Dans le cadre de son déplacement officiel au Québec, Éléonore Caroit, ministre déléguée chargée de la Francophonie et des Français de l’étranger, était accueillie à Montréal lors d’une réception organisée par le Consulat général de France afin de rencontrer la communauté française. À l’approche des élections consulaires, les appels à la mobilisation ont donné une résonance particulière à cette soirée.


« Il faut prendre garde à ne pas penser que la Francophonie dans ce pays est uniquement québécoise. Elle est naturellement largement québécoise, mais elle ne l’est pas uniquement. » - Michel Miraillet, ambassadeur de France au Canada
Dans les locaux de l’Alliance française de Montréal, qui servaient de cadre à la réception organisée par le Consulat général de France, les drapeaux français, québécois, canadien et européen donnaient le ton, entre solennité et proximité. Dans la salle, un public attentif, à l’image de la communauté française locale — entrepreneurs, fonctionnaires, restaurateurs, acteurs culturels.

La soirée était ouverte par la consule générale, Marie Lapierre, hôte de la réception. L’Alliance française, qui mettait ses espaces à disposition, a été chaleureusement remerciée par l’ambassadeur de France au Canada, Michel Miraillet, qui a salué un lieu « emblématique de la présence française » à Montréal.

Dès les premières interventions, le ton est donné. L’ambassadeur rappelle que la Francophonie ne se résume pas au Québec, aussi central soit-il. Elle est multiple, diffuse, parfois inattendue. « Au Yukon, 15 % de la population est francophone », souligne-t-il, appelant à mieux reconnaître cette diversité encore trop méconnue .
Dans cette salle, Montréal apparaît alors comme un carrefour. Un point d’ancrage, mais aussi un point de projection.

Une communauté française appelée à peser
La sénatrice des Français établis hors de France, Olivia Richard, prend la parole avec une franchise qui tranche avec le protocole. Elle rappelle une réalité souvent ignorée : le faible poids électoral des Français de l’étranger.
« Si tous les Français inscrits votaient, ils seraient le quatrième département en poids électoral », insiste-t-elle, dénonçant une abstention qui avoisine les 85 % .
Son intervention se transforme en appel direct, explicitement tourné vers les élections consulaires à venir. Voter, non pas seulement comme un droit, mais comme un levier pour exister politiquement, à l’échelle locale comme nationale. Derrière les caricatures — expatriés riches, déconnectés — elle esquisse une autre réalité : celle d’une communauté diverse, parfois fragile, souvent mal comprise.
Le message est clair : dans ces élections de proximité, où les conseillers consulaires jouent un rôle clé dans la représentation et l’accès aux dispositifs publics, l’abstention affaiblit mécaniquement la voix des Français de l’étranger. Sans participation, pas de visibilité.

Montréal, opportunité stratégique dans un monde qui bascule
Le député Christopher Weissberg introduit une lecture plus géopolitique. Il évoque un « effet Trump » plus marqué que lors du premier mandat et ses conséquences sur les équilibres internationaux.
Dans ce contexte, Montréal apparaît comme une alternative. Une ville qui incarne « une vision éthique du développement économique et de l’intelligence artificielle », en contraste avec certaines évolutions américaines .
L’idée n’est plus seulement culturelle. Elle devient stratégique.
Le lien franco-canadien, longtemps perçu comme naturel, se transforme en opportunité à structurer.

Une ministre entre récit personnel et vision politique
Lorsqu’Éléonore Caroit prend la parole, le registre change. Ministre déléguée chargée de la Francophonie et des Français de l’étranger, elle s’éloigne du discours institutionnel pour entrer dans quelque chose de plus personnel, presque intime. Elle ne parle pas seulement en responsable politique, mais en Française de l’étranger.
Elle évoque son histoire familiale, celle d’un père parti vivre en République dominicaine, où il rencontre celle qui deviendra sa mère. Elle y a grandi, dans un environnement mêlant langues, cultures et appartenances multiples. Une trajectoire qui fait écho à celle de nombreux Français installés à l’étranger. Elle rappelle aussi, avec simplicité, qu’elle a de la famille au Québec — un lien direct avec ce territoire où elle s’exprime ce soir.
« Je suis comme beaucoup d’entre vous, une Française de l’étranger binationale », confie-t-elle , avant d’évoquer une identité qui s’est encore enrichie au fil de sa vie, jusqu’à embrasser une troisième culture.
Ce récit personnel devient le point d’entrée d’une vision de la Francophonie profondément vécue. Non pas une structure figée, mais une « polyphonie », faite d’accents, de circulations, d’histoires familiales et de trajectoires croisées. Une Francophonie qui ne se choisit pas au détriment d’une autre appartenance, mais qui s’additionne.
« L’accent, c’est une question relative », glisse-t-elle, en repensant à ces échanges d’enfance avec ses cousins québécois, chacun renvoyant à l’autre sa propre singularité. Une formule simple, mais qui dit beaucoup d’une Francophonie vécue de l’intérieur — et qui, à Montréal, prend tout son sens.
Une Francophonie concrète : mobilité, économie, éducation
Au-delà du symbole, la ministre ancre son discours dans des réalités tangibles. Elle évoque les mobilités étudiantes — plus de 4 000 jeunes concernés —, les partenariats universitaires et le rôle structurant des entreprises françaises au Canada.
Elle défend également des outils économiques comme le CETA, qu’elle présente comme un levier d’ouverture plutôt que de repli .
Mais c’est sur l’éducation que son engagement se fait le plus précis. La réforme du réseau des lycées français à l’étranger — 612 établissements, 400 000 élèves — apparaît comme une priorité stratégique. Non seulement pour la langue, mais pour les valeurs qu’elle véhicule.

Une communauté centrale, mais encore insuffisamment structurée
La ministre souligne le poids particulier de la communauté française au Canada, l’une des plus importantes au monde. Un ancrage démographique considérable, mais encore imparfaitement structuré.
Un exemple frappant : à peine un Français sur trois est inscrit au registre consulaire. Or cette inscription conditionne non seulement la participation aux élections consulaires, mais aussi l’évaluation des besoins réels de la communauté. Lorsque les effectifs déclarés sont en décalage avec la réalité, les moyens alloués aux ambassades et aux consulats — qu’il s’agisse des services de passeports, d’état civil ou d’accompagnement administratif — ne suivent pas. Un déficit de structuration qui, au-delà des crises, pèse au quotidien sur la qualité des services rendus.
Là encore, le message est simple : exister, c’est aussi se déclarer, s’organiser, se rendre visible.
Une Francophonie qui refuse de choisir
Au fil des interventions, une idée s’impose. La Francophonie n’est pas un bloc homogène. Elle est une addition, une superposition, une coexistence.
« On n’est pas 50 % français et 50 % autre chose. On est 100 % de tout », affirme la ministre, dans une formule qui résonne particulièrement à Montréal .
Dans une ville où les identités se croisent sans se diluer, cette vision trouve un écho naturel. Elle donne à la Francophonie une dimension contemporaine, loin des clichés institutionnels.
Montréal, visage concret d’une Francophonie plurielle
Ce qui s’est joué à Montréal dépasse le cadre d’une visite ministérielle. C’est une photographie, presque un instantané, d’une Francophonie en transition.
Entre affirmation identitaire, enjeux économiques, tensions géopolitiques et défis démocratiques, Montréal apparaît comme un laboratoire. Un lieu où les contradictions ne s’effacent pas, mais se confrontent.
Reste une question, en suspens : cette Francophonie, désormais consciente de son potentiel, saura-t-elle se structurer pour peser réellement — ou restera-t-elle une force diffuse, riche mais dispersée ?
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