Aux États-Unis, les V.I.E lourdement impactés par l’inflation et la chute de l’euro

Par Rachel Brunet | Publié le 13/07/2022 à 16:13 | Mis à jour le 14/07/2022 à 11:18
V.I.E aux États-Unis

Depuis sa création en 2000, quelque 10 000 jeunes profitent chaque année du dispositif de Volontariat International en Entreprise (V.I.E), le tout avec un salaire normalement confortable, une protection sociale rassurante ainsi que des missions et des responsabilités valorisantes. Une belle ligne sur le CV pour ces Bac+5 qui ont souvent une première expérience professionnelle. Mais avec une inflation galopante et un euro au plus bas, la situation des V.I.E en poste aux États-Unis — et payés en euros — devient inquiétante. Ils sont une centaine à alerter élus, Business France et autres ministères.

 

V.I.E aux États-Unis

 

Chute de l’euro et inflation pour les VIE des États-Unis

« Je vous contacte ce jour, comme bon nombre de mes collègues VIE aux USA, pour vous faire part de notre inquiétude face au montant de l'indemnité que nous percevons relativement au coût de la vie aux États-Unis. En effet, nous sommes à ce jour plus de 80 à nous associer à cette démarche. Après avoir discuté tous ensemble nous arrivons au même constat, l'indemnité perçue ne nous permet pas de subvenir convenablement à nos besoins sur place et c'est pourquoi nous lançons aujourd'hui une démarche groupée auprès de Business France. » indique le début du courriel que ces jeunes Français en contrat V.I.E aux États-Unis ont envoyé massivement.

L’euro est tombé ce mardi à un dollar, seuil qui n’avait pas été atteint depuis l’année de sa mise en circulation il y a deux décennies, plombé par le risque d’une coupure des approvisionnements russes en gaz pour l’Union européenne. La monnaie unique européenne subit depuis plusieurs jours un mouvement de chute très brutal, et de l'ordre de 13 % sur un an. Si l'industrie manufacturière est, en zone euro, la principale gagnante de cet effet, car elle exporte davantage — avec parmi les plus avantagés, les secteurs du luxe et de l'aéronautique, qui vendent beaucoup en zone dollar — c’est une véritable catastrophe pour les V.I.E en poste aux États-Unis, payés en euro.

« Je fais partie de la première vague des V.I.E post-Covid après la réouverture des frontières. Après une réunion Business France qui avait pour but de nous présenter le V.I.E aux États-Unis, nous avons décidé dès lors de créer un groupe WhatsApp. Au début, c’était un groupe d’entraide, mais avec le temps, nous avons créé un second groupe pour les personnes qui avaient du mal à joindre les deux bouts face à l’inflation et le taux de change » explique Lisa*, en poste à Miami.

Aujourd’hui, ils sont un peu moins de 100 V.I.E en poste aux États-Unis à échanger sur leur situation très régulièrement et à contacter différentes instances publiques. Sans, pour l’instant, de retour concret. C’est d’abord l’inflation galopante qui a poussé ces jeunes diplômés à alerter Business France sur leur situation, qui pour certains, devient intenable. Et la chute de l’euro ne fait qu’accentuer la crainte de la précarité. « L’inflation est très violente ainsi que le taux de change. Étant payé en euros, j’ai perdu en 6 mois, 25 % de pouvoir d’achat » explique Eliot, V.I.E à New York depuis le début de l’année 2022. Et de rajouter « normalement, il y a un mécanisme qui permet de revaloriser trimestriellement notre indemnité par rapport à l’inflation et le taux de change, mais ce mécanisme est complétement opaque, nous n’avons été augmentés que d’environ 4 %. Nous sommes une centaine à contacter les instances, mais nous n’avons que des fins de non-recevoir » déplore le jeune homme.

Depuis Miami, Lisa rajoute, « quand je suis arrivée, le cours était à 1,14, ce que je trouvais à peu près raisonnable, et aujourd’hui, nous sommes passés à 0,99, ce qui nous fait perdre presque $500 sur notre indemnité ».

Dans les grandes villes américaines, les loyers flambent. À New York, Eliot a vu son loyer en colocation passer de $1750 à $2500 en l’espace de 6 mois tandis que son salaire n’a été revalorisé que de 40 euros. « Je vivote en faisant des sous-locations à très court terme, j’ai demandé à mon entreprise de télétravailler afin de m’installer dans une autre ville moins chère. Mon entreprise était d’accord, mais Business France a refusé » indique le Français.

 

Une indemnité fixe et une indemnité géographie

Les V.I.E perçoivent un salaire composé de deux indemnités. La première, de 723 euros est fixe et identique pour tous les V.I.E où qu’ils se trouvent dans le monde. La seconde indemnité géographique (IFE GEO) est déterminée en fonction du pays d’accueil et dépend du coût de la vie associé. À New York, cette dernière s’élève à 2 866 euros, en Californie, elle est de 3 067, tandis qu’elle est 2 373 à Miami, à Boston, à Washington DC ou encore à Chicago. Ainsi, cette indemnité, fixée en fonction du niveau de vie local pour couvrir les besoins fondamentaux de survie, d’équipement et de logement du volontaire, couvre à peine le prix du loyer, dans une ville comme New York.

« Quand mon loyer était de $1,700, je m’en sortais, » explique Eliot, « mais à $2,500, je ne m’en sors plus. Et nous sommes tous dans cette même situation ». Certains d’entre eux songent, faute de ressources financières suffisantes, à rentrer en France. Mais comment justifier cette ligne sur un CV ? « Impossible » selon Eliot. À Detroit, Hugo* a pris sa décision : il va arrêter son V.I.E à l’automne. « Je veux arrêter avant d’avoir à payer de nouveau mon assurance voiture » explique le jeune homme. Arrivé en avril dernier, face à l’inflation et au taux de change, il ne peut plus vivre décemment dans la capitale de l’industrie automobile. « Je suis dans une situation à court terme. Mon entreprise ne se rend pas trop compte de ma situation et je pense qu’ils ne veulent pas faire d’effort. J’ai quasiment utilisé tout l’argent que j’avais de côté. J’en récupérai une partie quand je revendrai ma voiture, mais c’est de l’argent qui n’est plus en trésorerie et que je ne peux donc pas utiliser. Honnêtement, ma décision est quasiment prise d’arrêter mon contrat parce que financièrement, c’est devenu impossible. J’ai 28 ans, je n’ai pas envie de m’endetter pour une entreprise qui ne m’offre aucun avenir. D’ailleurs, un autre V.I.E a arrêté du jour au lendemain il y a peu, parce qu’il ne pouvait plus vivre » déplore Hugo.

Idem du côté de Boston où Élodie*, en poste depuis début mai, vient de remettre son CV à jour et s’est mise en recherche active d’un CDI en France. « Signer un CDI est l’un des seuls moyens de casser notre contrat V.I.E » explique-t-elle. En deux mois, la jeune femme a déjà dû largement puiser dans ses économies, mais hors de question pour elle de toucher à son PEL. « En France, je gagnais le même salaire que ce que j’ai aujourd’hui à Boston, sauf que la vie coûte trois fois moins cher à Paris. Je pouvais payer mes charges, sortir et économiser. »

À Miami, la situation est aussi alarmante pour Lisa. À son arrivée en Floride, il y a 5 mois — la jeune diplômée qui fait partie de la première vague de V.I.E à avoir pu venir aux États-Unis après la réouverture des frontières — a dû d’entrée débourser quelques $8,000 pour acheter un véhicule d’occasion. Après un mois et demi en Air BnB «  ce qui m’a coûté $4,000 », la jeune femme signe, avec deux autres Françaises — dont une autre V.I.E — un bail d’un an pour un montant de 4,000 dollars mensuels. Soit un peu plus de $1,330 chacune. Si le loyer de Lisa est inférieur à celui d’Eliot, une part de son indemnité s’envole chaque mois en essence et autres aussurances. « Une fois les charges fixes déduites, il me reste $400, tout en sachant que je peux faire face à un imprévu, surtout avec ma vieille voiture d’occasion » s’inquiète la jeune femme. Et de rajouter, « pour l’instant, j’ai fait trois e-mails à Business France. J’ai eu un retour qui m’invitait à aller me plaindre auprès de mon entreprise pour une aide au logement. Mon entreprise est une PME qui ne peut pas se permettre de me donner une indemnité. Il faut savoir que quand on est V.I.E, l’entreprise n’a pas le droit de nous donner de bonus, mais juste une aide, qui nous est de toute façon retirée par Business France sur l’indemnité qu’elle nous verse chaque mois ».

Et Eliot de rajouter, « Nous demandons une première mesure d’urgence pour faire face au taux de change du recul de l’indemnité, ce qui nous aurait augmenté d’au moins 13 %. Il paraîtrait aussi normal de revoir notre indemnité par rapport à l’inflation. Nous avons alerté une première fois nos gestionnaires de dossiers, ça n’a pas marché. Du coup, nous avons écrit à tous les emails Business France que nous avons trouvés, en plus du député ainsi que les personnes qui ont signé sur LegiFrance le calcul de l’indemnité et qui sont dans les ministères. Nous avons créé une grosse mailing list et nous envoyons à tous notre situation personnelle ».

 

Découvrir la culture du pays, un angle du V.I.E

« Je suis à San Francisco depuis début juin et je ressens déjà la difficulté à cause de l’inflation et du taux de change » indique Justine* dont le loyer lui coûte déjà $200 de plus qu’à son arrivée. Et de rajouter, « nous sommes venus ici pour travailler et acquérir une expérience professionnelle internationale, mais aussi pour découvrir la vie et la culture du pays. Je me suis vite rendu compte que j’allais devoir faire des choix. Quand je vivais en France, j’allais souvent au restaurant, j’allais souvent à des concerts, à des festivals. En Californie, il y a beaucoup de festivals l’été et cela fait partie de la culture californienne que je venue découvrir, mais le moindre billet coûte entre 200 ou 400 dollars. » Et de rajouter, « on nous présente dans les grandes lignes la découverte de la culture du pays. Quand nous montons notre dossier, il nous est demandé à quelles activités culturelles nous souhaitons participer en venant aux États-Unis. C’est un trait qui est mis en avant donc j’imagine que quand Business France fait les calculs pour nos indemnités, ils doivent allouer une partie du budget à nos activités culturelles ».

« Des voyages plein le feed instagram et marre d’être spectateur ? » Ou encore « Je découvre et m’ouvre à de nouvelles cultures »  indique la page d’accueil VIE de Business France. Malheureusement, compte tenu de la situation, les V.I.E en poste aux États-Unis ne peuvent voyager, découvrir le pays ou même l’État dans lequel ils vivent, faute d’un salaire suffisant. « Nous fournissons exactement le même travail que les jeunes diplômés en contrat local qui sont bien largement payés par rapport à nous, » explique Justine. Alors comment s’intégrer, découvrir la culture, les coutumes d’un pays quand on n’a pas le même niveau de vie que ses collègues ?

À Boston, Élodie qui perçoit une indemnité de 2 600 euros, le reconnaît « sans les sorties après le bureau, on ne peut pas s’intégrer dans la communauté américaine ». Et de rajouter, « mon entreprise vient d’ouvrir un poste deux échelons en dessous du mien pour un salaire annuel de $96K. Je gagne trois fois moins et mes collègues américains se demandent comment je fais pour survivre à Boston avec ce salaire ».

Même son de cloche pour Hugo, à Detroit « je ne peux pas faire de voyages, je ne peux pas découvrir le pays. L’objectif d’un V.I.E est de pouvoir voyager dans le pays de temps en temps, là c’est clairement pas possible. J’ai perdu 200 dollars sur mon salaire de 2 615 euros. J’ai $1,000 de loyer, $200 de charges, $250 d’assurance voiture, plus l’essence qui a augmenté, j’ai aussi $400 de courses par mois. Pour mes activités, j’avais potentiellement un budget de 400 dollars. Quand on connaît le prix des activités aux États-Unis, on sait qu’avec ça, nous ne pouvons pas faire grand-chose ».

Eliot, lui, prévoit de sortir de New York en août, non pas pour voyager, mais pour trouver un logement plus abordable et pouvoir ainsi économiser, le temps de ses vacances, le prix d’un loyer new-yorkais hors de prix.

 

V.I.E et V.I.A : Aux États-Unis, des traitements différents

À la différence d’un V.I.E qui évolue en entreprise privée, un V.I.A occupe un poste dans une administration ou au sein d’un organisme public. Par arrêté du 4 mai 2021, une revalorisation des indemnités des V.I.E a été ajustée sur celle des V.I.A, alors plus élevées. Cependant, plusieurs pays n’ont pas été concernés par ces ajustements. Le niveau de l’indemnité des V.I.E est ainsi resté inchangé dans une dizaine de pays dont les États-Unis. « Cette décision nous fait subir un manque à gagner par rapport aux V.I.A des États-Unis, ce qui est injuste » s’inquiète Eliot. Selon le barème de rémunération des V.I.A du 1er avril 2022, un V.I.A en poste à New York, perçoit une indemnité fixe de 723 euros, identique à celle d’un V.I.E. Par contre, le même V.I.A perçoit une indemnité géographique de 3 277 euros contre 2 866 euros pour le V.I.E. Un V.I.A à New York perçoit ainsi une rémunération mensuelle 4 001 euros tandis qu’un V.I.E en poste dans la même ville perçoit une rémunération mensuelle de 3 590 euros. Une différence vécue comme une véritable injustice pour les V.I.E en poste au pays de l’oncle Sam.

« En l’état, faire un V.I.E aux États-Unis n’est pas viable » conclut Hugo depuis Détroit.

 

* le prénom a été changé

 

 

 

 

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Rachel Brunet

Rachel Brunet

Après être passée par la presse économique et la presse spécialisée, Rachel Brunet est la directrice et la rédactrice en chef des éditions New York et Miami du Petit Journal.
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