Productrice française installée entre la France et la Chine depuis plus de vingt ans, Isabelle Glachant est une figure clé des échanges cinématographiques entre les deux pays. Découvreuse de talents, passeuse de cultures et organisatrice depuis 10 ans du festival Panorama du cinéma français en Chine, elle observe de près les mutations du cinéma asiatique… et les attentes d’un public chinois en pleine évolution.


Ma relation à la Chine a basculé grâce au cinéma
Vous êtes productrice et spécialiste du cinéma asiatique. Comment êtes-vous venue au cinéma ?
Je suis venue au cinéma de façon assez naturelle. J’ai grandi avec les films à la télévision, avec La Dernière Séance, avec les salles Action à Paris. Le cinéma faisait déjà partie de mon quotidien.
Mais le vrai tournant, ça a été mon départ en Chine. À l’époque, beaucoup de gens autour de moi se tournaient vers les États-Unis ou l’Europe. Moi, j’ai voulu aller en Chine, découvrir un autre monde.
Je suis partie à Canton pour apprendre le chinois… et c’est là que tout a changé. En allant à Hong Kong, j’ai découvert le festival du film et, pour la première fois, le cinéma chinois et hongkongais.
Deux films ont été décisifs : un film de Jackie Chan, très populaire, et un film de King Hu, beaucoup plus poétique. Ces deux univers m’ont fascinée. À partir de là, ma relation à la Chine a basculé vers le cinéma.
Je suis devenue productrice presque naturellement »
Comment passe-t-on de cette découverte à une carrière de productrice ?
En rentrant en France, j’ai fait des études de cinéma. Mais je continuais à retourner chaque année au Festival de Hong Kong pour voir des films.
Ensuite, j’ai travaillé à Canal+, où j’ai toujours poussé pour parler du cinéma chinois et hongkongais. Puis je suis partie m’installer à Hong Kong comme correspondante pour l’Asie à la fin des années 90.
Après cela, j’ai été la première attachée audiovisuelle à l’ambassade de France à Pékin. Et un jour, un réalisateur chinois m’a proposé de produire son film. Tout s’est enchaîné.
Finalement, je suis devenue productrice presque naturellement, après des années passées à voir, comprendre et accompagner ce cinéma.
11 Flowers, ma première vraie expérience de productrice
De quels projets êtes-vous la plus fière ?
Il y a un film très important pour moi : 11 Flowers de Wang Xiaoshuai.
C’est la première coproduction officielle entre la France et la Chine. C’était un projet long, complexe, qu’on a construit étape par étape. Et c’est la première fois où je me suis sentie pleinement productrice.
Le film a ensuite eu une belle vie, notamment en festivals. Mais au-delà de ça, il représente un moment clé dans la coopération entre les deux pays.
Après plus de vingt ans en Chine, comment vivez-vous cet éloignement ?
En réalité, je ne suis pas vraiment éloignée. Je fais la navette en permanence entre les deux pays.
Tous les deux ou trois mois, je reviens en Europe. Il y a toujours une bonne raison : festivals, travail, vacances… Donc j’ai plutôt le sentiment de vivre entre les deux.
Et c’est essentiel pour mon métier. Il faut rester connecté aux deux cultures.
L’Asie du Sud-Est est en pleine émergence
Quelles sont aujourd’hui les grandes tendances du cinéma asiatique ?
Il y a une distinction importante entre la production et le public en salle.
Ce qui est très intéressant aujourd’hui, c’est l’émergence de l’Asie du Sud-Est, notamment des pays comme l’Indonésie ou le Vietnam. Leurs cinémas se structurent, trouvent leur public local, et gagnent en diversité.
On voit apparaître des films capables de faire le lien entre cinéma d’auteur et cinéma populaire. Et certains commencent même à s’exporter.
En Chine, il y a deux cinémas
Et la Chine dans tout ça ?
La Chine est un cas à part. C’est une industrie extrêmement puissante, capable de produire des blockbusters avec des scores énormes.
Mais ces films sont avant tout des succès locaux, portés par un public très jeune.
À l’international, le public qui regarde le cinéma chinois est plus âgé et s’intéresse davantage aux films d’auteur.
Donc, en réalité, il y a deux cinémas chinois : celui que nous voyons en Europe… et celui que les Chinois regardent en salle.
Le public chinois ne réagit jamais comme on l’attend
Vous organisez le Panorama du cinéma français en Chine. Quel est son rôle ?
Le Panorama permet de montrer une diversité de films français dans plusieurs grandes villes chinoises. En 2026, nous avons lancé l’événement à Pékin avant une tournée nationale, avec une sélection d’une dizaine de films.
Mais surtout, c’est un moment de rencontre avec le public. Et ce public nous surprend toujours.
Comment ça ?
Parce qu’on ne peut jamais prévoir ce qui va marcher.
Par exemple, cette année, Le Rendez-vous de l’été de Valentine Cadic crée un engouement incroyable. C’est un premier film, sans stars, très intime… et pourtant, les salles sont pleines et les spectateurs font la queue pour rencontrer la réalisatrice.
Les spectateurs chinois se projettent dans ces histoires
Pourquoi ce film en particulier touche autant ?
Parce qu’il parle de quelque chose de très universel, mais qui résonne particulièrement en Chine : la difficulté à trouver sa place, à s’intégrer dans la société.
Les spectateurs se projettent énormément. Et quand cela arrive, la réaction peut être très forte, parfois même plus que chez le public français.
Le Panorama influence-t-il la distribution des films en Chine ?
Oui, clairement. C’est une forme de laboratoire.
Les distributeurs observent les réactions du public. Un film qui fonctionne très bien peut ensuite être envisagé pour une sortie en salle, alors qu’au départ il était plutôt destiné à une plateforme.
C’est un outil très précieux pour comprendre le marché.
Montrer la diversité du cinéma français
Quelle est votre ligne éditoriale pour le Panorama ?
La diversité. Toujours.
Nous voulons des premiers films, de l’animation, des œuvres plus confirmées. L’idée est de montrer toute la richesse du cinéma français.
Et surtout de créer des découvertes. Voir un jeune talent rencontrer son public en Chine, c’est sans doute ce qu’il y a de plus gratifiant.
Quels sont vos prochains projets ?
À court terme : le Festival de Pékin, puis le Festival de Cannes.
Et en parallèle, plusieurs films en post-production, entre l’Indonésie, l’Iran et Hong Kong.
C’est une vie très mobile, très rythmée… mais toujours entre plusieurs cultures, et toujours avec le cinéma comme fil conducteur.







