ll y a des rencontres qui vous rappellent pourquoi le journalisme est un beau métier. Celle avec Pascal Molat en fait partie. Dans les locaux du San Francisco Ballet, où nous l'avons rencontré, l’ancien danseur étoile du San Francisco Ballet nous parle de sa vie comme il dansait : avec une générosité désarmante, un naturel absolu, et cette conviction profonde que tout ce qu’on reçoit, on a le devoir de le transmettre. Portrait d'un artiste dont le talent a illuminé les plus grandes scènes, et qui transmet aujourd'hui l'excellence avec une générosité rare et une philosophie qui dépasse la danse.


Du football au San Francisco Ballet, en passant par Thriller
Je n'avais aucune mauvaise habitude. Ils ont vu le potentiel. Cela a été ma chance.

Rien, dans les premières années de Pascal Molat, ne laissait présager la suite. Enfant, c'est le football qui l'anime. À Montpellier, il brûle les étapes, franchit deux catégories d'âge sous la houlette d'un certain Laurent Blanc — futur champion du monde 1998. Mais cette ascension rapide lui enlève ce qui donnait sa saveur au jeu : la famille, les copains, le plaisir simple du ballon entre amis. « Je n'étais pas aussi heureux », reconnaît-il simplement.
En plus du football, Pascal Molat est passionné de rap et fasciné par Michael Jackson. Il décortique image par image la chorégraphie de Thriller sur une cassette VHS. Lors d'une fête de l'école de danse où sa mère suit des cours de jazz, il improvise devant l'assemblée sur une musique de Michael Jackson. Un cercle se forme autour de lui. Anne-Marie Porras, directrice de l'école de danse, repère immédiatement un talent brut. Quelques mois plus tard, sans la moindre formation classique, il se présente à l'audition de l'École de Danse de l'Opéra de Paris. Il est reçu. Il a douze ans. Il avoue humblement : "Je n'avais aucune mauvaise habitude. Ils ont vu le potentiel. Cela a été ma chance."
À l'Opéra, il gravit une à une les divisions, décroche tous les rôles importants en première division. Mais une fracture de la rotule, mal diagnostiquée, vient tout fragiliser. Il danse malgré tout son examen final, termine parmi les premiers — mais seules trois places s'ouvrent au corps de ballet. La porte se referme. Il a dix-huit ans.
La meilleure chose qui me soit arrivée dans la vie, c'est de ne pas avoir été pris à l'Opéra de Paris. Je n'aurais jamais fait la carrière que j'ai faite.

L'échec est violent. Mais le temps révélera ce que la blessure cachait : un tournant décisif. De retour à Montpellier, il se reconstruit patiemment, décroche la médaille d'or au Concours méditerranéen international, puis entame un parcours qui le mènera de Liège à Anvers, du Ballet Royal de Wallonie au Royal Ballet des Flandres, puis à Monte-Carlo sous la direction de Jean-Christophe Maillot. La trajectoire de Pascal Molat est celle d'un artiste qui attire le regard dès qu'il monte sur scène. Il ne danse pas sur les planches ; il les habite. Sa carrière a été portée par cette évidence : à chaque étape, ce sont des directeurs de compagnie et des chorégraphes qui, après l'avoir vu danser, ont émis le souhait de travailler avec lui et il constate en regardant toutes ces années passées: "La meilleure chose qui me soit arrivée dans la vie, c'est de ne pas avoir été pris à l'Opéra de Paris. Je n'aurais jamais fait la carrière que j'ai faite".
Principal dancer à San Francisco
En 2002, Pascal Molat pousse les portes du San Francisco Ballet, dirigé alors par Helgi Tomasson. Il cherche une compagnie où classique et contemporain coexistent au plus haut niveau. Il est engagé comme soliste. Six mois plus tard, il est nommé principal dancer. Le San Francisco Chronicle le décrit rapidement comme un pilier de la compagnie.
Pendant quatorze ans, il incarne avec éclat la polyvalence du SF Ballet. Plus de cent cinquante œuvres dansées, des créations aux côtés de Jiří Kylián, William Forsythe, Wayne McGregor, Alexei Ratmansky, Yuri Possokhov. Et puis il y a Mercutio — son rôle fétiche, dansé dans quatre compagnies différentes. Ce personnage à la fois léger et profond, comédien autant que danseur, dit tout de l'artiste complet qu'il est.
« If you don't convey a story, c'est juste des pas pour des pas. »
Car chez Pascal Molat, danser sans raconter une histoire n'a aucun sens. C'est précisément ce qui séduit Carey Perloff, directrice pendant vingt ans de l'American Conservatory Theater, qui lui confie The Tosca Project — une pièce de théâtre-mouvement où il incarne douze personnages différents retraçant l'histoire du légendaire Tosca Bar de North Beach.
En 2016, Pascal Molat prend sa retraite en temps que danseur à l'age de 43 ans. Lorsqu'on lui demande si la fin de carrière sur scène fut un deuil ou une libération, la réponse est immédiate : une libération. Ce sentiment est présent sur le photo de ses adieux qu'il commente en souriant : Je partageais la scène avec Joan Boada et Gennadi Nedvigin, qui partaient aussi en retraite. Tout le monde salue de la main, et moi, je lève le poing. Pour dire Victoire. Mission accomplie."
Transmettre, ou l'autre manière de danser

Depuis dix ans, Pascal Molat dirige le Trainee Program du San Francisco Ballet — cette ultime année de formation avant le monde professionnel. Son bilan parle de lui-même : cent pour cent de ses stagiaires ont été placés dans des compagnies. Cette saison, six des quatorze trainees intègreront directement le SF Ballet.
Sa pédagogie se situe aux antipodes de ce qu'il a connu à l'Opéra de Paris. Là où ses maîtres imposaient le silence, il ouvre le dialogue. Là où l'on commandait sans expliquer, il questionne, stimule la réflexion, utilise l'humour comme outil pédagogique. Il emprunte ses métaphores au sport, à la cuisine, au cinéma — tout pour sortir ses élèves de la pensée en silo.
Il reconnaît volontiers que ses professeurs étaient excellents. Mais leur méthode appartenait à une autre époque, où l'élève recevait l'information et devait l'exécuter, point final. Pascal Molat, lui, a choisi un autre chemin. Il donne toute son énergie, toute sa générosité, et attend en retour que ses élèves s'investissent pleinement. Il leur pose sans cesse des questions, car à ses yeux, l'essentiel tient dans le "critical thinking" — cette capacité à prendre l'information, l'assimiler et l'exécuter avec intelligence.
Tout est dans la préparation, répète-t-il. La préparation de chaque élément technique, mais aussi celle de l'esprit. Avant chaque classe, il encourage ses élèves à adopter la « pose de Superman », qui consiste à se forcer à sourire pendant vingt secondes. Des études ont montré que ce simple geste libère de la dopamine et de la sérotonine, rendant l'esprit plus réceptif. Être enthousiaste, apporter de la joie, cultiver la positivité — et surtout, ne jamais avoir peur de l'échec font quotidiennement partie de son enseignement.
« Je ne me mets jamais dans la position de celui qui sait. Je me mets toujours dans la position de celui qui apprend. Ces élèves m'apprennent plein de choses. »
Pascal Molat le dit lui-même " Je me place toujours dans la posture du learner, jamais du knower". Son ambition dépasse la technique : il veut transmettre à chacun de ses élèves la joie de danser et l'art de faire ressentir au public cette passion. Non pas simplement exceller — mais habiter la danse.
Ce qu'il appelle la French Touch, c'est cette recherche de l'allure plutôt que de l'effet, de la simplicité plutôt que de la démonstration. « Un simple mouvement suffit à être élégant. Ça vient de l'intérieur. » Il défend aussi avec conviction la terminologie française du ballet — « si moi je commence à dévier, qui va défendre notre culture ? »
Mais la leçon la plus précieuse qu'il transmet à ses élèves va au-delà de la technique. Résilience, curiosité, présence au moment présent — des qualités universelles, valables bien au-delà du studio. Et cette philosophie qu'il résume en une formule : « Failure is your best friend. » On n'apprend pas de ses succès. On grandit par ses échecs.
Un enseignement en or, de la part de quelqu'un qui a tutoyé l'excellence. On mesure la chance extraordinaire des élèves qui croisent son chemin. L'impact d'une telle éducation ne se voit pas toujours tout de suite, mais il est bien là — et ses fruits se révèlent avec le temps.
Ambassadeur de la culture française à San Francisco
Pascal Molat ne se contente pas d'enseigner dans les studios du SF Ballet. Il est une présence active au sein de la communauté française de la Bay Area. On le retrouve aux French American Cultural Days au Lycée français, dans les événements consulaires, partout où la culture française a besoin d'un visage et d'une énergie.
La Nuit des Idées, organisée chaque année par le Consulat général de France et Villa Albertine, le trouve naturellement au premier rang. L'an dernier, il animait une barre géante ouverte au grand public — profanes et initiés côte à côte, le temps d'un plié ou d'un port de bras. Cette année, il remet ça avec un pop-up barre workshop en plein air, sur la scène de Fulton Plaza à 16h15. Mais c'est l'après qui le passionne. Ces néophytes qui n'avaient jamais poussé la porte d'un studio en ressortent avec un regard neuf. Il explique que lorsqu'ils reviennent voir un ballet, ils n'assistent plus au même spectacle. Ils ont éprouvé dans leur propre corps ce que le spectateur oublie trop souvent : lorsque l'art est maîtrisé, tout semble couler de source. C'est précisément là que réside toute la difficulté.
« Ce que j'adore, c'est le feedback après. Ils viennent à l'opéra et tout d'un coup, ils apprécient différemment. Parce qu'ils ont compris que juste tenir une première position, c'est difficile. »
Son accent, intact après vingt-quatre ans à San Francisco, est à lui seul une déclaration d'identité. Il n'a aucune intention de le gommer. « D'essayer de prendre l'accent américain, j'aurais l'impression de trahir mon identité. » Et puis, ajoute-t-il avec malice : « Tout le monde trouve l'accent charmant. Alors pourquoi changer ? »
Pascal Molat fait partie de ces artistes rares dont la vie entière ressemble à un don. Don de soi sur scène, don de soi dans le studio, don de soi à une communauté. Entre San Francisco, Monaco, Londres et Montpellier, il se définit volontiers comme un citoyen du monde. Quand on lui demande ce qu'il dirait à un jeune danseur qui vient de se prendre une porte, il n'hésite pas une seconde.
« Rien n'est écrit — c'est vous qui l'écrivez. Plantez les bonnes graines, ça prend du temps avant que ça germe, mais quand ça germe, c'est joli. Et surtout : on est tous des privilégiés. On fait quelque chose qu'on aime. C'est magique. »
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