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GAEL FAYE - « Il faut savoir accueillir l’autre, car demain, c’est peut-être lui qui devra nous accueillir »

Par Lepetitjournal Rome | Publié le 13/02/2017 à 23:00 | Mis à jour le 20/02/2017 à 09:51

 

Mardi 7 février, Gaël Faye est venu présenter son premier roman Petit Pays à l'occasion de sa traduction en italien à la casa delle letterature à Rome. Il nous a parlé son livre et a répondu à diverses questions sur l'écriture, le mécanisme des génocides, les migrations, la littérature africaine. Une intervention riche, précieuse pour le jeune public présent. Retour sur une soirée particulière ?.

Pourquoi l'écriture ?

A une première question sur l'écriture, Gaël Faye explique qu'il ne se considère pas encore comme un écrivain, mais comme un auteur car il écrit depuis l'âge de 13 ans ! Il écrit pour une raison qu'il ignore, mais peut-être à cause du vécu de la guerre au Rwanda en 1994, de l'exil qui a suivi, et de l'arrivée en France qui a signifié un changement radical. Il a fallu reconstituer le puzzle d'une histoire morcelée.

Le jeune romancier explique également qu'il aime écrire des chansons, des poèmes, ce n'est que la forme qui change, et qui permet de varier les plaisirs. Ce qui l'intéresse, c'est l'acte d'écriture.

Quels sont les aspects les plus difficiles et les plus simples dans l'écriture d'un roman ?

Le plus difficile pour Gaël Faye a été de désapprendre l'écriture de la chanson, où le rythme est présent dans chaque mot, dans chaque phrase. Il a fallu trouver une autre forme de musicalité - Gaël Faye dit être un grand admirateur de René Depestre. Le plus facile a été la liberté absolue dans le roman, il y a davantage de contraintes dans les chansons. C'est comme si pour une chanson, l'auteur était sur un fleuve à suivre son mouvement, et pour un roman, au milieu de l'océan ?.

La limite entre fiction et réalité ?

Gaël Faye explique qu'il a donné à son héros, Gabriel dans Petit Pays, une lucidité qui lui a manqué au même âge. La toile de fond est identique : Gabriel et Gaël ont les mêmes origines, ont vécu l'exil et le départ du Burundi, de leur terre natale, mais enfant, Gaël Faye dit ne pas avoir eu conscience de ce qui se passait. Les adultes parlaient d' « évènement » ou de « crise », mais ni de génocide ni de guerre. C'est seulement vers 17-18 ans que l'auteur a compris, principalement à travers des écrits.

 

La résonance avec les flux migratoires d'aujourd'hui ?

Aujourd'hui des forteresses sont érigées par l'occident, par l'Europe, pour empêcher ceux qu'on nomme réfugiés ou migrants d'entrer ? C'est toute l'ironie de l'histoire, car ce sont les réfugiés d'aujourd'hui qui accueillaient ceux d'hier ?. Gaël Faye habite depuis 2 ans au Rwanda, et la guerre fait rage au Burundi, 300 000 réfugiés burundais vivent au Rwanda. Hier, comme la mère de Gaël Faye, c'étaient les Rwandais qui se réfugiaient au Burundi pour fuir la guerre. Ainsi les Rwandais qui ont connu les mêmes souffrances essaient de donner des conditions de vie dignes aux réfugiés burundais. Il faut savoir accueillir l'autre, car demain, c'est peut-être lui qui devra nous accueillir ?.

Un prologue sur la forme du nez ?

Petit Pays commence en effet par un prologue sur la forme du nez des Tutsis. Pour l'auteur, c'est une façon de poser le décor d'emblée sur l'absurdité de la situation. En effet, le roman commence comme une histoire pour enfants, une fable où les méchants ont de grands nez. Ce mythe date de la colonisation du Rwanda par les Allemands, qui, pour comprendre cette population différente des autres populations africaines, ont bâti le mythe du Tutsi qui viendrait d'ailleurs. A cela s'ajoutèrent les théories raciales du XIXème siècle. De ce qui était une différence sociale (les Tutsis cultivaient la terre, avaient des vaches ..), on a défini une catégorie raciale. Les Rwandais l'ont intégré, et celui qui avait de grandes jambes, un nez fin, était tout bonnement tué. C'est une histoire terriblement tragique. En tant qu'Européen, on comprend malheureusement que trop bien cette histoire de nez, les mêmes mythes ont été créés en Europe. On a donné aux juifs des attributs physiques et moraux, comme aux Tutsis, supposés malins et fourbes. Le parallèle entre l'Europe du milieu du XXème siècle et ces pays africains lointains est terriblement troublant.

Le crime de génocide ?

Il est toujours ancré très profondément dans la société, et depuis très longtemps avant le passage à la mise à mort. Il a fallu 100 ans de processus au Rwanda, 1000 ans en Europe, et le travail d'historien est en train d'être fait. Plus le temps passe, plus on connait les génocides. Et comme tous les enseignements, l'auteur estime qu'il faut en faire quelque chose, car il existe toujours un risque de génocide dans nos sociétés modernes, « l'application intelligente de la folie de l'être humain. ». Pour Gaël Faye, la mémoire du génocide doit être séparée en 2 champs : celui du devoir de mémoire, avec ses témoignages et ses commémorations; et celui du travail de mémoire, réalisé par les historiens, les artistes, la société civile, pour permettre la connaissance du mécanisme du génocide.

 

La littérature africaine ?

L'auteur explique que quand il est arrivé en France, il a été difficile de trouver des livres sur l'Afrique, ressemblant à l'Afrique qu'il avait connue. Il n'y avait que des livres où les héros avaient très chaud, très soif ?. mais il peut faire frais au Rwanda ! Petit Pays n'est pas un roman sur l'Afrique du Baobab, il raconte une jeunesse, c'est pour cela qu'il peut parler aux jeunes, les rapports entre eux sont universels. Nous avons besoin d'une littérature écrite par la jeunesse africaine d'aujourd'hui, pour casser cette image exotique.

La lecture et les jeunes aujourd'hui ?

Dans Petit Pays, l'auteur a construit le personnage de la dame grecque car il aurait souhaité tomber sur une personne qui lui ouvre le monde merveilleux des livres. Quand il rencontre des jeunes, il explique que ne pas lire ou écrire, c'est passer à côté d'une magie extraordinaire. C'est parce que Gaël Faye écrivait, qu'il est arrivé à la lecture. Alors il dit aux jeunes qui lisent : permettez-vous aussi d'écrire.

 

Critique de la librairie Stendhal de Rome : Petit Pays (Gaël Faye, Grasset, 2016)

C'est l'histoire d'un enfant qui grandira d'un coup dans un petit pays. Ce pays, le Burundi de 1992-1993, devient un enfer en l'espace de quelques mois, alors que Gabriel croyait dur comme fer vivre dans un (presque) paradis. L'Afrique de Gaël Faye, écrivain franco-rwandais, est luxuriante et lumineuse ; on y pressent une possible douceur de vivre qui ne rend que plus insupportable l'instabilité et la violence aveugle des hommes qui s'y déchirent. L'écriture de Gaël Faye est inspirée tout en restant contenue, poétique tout en restant simple. Gabriel, qui raconte ce qu'il vit, pourrait être notre ami d'enfance. C'est cette proximité, et la fragilité de son monde (donc du nôtre ?), qui ébranlera le lecteur de Petit Pays.

 

Anne Debaillon-Vesque (Lepetitjournal.com de Rome) - Mardi 14 février 2017.

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