Succès littéraire en Chine, Deux petites montagnes, premier roman de Li Ting, est désormais disponible en français. À travers les retrouvailles d'une mère et de sa fille au Japon, l'autrice raconte surtout le fossé qui sépare deux générations de femmes chinoises.


Une mère quitte la Chine pour rejoindre sa fille au Japon. Caiying, aussi appelée Maomao, attend son premier enfant et Rongrong vient l'accompagner pour la naissance. Elles s'aiment, mais peinent à se comprendre. À travers leurs deux voix, qui alternent au fil du roman, Li Ting raconte une relation faite d'affection, de frustrations et de blessures anciennes.
Une mère et une fille qui s'aiment sans se comprendre
Tout l'intérêt de Deux petites montagnes repose sur ce double regard. Une même relation est racontée successivement par la fille puis par la mère. Ce que Rongrong considère comme une preuve d'amour peut ainsi être vécu par Caiying comme une intrusion. Ce que la mère pense être un sacrifice devient, pour sa fille, une dette parfois difficile à porter.
Li Ting évite ainsi de désigner une coupable. Rongrong n'est pas simplement une mère envahissante et Caiying une fille ingrate. Chacune possède sa propre version de leur histoire, construite à partir de ce qu'elle a vécu et de ce qu'elle ignore encore de l'autre.
Le roman s'intéresse notamment à ce qui se transmet sans être formulé. Caiying retrouve dans certains de ses comportements d'adulte les traces des critiques, des inquiétudes et du pessimisme de sa mère. L'héritage familial ne passe donc pas seulement par les traditions ou les valeurs : les blessures aussi peuvent circuler d'une génération à l'autre.
Derrière deux femmes, deux générations chinoises
Cette incompréhension n'est pourtant pas uniquement familiale. Rongrong et Caiying ont grandi dans deux Chine très différentes.
La première appartient à une génération marquée par une conception de la famille où le sacrifice occupe une place centrale. Son histoire personnelle porte aussi la trace de la politique de contrôle des naissances menée en Chine. Derrière la mère qui intervient constamment dans la vie de sa fille apparaît progressivement une femme façonnée par ses propres renoncements et ses deuils.
Caiying, née plusieurs décennies plus tard, a connu d'autres possibilités. Elle a étudié à l'étranger, vit à Tokyo et a épousé un Japonais. Elle revendique une autonomie que sa mère peine parfois à comprendre.
Le conflit entre les deux femmes devient ainsi celui de deux manières de concevoir la famille. Pour Rongrong, aimer signifie en grande partie prendre soin, protéger et se sacrifier. Pour Caiying, cet amour devient difficile à accepter lorsqu'il empiète sur son indépendance.
À travers une histoire intime, Li Ting raconte ainsi quelque chose des transformations rapides de la société chinoise : en quelques décennies, les attentes placées sur les femmes, leur rapport à la famille et les possibilités qui leur sont offertes ont profondément évolué.
Devenir mère pour regarder autrement la sienne
La grossesse de Caiying est donc bien plus qu'un décor. Elle oblige progressivement la jeune femme à regarder Rongrong autrement.
En s'apprêtant à devenir mère, elle commence à considérer celle qui lui fait face non plus seulement comme « sa mère », mais comme une femme ayant eu une vie, des choix et des blessures avant sa naissance. Comprendre ne signifie pas pour autant tout pardonner : le roman laisse subsister les désaccords et les blessures entre elles.
C'est aussi ce que suggère le titre. Les deux petites montagnes sont deux individualités qui se font face, chacune avec son propre relief et ses zones invisibles depuis l'autre versant.
Et c'est peut-être là que cette histoire profondément ancrée dans la Chine contemporaine devient universelle. Deux petites montagnes raconte ce moment où, en vieillissant, un enfant commence à découvrir la personne qui existait derrière son père ou sa mère. Pour Caiying, il faudra devenir mère à son tour pour commencer à franchir la distance qui la sépare de la sienne.
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