Invité par le Consulat général de France à Québec et le Cercle des ex-parlementaires de l’Assemblée nationale du Québec, l’historien français David Colon a dressé un constat sans détour sur l’état de la guerre informationnelle mondiale. Devant plusieurs anciens ministres, parlementaires et représentants institutionnels québécois et canadiens, le spécialiste des stratégies d’influence a appelé les démocraties à reprendre « le contrôle de leur destin » face aux manipulations informationnelles, aux plateformes numériques et aux ingérences étrangères.


« Les États-Unis sont désormais un acteur de la menace informationnelle » - David Colon
Dans une salle attentive du Consulat général de France à Montréal, le ton était donné dès les premiers mots de Marie Lapierre, consule générale de France à Montréal. Pour la diplomate française, les questions de désinformation et de manipulation de l’information ne relèvent plus d’un simple débat académique : elles sont devenues des enjeux centraux pour les démocraties occidentales.

La France, a-t‑elle expliqué, a été confrontée très tôt à cette « guerre informationnelle », notamment à travers les campagnes de désinformation visant ses élections et ses institutions. Une expérience qui a conduit Paris à structurer progressivement une réponse mêlant veille stratégique, diplomatie numérique, coopération internationale et mobilisation de la société civile.
La consule générale a notamment évoqué la création d’unités spécialisées au sein du ministère français des Affaires étrangères ainsi que le développement d’outils de contre-discours sur les réseaux sociaux. Elle a aussi insisté sur un point : les institutions seules ne peuvent plus suffire.
« Nos réseaux touchent souvent une bulle institutionnelle déjà sensibilisée. L’enjeu est désormais d’aller au-delà, de rejoindre d’autres sphères de la société », a-t‑elle résumé en substance devant les participants.
Cette conférence s’inscrivait également dans le contexte du Festival de journalisme de Carleton-sur-Mer, où David Colon devait intervenir dès le lendemain.

« Nous sommes dans une guerre de l’information »
Historien des stratégies d’influence, spécialiste de la propagande et de la manipulation de l’information, David Colon a ensuite pris la parole pour dresser une vaste fresque historique de la guerre informationnelle contemporaine.
Selon lui, les racines du phénomène actuel remontent directement à la fin de la guerre froide et à la domination américaine sur l’espace informationnel mondial dans les années 1990.
CNN, les agences de presse américaines, Internet et les grandes entreprises technologiques américaines constituaient alors les instruments d’une puissance occidentale perçue comme irrésistible.
Face à cette domination, plusieurs régimes autoritaires — notamment la Russie post-soviétique et la Chine — auraient progressivement développé une lecture défensive puis offensive de l’information.
« Les régimes autoritaires se sont sentis menacés par cette domination informationnelle occidentale »
La première réponse de ces États a consisté à verrouiller leur propre espace informationnel. La seconde, plus offensive, a été de retourner contre les démocraties occidentales les outils numériques développés par ces dernières.
Réseaux sociaux, publicité ciblée, bots, influenceurs, hypertrucages générés par intelligence artificielle : l’historien décrit désormais un environnement où les outils numériques servent directement des stratégies de déstabilisation politique.
Fragmenter les sociétés démocratiques
Au cœur de cette guerre informationnelle, David Colon voit une stratégie simple : identifier les fractures internes des démocraties et les accentuer. L’historien a longuement évoqué les méthodes héritées de la désinformation soviétique puis adaptées aux réseaux sociaux contemporains.
L’objectif ne serait pas nécessairement de convaincre, mais d’épuiser collectivement la capacité à distinguer le vrai du faux.
« Répandre tellement d’informations fausses ou mêlant le vrai et le faux qu’il devient difficile de distinguer le vrai du faux »
Cette logique viserait à affaiblir la confiance envers les journalistes, les scientifiques, les institutions politiques et même les processus électoraux eux-mêmes. Pour David Colon, la Russie a particulièrement développé cette approche depuis le début des années 2000, avant d’intensifier encore ses opérations depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022. Le Canada et le Québec ne seraient pas épargnés.
Le spécialiste a notamment évoqué les campagnes russes menées contre les pays soutenant l’Ukraine, rappelant que des opérations de désinformation ont aussi visé les forces canadiennes présentes en Europe de l’Est.
Les plateformes numériques dans le viseur
Une grande partie de la conférence a porté sur le rôle des grandes plateformes numériques. David Colon estime que le modèle économique même des réseaux sociaux favorise aujourd’hui la désinformation.
Selon lui, les logiques algorithmiques de recommandation, la publicité ciblée et la recherche constante d’engagement émotionnel créent un terrain particulièrement favorable aux contenus polarisants, faux ou manipulatoires.
Le chercheur s’est montré particulièrement sévère à l’égard des géants du numérique. Il a accusé les plateformes de privilégier la croissance et les revenus publicitaires au détriment de l’intégrité informationnelle. Il a aussi plaidé pour une responsabilisation directe des dirigeants de ces entreprises.
« Ce qui est illégal hors ligne devrait être illégal en ligne »
Pour lui, les simples sanctions financières ne suffisent plus face à des entreprises dont les revenus dépassent largement le montant des amendes éventuelles.
David Colon a également évoqué les enquêtes judiciaires françaises visant certains dirigeants de plateformes numériques et la volonté croissante des autorités européennes de renforcer les mécanismes de responsabilité.
Un regard très dur sur les États-Unis de Donald Trump
Le moment le plus marquant de la conférence est probablement venu lors des échanges avec la salle. Interrogé sur le rôle actuel des États-Unis, David Colon a livré une réponse particulièrement directe.
« Les États-Unis sont un acteur de la menace informationnelle »
Selon lui, l’administration Trump actuelle représente désormais un facteur d’instabilité démocratique majeur à l’échelle internationale. Le spécialiste évoque une convergence entre certains intérêts américains et russes, mais aussi une volonté assumée d’interférer dans des processus démocratiques étrangers.
David Colon a notamment évoqué des pressions diplomatiques américaines et la montée d’une stratégie visant à soutenir des forces politiques susceptibles de fragiliser l’Union européenne de l’intérieur.
Ses propos ont provoqué une attention palpable dans la salle, composée en partie d’anciens ministres, d’anciens parlementaires et d’acteurs institutionnels québécois.
La Chine, TikTok et le « sharp power »
Questionné sur la Chine, David Colon a décrit un autre type de menace. Selon lui, Pékin développe moins une logique de chaos informationnel qu’une stratégie de captation progressive des dépendances économiques, universitaires et médiatiques.
Il a repris le concept de « sharp power », soit un pouvoir d’influence cherchant à exporter les mécanismes de contrôle et de censure du régime chinois à l’extérieur de ses frontières.
TikTok a été cité comme exemple emblématique. Pour David Colon, la plateforme ne constitue pas seulement un outil d’influence culturelle ou algorithmique : elle exporterait aussi des mécanismes de contrôle informationnel liés au régime chinois.
L’historien a également évoqué les partenariats universitaires, les dépendances économiques et les relations publicitaires comme autant de leviers d’influence pouvant progressivement modifier les comportements institutionnels ou médiatiques dans les démocraties occidentales.
« Reprendre le contrôle de notre destin »
Malgré le tableau préoccupant qu’il a dressé, David Colon n’a pas adopté un discours fataliste. Pour lui, la réponse démocratique doit d’abord passer par l’éducation, la littératie numérique et le renforcement des médias indépendants.
Il a cité à plusieurs reprises l’exemple finlandais, où l’éducation critique à l’information commence dès l’école primaire. Le spécialiste a aussi insisté sur la nécessité de soutenir le journalisme d’enquête, les chercheurs et les acteurs de la société civile.
Selon lui, les démocraties commettent souvent une erreur lorsqu’elles répondent à la désinformation par des mesures liberticides.
« La meilleure arme de nos démocraties contre la désinformation, c’est la transparence et la réaffirmation de nos valeurs »
Il appelle désormais les sociétés démocratiques à développer leurs propres outils numériques, leurs propres médias et leurs propres espaces informationnels. « Nous avons vocation à reprendre le contrôle de notre destin », a-t‑il conclu.

Une prise de conscience qui gagne le Canada
Présent lors de la rencontre, Lucien Bouchard a lui aussi souligné l’évolution récente des perceptions canadiennes face aux ingérences étrangères. L’ancien premier ministre du Québec a rappelé que le Canada a longtemps sous-estimé sa vulnérabilité aux opérations de désinformation.
Selon lui, les récents travaux parlementaires canadiens sur les ingérences étrangères ont toutefois marqué un tournant important dans la prise de conscience politique. Il a également insisté sur la nécessité d’une meilleure coordination entre institutions, chercheurs, services de renseignement et société civile.
Cette idée de « réponse pansociétale », évoquée à plusieurs reprises durant les échanges, est d’ailleurs revenue comme l’un des fils conducteurs de la soirée.
Reconstruire des espaces de confiance
Pendant plus d’une heure, la conférence organisée à Montréal aura offert bien davantage qu’un simple exposé académique sur la désinformation. Elle aura surtout mis en lumière une réalité désormais largement partagée parmi plusieurs responsables politiques, diplomatiques et universitaires : les démocraties occidentales sont engagées dans une bataille informationnelle durable.
Mais au-delà du constat inquiétant, la rencontre aura aussi montré une autre chose : la lutte contre la désinformation ne relève plus uniquement des États. Elle touche désormais les médias, les écoles, les chercheurs, les plateformes numériques, les institutions culturelles et les citoyens eux-mêmes.
Et à écouter David Colon, c’est peut-être précisément là que se joue désormais l’avenir des démocraties : dans leur capacité collective à reconstruire des espaces de confiance, de débat et d’information crédible.
Sur le même sujet



















