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EXPérience EXPatrié : le témoignage de Cyrielle Gau en Nouvelle-Calédonie

Par Lepetitjournal Nouvelle-Calédonie | Publié le 15/10/2021 à 22:30 | Mis à jour le 07/11/2021 à 05:59
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La beauté du mot « expatrié » du grec : exo « en dehors de » et : patrida « le pays » est surtout qu’il dépasse une définition unique. Ce mot est propre à celui qui le vit et qui le fait sien. Et bien que la Nouvelle-Calédonie soit la France : elle est un bout de France qui nous transforme quand on la découvre pour la première fois, et qu'il faut apprivoiser pas à pas, au fil des mois et des années.

 

Aujourd’hui, c’est Cyrielle Gau qui nous partage son expérience d’expatriée. Et elle nous partage bien plus encore : des extraits de son roman « Outre-mère » écrit à la suite de son expérience sur le Caillou.

 

Je suis arrivée avec mon mari et mes enfants en Nouvelle-Calédonie en septembre 1991 pour un contrat de 3 ans que nous avons renouvelé par la suite.

Au départ de ce projet, notre famille était partagée entre ceux qui partaient avec enthousiasme et ceux qui partaient un peu à reculons. Je faisais partie de la deuxième catégorie. La grande difficulté dans ces années-là résidait dans le fait que le seul lien avec la métropole était le courrier postal, tributaire du transport aérien. Les lettres mettaient plus de dix jours pour parvenir à destination. Le décalage avec la métropole ne se comptait pas en heures, mais en semaines entières. Pas d’internet, ni Skype, Face time, Messenger. Tous les moyens actuels de communication instantanée n’existaient pas, les voyages et le téléphone coûtaient très cher. Quand on partait, c’était pour longtemps et on se retrouvait vraiment très seuls.

 

Dans un premier temps, j’ai vécu cette expérience un peu comme un exil à l’autre bout du monde, d’autant que les embûches, comme pour mesurer notre détermination à rester, se succédaient : accident de l’un de nos enfants, voiture défectueuse, licenciement au bout de 3 mois, et j’en passe.

 

Pourtant j’avais le sentiment de vivre une expérience hors du commun et le pressentiment que cette aventure bouleverserait ma vie. J’ai commencé à tenir un journal dans lequel je consignais certains évènements, des réflexions sur le climat politique, la dualité de ce pays, et surtout la découverte de la beauté de la Grande Terre, de ses iles, sa nature sauvage et son histoire. Avec engouement, nous sillonnions tous les week-ends les routes et la mer de Calédonie. 

J’écrivais également beaucoup à nos familles et amis laissés là-bas. Le passage à la boîte postale faisait partie des petits plaisirs du jour.

 

À notre retour en métropole, j’ai eu l’idée de faire un roman à partir de ces notes et de ces lettres, mais il manquait une trame romanesque à ce manuscrit pour qu’il devienne intéressant. Je me suis inscrit dans un atelier littéraire et j’ai commencé à travailler sur l’imaginaire et l’écriture. Le roman est né parallèlement à mon cheminement dans un mouvement d’aller-retour entre ce que j’écrivais et ce que je devenais, riche de toutes les émotions et de mon émerveillement face à la beauté et la richesse de ce petit bout du monde.

Par contre, les évènements décrits ne sont que pure fiction.

 

Quelques extraits.

 

« En traversant Paris à l’aube, j’ai pensé que j’allais quitter la France sans avoir jamais séjourné dans cette ville auparavant. J’en ai fait la réflexion à Luc qui m’a donné sa parole d’en réaliser le projet lorsque nous rentrerons. Cet engagement m’a rassurée comme la promesse d’un retour.

Nous avions réglé l’alarme du réveil à quatre heures du matin. Nous étions tous debout bien avant qu’il sonne. Luc et moi avons juste avalé une tasse de thé. Camille et Pierre n’ont pas voulu déjeuner. Pour gagner du temps, je les ai aidés à se préparer. Une demi-heure plus tard, nous étions tous les quatre sur le trottoir devant l’hôtel pour attendre le taxi qui devait nous mener à l’aéroport. Le chauffeur a hésité devant tous nos bagages.

“Marie monte avec les enfants, je te rejoindrai ensuite.”

Il était hors de question pour moi de nous séparer. Je n’avais pas fermé l’œil de la nuit. Ma tension nerveuse avait dépassé sa cote d’alerte, une sirène tonitruait dans ma tête, je faisais des efforts surhumains pour serrer les vannes. »

 

« Au lieu de fixer dans ma mémoire des souvenirs heureux, notre errance d’une semaine, à souffrir les séparations successives d’avec nos parents et amis, accentuait dans mon esprit cette impression de partir pour un long et pénible exil. Dans ma tête se superposait l’image de ceux qui avaient été obligés de quitter leur pays dans l’urgence et la précipitation. Un sentiment excessif, j’en étais bien consciente. Nous n’étions ni déportés ni réfugiés politiques, nous partions en famille à Nouméa, Luc ayant obtenu un contrat de mécénat avec la société du Nickel de Nouvelle-Calédonie en tant qu’artiste-sculpteur.

Néanmoins, cette impression d’expatriation dans ma tête était bien réelle. Je partais pour longtemps et ce temps long indéfini à passer loin de mon univers actuel prenait l’allure d’un toujours. »

 

« Au premier regard, la ligne se devine à peine. Puis elle se précise, s’anime, ondule et ourle le grand bleu. Par endroits, elle s’interrompt ou encercle des îlots de sable. Vu du ciel on dirait des piscines aux contours alambiqués. Lorsque l’avion poursuit sa descente, on voit les vagues se briser sur la barrière. Et les couleurs vous éclaboussent. Toute une palette allant du bleu outremer de l’océan à cette teinte turquoise cristallin autour des atolls, comme ces cartouches d’encre au nom exotique, bleu des mers du Sud, que j’utilisais au lycée. Puis les contours de la grande terre apparaissent, déchirés. L’embouchure des rivières déverse des eaux chargées de boue rouge, comme mêlées de sang, comme des taches indélébiles inopportunes dans ce tableau parfait. — Ayant toujours vécu en lien étroit avec la mer, ce spectacle après un si long voyage m’a donné une bouffée d’allégresse. Cette fois encore, plus grandiose que jamais, elle serait là tout près. »

 

« De mon bureau, il me suffit de pencher ma tête légèrement à droite pour apercevoir l’étroit sentier que nous avons emprunté ce jour-là. Une ligne plus claire qui grimpe sans concession tout droit jusqu’à la cime. Aujourd’hui, la brousse environnante exubérante de verdure a perdu de son âpreté, comme si devant ma persévérance à m’acclimater, cette terre acceptait de se montrer plus aimable. Au milieu d’un fouillis de fougères arborescentes, juste sous mes yeux, s’agitent de drôles de petits oiseaux avec un long bec qui aspirent, tête en bas, le nectar d’une fleur à corolle rouge. Un peu plus loin sous un enchevêtrement de lianes, une baraque en tôle rouillée coincée entre un manguier et un palmier multipliant jalonne les abords de la tribu voisine. Un lieu inconnu impénétrable, dont le seul nom évoque pour moi un grand mystère mêlé d’appréhension, alimentée par mille anecdotes terrifiantes qui se sont déroulées pendant les derniers événements et que l’on raconte aux nouveaux arrivants. »

 

« Le gîte se trouve dans la baie de Kanumera, une anse peinte d’or et de lumière. Dessinée comme un vaste bassin, la couleur de l’eau est diluée à l’extrême, le peintre ayant laissé tomber son pinceau à peine mouillé du bleu du ciel. La baie est fermée d’un côté par l’îlot Brosse hérissé de pins colonnaires et de l’autre par un rocher corallien en corbeille, rocher

sacré sur lequel il est absolument interdit de marcher afin de ne pas déranger l’esprit des ancêtres qui y sont liés. J’ai longé la grève. L’eau cristalline laissait apparaître par endroits les membres tordus du corail. Le sable d’une blancheur farineuse restait collé sur la peau foncée d’enfants qui jouaient sur la plage. »

 

« Qu’allais-je donc laisser sur cette terre de Calédonie ?

Quel sacrifice me serait exigé ? La pensée de mourir loin des miens parfois m’effleure comme un courant d’air glacial anachronique dans ce décor tropical et lumineux de carte postale, comme une ombre hostile masquant un soleil radieux. Ce décalage entre la beauté de mon cadre de vie et les idées sombres qui m’habitent me culpabilise, comme si c’était un péché de ne pas être heureux au paradis. »

 

« Tous les jours, je passe à la boîte postale, la boîte des petits bonheurs qui parfois se font attendre. Le courrier s’achemine vers ses destinations au rythme du trafic aérien. Certains connaissent les dates et horaires des vols pour la métropole et postent leurs missives en conséquence. Je suis incapable d’une telle préméditation si bien que souvent mes lettres mettent plus de dix jours pour arriver à destination. Si l’on compte l’intervalle moyen de temps entre la lecture et l’écriture de la réponse, une semaine dans le meilleur des cas, l’achat du timbre et l’attente à la poste, le trajet de retour en avion (trois vols par semaine), on comprend très vite que ces petits bonheurs sont rares. »

 

« Un cyclone traverse la grande terre. Ce soir, nous sommes passés en alerte numéro deux. Le vent souffle à cent quarante kilomètres-heure et il est prévu pour cette nuit des rafales à cent quatre-vingts. Des pluies torrentielles d’eau salée maculent les vitres d’un enduit poisseux les rendant opaques. Je distingue à peine le manguier dont la ramure plie, ploie sous la violence de la tempête. Sa silhouette ivre tangue dangereusement, lutte avec le vent agitant ses bras multiples et noueux dans un appel à l’aide sans jamais s’avouer vaincue. Régulièrement, l’arbre fou dans un accès de démence bombarde la tôle ondulée de la véranda de ses fruits trop mûrs qui viennent s’écraser sur le sol luisant de la terrasse. Les projectiles dégringolent en cascade martelant le toit dans un bruit de ferraille dont le son se réverbère et fait vibrer les murs de la maison. »

 

Vous pouvez retrouver le roman de Cyrielle Gau : « Outre-mère » publié aux Éditions l’Harmattan sur le site de l’éditeur ou dans les librairies de Nouméa : « l’As de Trèfle » et « Calédolivres ».

 

Si vous aussi vous voulez partager votre expérience d'expatrié en Nouvelle-Calédonie n'hésitez pas à contacter la rédaction à cette adresse : nouvelle.caledonie@lepetitjournal.com 

 

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