidation n'ont aucune place dans le débat sur l'avenir de l'IA ». PauseAI et Stop AI, groupes militant pour une pause dans le développement des systèmes avancés, ont confirmé que Moreno-Gama avait fréquenté leurs forums en ligne, sans y exercer de rôle, et que ses messages les plus ambigus avaient été modérés.
Mais plusieurs voix, dans la Silicon Valley comme parmi les commentateurs, pointent une responsabilité plus diffuse. Depuis des années, les dirigeants du secteur — Altman le premier — évoquent publiquement le risque d'extinction de l'humanité, la disparition massive des emplois, ou le potentiel détournement de leurs modèles à des fins d'attaques cybernétiques ou biologiques. Pour le sociologue Doug McAdam, professeur à Stanford, l'IA est devenue « un enjeu massif et inquiétant que les gens ne comprennent pas vraiment, et qu'ils redoutent de manière diffuse ».
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Une ville sous tension
À San Francisco, l'affaire s'inscrit dans un climat social déjà chargé. La ville, qui concentre une part disproportionnée des géants de l'IA, voit cohabiter des quartiers en forte gentrification et une contestation grandissante sur le coût du logement, l'accès aux services publics ou la multiplication des véhicules autonomes sur la chaussée. Les tensions entre l'industrie technologique et certains segments de la population locale ne datent pas d'hier — mais elles viennent de franchir un seuil.
Le district attorney de San Francisco, Brooke Jenkins, a tenu une conférence de presse le 13 avril pour rappeler la gravité des faits. L'enquête reste ouverte, et les autorités fédérales examinent désormais les ressemblances entre plusieurs incidents survenus ces dernières semaines à travers le pays. Une question demeure, posée par plusieurs observateurs : Sam Altman sera-t-il le dernier dirigeant visé ?
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