Kinésithérapeute de formation, Alexia Sibony a passé près de deux décennies à chercher comment mieux accompagner les patients au-delà de la consultation. Après un parcours entre la France, Monaco et Boston, elle a créé en 2025 Loyalbee.ai, une startup qui mise sur l’intelligence artificielle pour aider les professionnels de la rééducation à prolonger leur suivi sans se substituer à eux.


« Je ne pouvais pas suivre mon patient lorsqu’il passait la porte »
Pour comprendre Loyalbee.ai, il faut revenir dans le cabinet de kinésithérapie où tout a commencé. Avant de devenir entrepreneuse dans la santé digitale, Alexia Sibony était soignante. Elle a ensuite travaillé sur la qualité et l’organisation des soins, avec l’envie de comprendre ce qui se jouait autour du patient, au-delà de la séance elle-même. « J’ai d’abord soigné dans mon cabinet, et puis ensuite je suis en parallèle devenue auditrice qualité pour vraiment avoir cette perspective de la santé sur plusieurs angles, pas seulement au chevet du patient », raconte-t-elle.
La question qui la suit depuis ses premières années de pratique est finalement assez simple, comment continuer à accompagner quelqu’un une fois la séance terminée ? « C’était ma grande frustration aussi en tant que kinésithérapeute dans mon cabinet, de ne pas pouvoir suivre mon patient lorsqu’il passait la porte. »
Cette réflexion n’est pas nouvelle chez elle. En 2009, son travail de recherche en kinésithérapie porte déjà sur la simulation virtuelle appliquée aux patients atteints de troubles neurologiques. Puis, en 2015, elle crée et préside Connected Health Monaco, un congrès consacré à la santé connectée qu’elle dirige pendant cinq ans. L’événement va accélérer son passage vers la healthtech. « Cela a été le catalyseur de ma carrière dans la santé digitale », explique-t-elle. C’est notamment à travers ce congrès qu’elle rencontre BewellConnect, avant de rejoindre son équipe à Boston en 2016.
Mais une expérience familiale va également rendre cette question plus concrète. Un proche atteint de la maladie de Parkinson lui fait mesurer, une nouvelle fois, ce qui se joue entre deux rendez-vous médicaux. Alexia Sibony tient toutefois à faire une distinction, ce n’est pas cette maladie qui a fait naître son ambition. « J’ai toujours été éprise par cette ambition d’aider le patient lorsqu’il sortait de mon cabinet, insiste-t-elle. La situation à titre personnel a enclenché le besoin de chercher une solution et finalement de ne pas la trouver, donc d’essayer de la créer moi-même. »
Une phrase qui lui confirme qu’elle est sur la bonne voie
Depuis la création de Loyalbee.ai, certaines rencontres ont donné un relief particulier à cette ambition. Parmi elles, celle d’une ancienne orthophoniste, devenue conseillère puis investisseuse de la startup. Son témoignage reste, pour Alexia Sibony, l’un des moments les plus marquants de cette aventure. « Mais si j’avais connu Loyalbee il y a quelques mois encore, je n’aurais pas fait mon burn-out », lui a confié cette professionnelle qui avait exercé dans une école publique américaine. La phrase la touche d’autant plus que cette conseillère participe ensuite à la réflexion sur les parcours de travail de la plateforme. Pour la fondatrice, elle résume concrètement ce que la technologie peut apporter lorsqu’elle est pensée à partir des besoins des professionnels. Une autre rencontre nourrit cette même réflexion : celle de la directrice d’un programme universitaire dans le Massachusetts qui forme des professionnels de santé. « Je veux comprendre comment on peut marier ces deux mondes tellement éloignés de l’académie et de la technologie », lui a-t-elle dit.
Depuis plusieurs mois, les deux équipes travaillent ensemble sur des contenus autour de la formation à l’intelligence artificielle. Pour Alexia Sibony, l’objectif reste le même : utiliser la technologie pour redonner du temps au soin plutôt que pour éloigner le professionnel de son patient.
De Monaco à Boston, le choix d’un autre terrain pour innover
Son installation à Boston en 2016 n’est donc pas un simple changement de décor. Elle rejoint plusieurs entreprises de la healthtech et travaille notamment sur des solutions de santé connectée et de rééducation numérique. Au fil des années, elle découvre surtout un environnement entrepreneurial très différent de celui qu’elle connaissait en France. Son regard est nuancé. Elle ne remet pas en cause le système de santé français, qu’elle continue au contraire de considérer comme une force. « Lorsqu’on est Français à l’étranger, on se rend bien compte à quel point le système de santé en France est un luxe », souligne-t-elle.
C’est davantage sur le terrain de l’innovation qu’elle observe une différence. « Ce n’est pas tant la santé et le système, le monde de la santé en particulier, mais plus de manière générale l’innovation en France qui, de par sa complexité réglementaire et législative, ralentit le dynamisme et les opportunités », estime-t-elle. Elle se souvient notamment d’une discussion à Monaco avec un médecin au sujet du suivi à distance d’un patient diabétique. Alors qu’elle défendait l’utilisation d’outils connectés, celui-ci lui avait demandé pourquoi mettre en place un dispositif de suivi alors que le patient pouvait simplement noter ses données dans un cahier. « Je suis à ce moment-là présidente de l’association de santé connectée et alors que je prône le suivi du patient, le monitoring continu, je me suis dit que le temps pour atteindre vraiment mon ambition serait trop long dans cette région. », explique-t-elle.
Elle décide alors de se rapprocher de Boston, qu’elle décrit comme « le cœur de la santé et de la tech mondiale ». Elle y trouve un écosystème où les chercheurs, les professionnels de santé et les ingénieurs se côtoient au quotidien. « On ne peut pas espérer mieux comme école à ciel ouvert que cette ville », affirme-t-elle, évoquant la possibilité de rencontrer à la fois « les plus grands professeurs en médecine » et des ingénieurs issus du MIT et de Harvard.
Loyalbee.ai, garder le lien entre deux séances
Après dix années dans les entreprises de la santé digitale, Alexia Sibony décide finalement de passer de l’autre côté. En 2025, elle fonde Loyalbee.ai. Le principe part toujours de la même frustration : le temps passé avec le professionnel de santé est limité, alors que le patient doit ensuite poursuivre ses exercices, ses recommandations ou son suivi seul. La startup développe donc une solution destinée aux professionnels de la rééducation pour prolonger cet accompagnement entre deux séances. Mais elle refuse de présenter l’intelligence artificielle comme un remplaçant du thérapeute. Pour elle, la technologie doit d’abord s’insérer dans la réalité quotidienne des professionnels. « L’idée, ce n’est pas de penser que la technologie doit remplacer tout le parcours de travail, mais bien de s’intégrer au bon moment », explique-t-elle. Le travail consiste donc à partir des difficultés rencontrées sur le terrain, puis à déterminer à quel moment un outil technologique peut réellement apporter quelque chose.
C’est aussi pour cette raison que la startup travaille avec une université du Massachusetts, près de Boston, sur la formation des professionnels de santé à l’utilisation et à la supervision de l’intelligence artificielle. « Il faut évidemment être conscient que la quantité de temps passé dans la documentation nous enlève ce temps auprès du patient », souligne-t-elle. L’enjeu, selon elle, n’est donc pas de choisir entre le soin humain et la technologie, mais de faire en sorte que l’un permette de libérer du temps pour l’autre. La sécurité des données fait partie de cette approche. Alexia indique que l’infrastructure de Loyalbee.ai a été conçue dès le départ selon les exigences HIPAA et FERPA. « Mon expertise en tant que qualiticienne, ingénieur de santé et clinicienne m’a apporté cette capacité à créer une solution et une infrastructure qui soient conformes et sécurisées depuis le premier jour », explique-t-elle.
Avant d’être une entreprise, loyalbee.ai est une cause qui a besoin d’une entreprise pour atteindre ses ambitions
Une entreprise pour porter une cause
La startup travaille notamment avec des professionnels de santé intervenant dans les écoles américaines de la maternelle à la fin du lycée, mais cette première implantation n’est pas destinée à limiter son développement à ce secteur. Alexia explique avoir progressivement compris que l’objectif de 2 000 patients qu’elle s’était initialement fixé ne devait pas être abordé uniquement sous l’angle du nombre de patients équipés. « Pour accompagner ces 2 000 patients, il faut équiper les équipes des professionnels de santé qui les suivent », explique-t-elle.
Les écoles constituent ainsi une première porte d’entrée, avant un développement possible vers d’autres structures de soins, notamment les hôpitaux et les cabinets libéraux. Cette logique rejoint son expérience d’auditrice qualité. « On parlait d’auditrice qualité et d’organisation des soins dans les hôpitaux », rappelle-t-elle. Son objectif est désormais de mettre cette connaissance de l’organisation au service des professionnels de la rééducation. Son parcours aux États-Unis ne s’est d’ailleurs pas limité à la healthtech. En 2018, elle participe à la création de La French Tech Boston et s’implique dans l’accompagnement d’entrepreneurs français. Elle devient ensuite Conseillère du commerce extérieur de la France et poursuit son activité de mentor auprès de jeunes startups. Cette expérience lui donne aujourd’hui un regard précis sur les difficultés auxquelles peuvent se heurter les entreprises françaises qui veulent traverser l’Atlantique.
Son premier conseil : ne pas considérer les États-Unis comme un seul marché. « On a l’impression que lorsqu’on arrive aux États-Unis, on peut se déployer dans les 50 États parce qu’on a la même langue, la même monnaie, mais en fait on est sur des mini-États avec chacun leur réglementation et leur manière d’aborder la santé », explique-t-elle.
À cela s’ajoute la complexité du système de financement des soins. Pour une entreprise française de MedTech, il faut donc commencer par cibler certains territoires et y construire ses premières références avant d’envisager un déploiement national. « Une bonne segmentation du marché avec des leaders d’opinion bien identifiés, qui sont capables d’apporter la crédibilité américaine à une technologie française, c’est essentiel », estime-t-elle.
Alexia n’exerce plus professionnellement comme kinésithérapeute en cabinet. Elle dit pourtant ne pas avoir quitté véritablement son métier. « Je suis toujours kiné et je crois que finalement on le reste toute sa vie. » Aujourd’hui, son cabinet est devenu une entreprise technologique, mais la question reste la même qu’à ses débuts : comment ne pas laisser le patient seul une fois la séance terminée ? « Avant d’être une entreprise, loyalbee.ai est une cause qui a besoin d’une entreprise pour atteindre ses ambitions », résume-t-elle. C’est finalement le fil rouge de son parcours, de la kinésithérapie à Loyalbee.ai, non pas remplacer la relation de soin par la technologie, mais utiliser la technologie pour essayer de la prolonger.
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