Né dans le Limousin dans une famille marquée par la Seconde Guerre mondiale, Patrick du Tertre a grandi avec une certaine idée des États-Unis, celle du pays qui a participé à la libération de la France. En 2003, alors que le « French bashing » atteint son paroxysme après le refus français de participer à la guerre en Irak, il fonde The French Will Never Forget. Depuis, l’association multiplie les initiatives pour entretenir la mémoire et l’amitié franco-américaine.


Pour comprendre Patrick du Tertre et l’association qu’il a créée, il faut remonter bien avant New York. Jusqu’à son enfance, dans le Limousin, dans une famille qui porte encore les traces de la guerre. Né en 1951, il grandit dans un pays où le souvenir de l’Occupation et de la Libération est encore très présent. Dans sa famille, la guerre n’est pas une histoire racontée dans les livres.
L'Amérique vue depuis le Limousin
Son grand-père, l’un des responsables de la Résistance dans le sud de la France, est arrêté par la Gestapo, torturé puis emprisonné à Fresnes, dans le quartier des condamnés à mort. Il est finalement libéré par les Américains avant son exécution. L’un de ses oncles est, lui, prisonnier en Allemagne pendant cinq ans. D’autres membres de sa famille sont tués ou torturés. « Toutes mes histoires d’enfance ont été baignées de ce récit de l’occupation des Allemands et des souffrances occasionnées par la botte nazie en France », raconte Patrick du Tertre.
ils nous ont libérés des nazis
Dans ce contexte, les États-Unis occupent une place particulière. Il se souvient notamment d’une question posée à sa mère alors qu’il est encore enfant. Sur les sacs et les produits qui arrivent dans la France d’après-guerre, il voit régulièrement les lettres « USA ». « Un jour, je demande à ma maman, “Maman, ça veut dire quoi USA ?” » La réponse de sa mère restera gravée dans sa mémoire, « C’est un grand pays de l’autre côté de l’Atlantique, ils sont très bons, ils sont très gentils, ils sont très forts et ils nous ont libérés des nazis. »
À cette époque, l’Amérique représente aussi le changement. Dans sa famille paysanne du Limousin, certains objets venus des États-Unis prennent une dimension presque extraordinaire. Son père lui explique ainsi que le tracteur Case arrivé dans la famille est lié à l’aide américaine de l’après-guerre. « Pour nous qui n’avions pas grand-chose, ce tracteur tout neuf, je me disais : “Mais comment est-ce qu’on l’a payé ?” Il me dit, “Non, non, on n’a pas besoin de le payer, c’est un cadeau des Américains.” » Le Plan Marshall, les produits américains, puis la télévision vont progressivement nourrir cette fascination. « Quand vous êtes un petit enfant perdu au milieu des moutons dans le centre du Limousin, c’est beau, c’est bucolique, c’est magnifique, mais bon, c’est pas New York. »
À travers les westerns et les images de New York, cette Amérique devient aussi un ailleurs rêvé. « J’imaginais cette ville qui ne dort jamais, avec cette foule de gens disparates, cette énergie, ce mélange de cultures et de savoirs. » Le cinéma et la musique complètent cette fascination. Le blues, le jazz, Ray Charles, puis The Doors. Plus tard, son école de commerce lui fait découvrir les méthodes américaines de marketing et de management. « Donc j’étais complètement alimenté par l’Amérique. Depuis tout jeune, je ne rêvais d’une chose, c’était de devenir américain. » Cette fascination est déjà profonde lorsqu’il entend, à 12 ans, l’annonce de l’assassinat de John F. Kennedy à la radio. « Pourquoi est-ce qu’un jeune garçon de 12 ans qui vit à 5 000 kilomètres des États-Unis, pourquoi est-il si ému de la mort du dirigeant d’un pays étranger ? », s’interroge-t-il encore aujourd’hui.

Le « French bashing » comme déclencheur
C’est cette histoire personnelle qui explique en partie la réaction de Patrick du Tertre en 2003. À l’époque, les relations franco-américaines sont particulièrement tendues. La France s’oppose à l’intervention militaire américaine en Irak, provoquant une vague de réactions hostiles aux États-Unis. Gallup mesurait alors 34 % d’opinions favorables envers la France. Dans ce contexte, une couverture du New York Post va provoquer chez Patrick un véritable électrochoc. Elle représente une croix blanche dans un cimetière militaire américain en Normandie, accompagnée d’un titre : « The French Forgot ». « Ce qui impliquait donc que nous avions oublié, nous les Français, ce que nous devions à la Libération grâce à leur intervention au D-Day et après. »
Pour lui, le message est impossible à accepter : « Je l’ai ressenti comme une insulte. » Une réaction d’autant plus forte qu’elle touche directement à son histoire familiale. « Je savais que dans la famille et dans l’ensemble du pays, il y avait une reconnaissance énorme vis-à-vis des Américains à l’époque, et toujours j’espère. » Il ne s’agit pourtant pas, dans son récit, de nier le désaccord français avec la guerre en Irak. Ce qu’il conteste, c’est l’idée que cette opposition politique puisse effacer la mémoire de la Libération.
C’est autour d’un déjeuner avec Jean-Pierre Heim, architecte français installé à New York et conseiller du commerce extérieur de la France, que l’idée d’une action concrète apparaît. « Jean-Pierre dit : “On devrait mettre une rose blanche ou rouge sur toutes les tombes des soldats américains enterrés en France.” C’est parti d’un seul signal. » Paul Bensabat et Christian Millet rejoignent rapidement l’initiative. À quatre, ils lancent The French Will Never Forget. L’association entend alors rappeler la reconnaissance française envers les soldats américains et défendre une relation franco-américaine.

Entretenir une mémoire commune
Depuis 2003, The French Will Never Forget organise des commémorations et des événements autour de l’histoire franco-américaine. Parmi les moments qui ont le plus marqué son fondateur figure le 70e anniversaire du Débarquement. Patrick du Tertre évoque encore cette journée avec précision. Une douzaine de vétérans américains ayant participé au D-Day, notamment à Omaha Beach et Utah Beach, sont réunis.
Puis vient une opération symbolique au-dessus de New York, un million de pétales de roses doivent être largués sur la Statue de la Liberté. Ancien chasseur parachutiste, Patrick est désigné pour effectuer le largage depuis l’hélicoptère. « C’est moi qui ai lancé les pétales de roses de l’hélicoptère. » Le choix de la Statue de la Liberté n’est pas anodin pour lui. « La Statue de la Liberté, un, c’est le symbole... c’est le grand cadeau que nous avons fait aux Américains. Deux, c’est le symbole de l’immigration. »
Depuis l’hélicoptère, le spectacle prend une dimension qu’il n’avait pas imaginée : « Elle disparaissait dans ce tourbillon de pétales que l’on voyait. Et la force du symbole m’a pris aux tripes. » Français et immigré aux États-Unis, il se retrouve alors au-dessus de la statue à accomplir un geste qu’il considère comme un hommage à l’histoire commune des deux pays. « J’étais en transe dans l’hélicoptère, d’envoyer des pétales de roses sur ce double symbole de l’amitié franco-américaine et de l’immigration aux États-Unis dont j’étais moi-même un produit. » L’émotion finit par dépasser le symbole lui-même : « Avec les derniers pétales, ce ne sont pas des pétales, c’est de la pluie également de mes larmes ! »
The French Will Never Forget, une mémoire à transmettre
L’objectif de The French Will Never Forget n’est donc pas seulement de regarder vers le passé. Patrick du Tertre veut également que cette histoire continue d’être racontée alors que les derniers vétérans de la Seconde Guerre mondiale disparaissent. Son engagement est né d’une conviction personnelle, construite dès son enfance, la mémoire de la Libération ne doit pas être effacée par les désaccords politiques du présent.
Vingt ans après la création de l’association, il regarde aussi l’évolution de l’image de la France aux États-Unis. En 2003, au moment de la crise irakienne, 34 % des Américains avaient une opinion favorable de la France. En 2023, Gallup mesurait 83 % d’opinions favorables. Cette évolution ne peut évidemment pas être attribuée à une seule association. Patrick du Tertre ne la présente d’ailleurs pas comme telle. Mais il considère que le travail accompli pendant plus de deux décennies a participé, à son échelle, à maintenir un lien entre les deux pays. Son engagement repose finalement sur une idée qui dépasse les relations diplomatiques, la mémoire peut aussi être une manière de construire une relation.
Vingt ans plus tard, c’est toujours cette même idée qui guide son engagement, de rappeler que derrière l’histoire entre deux pays, il y a aussi des histoires d’hommes, de familles et de générations qui continuent de se transmettre.
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