Brésil : Qui a tué Marielle Franco ?

Par Anne Pouzargues | Publié le 08/03/2021 à 03:29 | Mis à jour le 08/03/2021 à 11:05
Photo : Marielle Franco, en campagne électorale en août 2016 - Mídia Ninja (Flickr)
Marielle Franco Rio Brésil

Noire, bisexuelle, et venant d’une favela : Marielle Franco n’avait rien des politiciens ordinaires. Alors que l’Etat de Rio vient de créer une force d’intervention spéciale pour enquêter sur son assassinat, portrait d’une femme dont les combats sont plus que jamais d’actualité.

Trois ans. Cela va faire bientôt trois ans que Marielle Franco a été assassinée. Le 14 mars 2018, cette conseillère municipale de Rio, militante des droits des femmes et des minorités, est tuée de trois balles dans la tête, dans sa voiture. Son chauffeur, Anderson Pedro Gomes, est également mort sur le coup.

Dresser le portrait de Marielle Franco, c’est rentrer au cœur des problèmes que connaît le Brésil ces dernières années : corruption, milices, inégalités, violence, un cocktail explosif qui entraîne opacité et impunité. Car même trois ans plus tard, il reste encore beaucoup d’incertitudes sur l’identité des commanditaires de l’assassinat.

Une icône militante

Marielle Franco est née et a grandi au Complexo da Maré, une favela de la Zone Nord de Rio, face à l’Ilha do Governador, où se situe l’aéroport international. Celle qui se décrit comme une « enfant de Maré » n’oubliera jamais ses origines, et en fera même le centre de ses combats politiques. C’est après la mort d’une de ses amies, victime d’une balle perdue pendant une fusillade entre la police et les trafiquants de drogue, qu’elle décide de s’engager en faveur des droits de l’homme et de la défense des minorités.

Elle fait ses armes – politiques – auprès de Marcelo Freixo qui, en 2006, est élu député de l’État de Rio sous les couleurs du Parti Socialisme et Liberté (Partido Socialismo et Liberdade, PSOL), un parti de gauche fondé par des dissidents du Parti des Travailleurs de Lula.

Mudar é possível (changer est possible)

En 2016, elle dispute sa première bataille électorale lors des élections des conseillers de la Chambre municipale de Rio – un siège qu’elle remporte haut la main, au sein d’une coalition entre le PSOL et le parti communiste nommée Mudar é possível (Changer est possible).

Noire, bisexuelle, et venant d’une favela : Marielle Franco est loin du portrait du politicien brésilien traditionnel. A la Chambre municipale, elle préside la Commission de défense des femmes et intègre une commission chargée de surveiller l’influence de l’Etat fédéral sur l’Etat de Rio. Elle se fait également remarquer pour ses combats pour les droits de la communauté LGBT et pour les populations des favelas.

Marielle Franco Rio Brésil
Manifestation à Rio le 13 juillet 2018

Qui a tué Marielle Franco ?

Son assassinat crée un véritable scandale, à Rio et dans le reste du Brésil, suscitant de grandes manifestations à travers tout le pays. Marielle Franco devient le symbole de cette gauche brésilienne dont les combats dérangent une partie des élites. Et l’enquête patine.

Ce n’est qu’un an plus tard que sont arrêtés Ronnie Lessa et Elcio de Queiroz : après avoir étudié les types de balles reçus par Marielle Franco et Anderson Pedro Gomes, les enquêteurs sont remontés jusqu’à ces deux anciens… membres de la police militaire.

Mais ces arrestations ne satisfont pas les proches de Marielle Franco. Car, si Lessa et de Queiroz sont les exécuteurs, qui sont les commanditaires de ce qui est clairement un assassinat politique ? Jusqu’à maintenant, personne n’a été inquiété.

La famille Bolsonaro citée

En coulisse, plusieurs pistes sont explorées. L’interrogatoire des deux policiers ne donne rien – ils continuent de clamer leur innocence, tout en pointant du doigt Adriano Magalhães da Nóbrega, le chef du groupe de miliciens Escritório do Crime (Bureau du Crime). Cette milice de la zone Ouest de Rio regroupe des policiers et anciens policiers, reconvertis dans les transactions immobilières illégales et le crime organisé – et avec qui Flavio Bolsonaro, fils du-dit Président, est par ailleurs soupçonné d’avoir des liens.

Pour le moment, la piste ne donne rien de concret, Nóbrega ayant été tué dans une opération de police en février 2020 dans l’Etat de Bahia. Mais d’autres paramilitaires sont soupçonnés d’avoir infiltré le parti de Marielle Franco quelques temps avant sa mort. De plus, des hommes politiques du Mouvement démocratique brésilien (Movimento Democrático Brasileiro, MDB) seraient aussi sur la liste des suspects. Le nom du Président Jair Bolsonaro est également apparu dans l’enquête.

Protection policière permanente

Pour ces miliciens et ces politiciens corrompus, Marielle Franco représentait une menace : celle d’une société plus juste, d’un Brésil plus égalitaire, où le peuple serait au pouvoir – des choses qui vont contre leurs intérêts économiques.

Mais ses soutiens ne baissent pas les bras. Il y a quelques jours, le Ministère public de l’État de Rio a par ailleurs annoncé la création d’une force d’intervention spéciale, pour poursuivre l’enquête.

Loin d’avoir brisé ses combats, la mort de Marielle Franco les a peut-être renforcés, dans un pays où ils sont plus que jamais nécessaires. A l’image de la députée de Rio Talíria Petrone, en fonction depuis 2019. Cette proche de Marielle Franco, elle aussi membre du PSOL, continue de défendre les droits humains auprès des plus hautes instances de l’Etat…mais elle vit sous protection policière permanente.

Génocide des femmes noires

Talíria Petrone, Mônica Francisco, Dani Monteiro, Renata Souza… de nombreuses femmes politiques changent les règles d’un pays où le pouvoir reste habituellement entre les mains de quelques-uns, une poignée d’élite qui a surtout à cœur ses propres intérêts.

Par-delà l’aspect politique, le Brésil reste un des pays où le nombre de féminicides est le plus important. Un rapport de Atlas of Violence datant de 2020 montre qu’une femme y serait tuée toutes les deux heures. Parmi les victimes, 68% sont des femmes noires.

Alors, si le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, est une date importante, au Brésil on en a aussi une autre : depuis trois ans, le 14 mars est officiellement devenu « Jour de Marielle Franco – Jour de lutte contre le génocide des femmes noires. ».

Marielle Franco Rio Brésil
Dani Monteiro et Renata Souza, députées de l’Etat de Rio depuis 2019.

 

Anne Pouzargues

Anne Pouzargues

Journaliste indépendante et souvent en vadrouille. Passion voyages en train, musiques traditionnelles, forêt amazonienne, açaï et tambaqui
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