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Valentina Locatelli (art+château): "J'ai eu un coup de foudre"

Par Joséphine Leblanc | Publié le 30/09/2020 à 16:00 | Mis à jour le 01/10/2020 à 11:22
Valentina Locatelli art château

Co-fondatrice de l'association art+château depuis 2018, Valentina Locatelli présente "El Castillo de las junglas imposibles", qui expose un grand nombre d'artistes venant d'Amérique Latine. 

Au cours de votre carrière vous avez travaillé pour une grande variété de structures (Fondation Beleyer, Kunstmuseum Bern...) et organisé diverses expositions. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui vous a amené à travailler au sein de l'association art+château ?

Je suis co-fondatrice de art+château, une association à but non lucratif fondée en 2018 avec Hans-Michael Herzog (expert international reconnu de l'art contemporain, en particulier d'Amérique latine), Betsabeé Romero (artiste plasticienne mexicaine) et avec mon mari, Christopher Duckett (expert en développement institutionnel et en philanthropie).

Hans Michael Herzog / Valentina Locatelli / Christopher DUckett
Hans Michael Herzog / Valentina Locatelli / Christopher Duckett
Crédits photo: art+château et Oliver Ruf Photography

art+château travaille avec des artistes émergents et établis dans le monde entier pour présenter l'art contemporain dans des cadres historiques alternatifs, en dehors du « white cube ». La mission d'art+château est de construire une plateforme d'échange entre les scènes artistiques locales et internationales, et de la rendre accessible à un public diversifié.

Je travaille toujours comme commissaire indépendant avec différentes institutions et galeries, notamment avec le MASI Lugano (Musée d'art de la Suisse italienne) en ce moment.

Pour cette première exposition de art+château, nous avons tous travaillé à titre gracieux pour garantir la réalisation de notre projet. Dans mon cas, le travail ne s'est pas seulement limité à mon rôle de commissaire, j'ai également assuré la coordination du projet et je me suis engagée dans différents domaines comme la levée de fonds ou la communication autour du projet. C'est très différent du travail mené pour de grandes institutions avec de grosses équipes, des tâches bien réparties et des budgets conséquents, mais c’est un projet qui offre de grandes satisfactions. Avec le temps nous espérons bien évidemment de pouvoir compter sur une équipe et un réseau de partenaires plus larges pour garantir encore plus de support aux artistes.

On retrouve dans plusieurs de vos expositions la présence d'artistes venant d'Amérique Latine, ainsi que du Mexique (collection Daros Latinamerica). Avez-vous une sensibilité particulière à cet art par rapport à d'autres ?

Je suis italienne, mon premier amour est l'art de la renaissance italienne. Ma rencontre avec l'art d'Amérique latine s'est faite plus tard, en 2013 et il est devenu une référence dans ma carrière à partir d'une rencontre fortuite avec la tradition de l'estampe mexicaine et de son interprétation contemporaine. C'était lors de ma première exposition en tant que commissaire au Musée des Beaux-Arts de Berne (Kunstmuseum Bern).

Après cette exposition, j'ai effectué un voyage au Mexique où j'ai eu un coup de foudre pour le pays et je suis tombée amoureuse de son art à partir des muralistes, jusqu'à l'architecture de Luis Barragán et aux courants plus contemporains. Cela m'a motivé à porter mon regard sur d'autres régions d'Amérique latine (notamment le Brésil avec Cybéle Varela, que j’ai exposé à la Fondation Brasilea de Bâle).

Je suis fascinée par l'histoire des pays d'Amérique latine, par sa complexité et la façon dont cette histoire du XIXème et XXème siècle (indépendances, révolutions, dictatures...) a joué un rôle important dans la définition des courants artistiques et influence encore aujourd'hui les artistes dans le choix des sujets qu'ils traitent dans leurs oeuvres.

Dans l'exposition au Château de Serrigny cela est par exemple évident dans l'oeuvre de Adán Vallecillo (critique du capitalisme et de l'eurocentrisme) ou dans celle de Juan Manuel Echavarría (réflexion sur le conflit armé en Colombie). Mais je pense également à d'autres artistes comme l’argentin Marcelo Brodsky, connu pour son travail autours des effets de l’infraction des Droits de l’Homme durant la dictature militaire en Argentine, qui ne fait pas partie de l'exposition, mais avec qui j'ai eu le plaisir de travailler dans le cadre d'une publication et de la foire Art Paris au Grand Palais en 2019.

Comment est née l'exposition El Castillo de las junglas imposibles au Château de Serrigny ? Pouvez-vous nous en dire plus sur sa construction et sur ce qu'elle représente ?

En 2015, j'ai pu rencontrer Betsabeé Romero (artiste plasticienne mexicaine) au Mexique dans le cadre de recherches sur Luis Barragán. Un an plus tard je rencontrais Hans-Michael Herzog, à cette époque Directeur de Daros Latinamerica à Zurich, dans le cadre de la préparation de l’exposition Without Restraint : des œuvres d’art de femmes artistes mexicaine de la Daros Latinamerica Collection au Musée des Beaux-Arts de Berne. De cette amitié est née l'idée de l'association art+château. C'est à cette époque également que j'ai été amenée à orienter mon travail de commissaire vers de nouveaux horizons. Travailler dans des lieux historiques pour y présenter l'art contemporain était une manière de réunir ma passion pour l'art ancien et l'aspect historique avec une attention particulière pour le contemporain, dans le but de créer des relations inattendues.

Bestabée Romero
Betsabée Romero 
Crédit photo: Betsabée Romero

Bestabée Romero m'a invité une première fois au Château de Serrigny en 2016, en me faisant remarquer qu'il n'y avait pas assez d'art contemporain dans la région autour de Beaune. J'ai pensé alors que c'était l'occasion de se servir de cet espace extraordinaire pour en présenter davantage.

Plusieurs visites du château entre 2017 et 2019 avec Hans-Michael Herzog ont cristallisé l'idée de l'association art+château et de sa première exposition « El Castillo de las junglas imposibles ».

Nous nous sommes décidés pour un format non-lucratif afin d'apporter notre soutien maximum aux artistes et de mélanger des noms connus avec des artistes émergents. L'objectif est vraiment de créer une plateforme d'échange entre cultures et publics diversifiés.

C'est un projet dans l'air du temps, une sorte de prévoyance de notre part : les publics des initiés ainsi que le grand public peuvent être fatigué par les foires d'art. Notre objectif est de leur faire profiter de l'art dans un contexte extraordinaire à travers une rencontre directe, qui leur donne le temps pour une réflexion individuelle.

Cette exposition de 2020 dédiée à l'art d'Amérique latine avec Betsabée Romero était initialement prévue pour le mois de juin, mais nous avons dû nous adapter à la situation sanitaire liée à la pandémie de covid-19. Certains artistes n'ont pas pu venir (Ricardo Rendón et Yaron Michael Hakim) et Betsabeé elle-même a risqué de ne pas pouvoir quitter le Mexique pour venir en France.

Château de Serrigny
Château de Serrigny
Crédit photo: art+château

 

Le titre de l'exposition est un clin d'oeil au livre d'Octavio Paz, Le Château de la pureté (El castillo de la pureza), de 1968, hommage de l'écrivant mexicain à l'artiste français Marcel Duchamp. Il fait référence à l'idée d'un « castillo » archéologique, le temple d'une cité perdue, tel celui de la forêt tropicale de La Huasteca (nord de Veracruz) décrit par Juan Rulfo dans son récit de voyage Castillo de Teayo, en 1952.

C'est Bestabeé Romero qui a eu l'idée de la jungle et nous avons joué sur l'idée de découverte, en transformant le château en "jungle".

« El Castillo de las junglas imposibles » revêt ainsi un caractère expérimental et explorateur, une approche réaliste et critique mais aussi créative, voire magique.

Par la suite, le coronavirus a fait le reste et nos « jungles impossibles » ont vraiment failli être impossibles. Mais nous avons fait un acte de résistance et de persévérance. Cela n'a pas été facile, d'autant plus que nous ne disposions que d'un petit budget. Mais nous ne pouvions pas accepter de décevoir les artistes de l'exposition qui comptaient sur nous pour exposer leurs œuvres en Europe dans cette année particulièrement difficile en Amérique latine.

C'est la collaboration et disponibilité avec les artistes ainsi que le support de nombreux amis ont rendu l'exposition possible.

Cette idée de persévérance et de résistance est finalement le leitmotiv de différents de mes projets avec l'Amérique latine : l'exposition Daros à Berne, le texte sur Brodsky, et maintenant le château !

On voulait donner de l'espoir dans une année particulièrement compliquée pour le secteur de l'événementiel, pour les artistes, pour l'art, pour le grand public...

Je pense que nous avons trouvé le bon format pour faire face à la situation actuelle et aux restrictions nécessaires avec une exposition hors des grands circuits, un nombre de visites limité et des œuvres exposées en plein air.

L'incitation à la réflexion sur le processus artistique tient une place importante dans l'exposition. Dans la situation actuelle de pandémie de covid-19, cette démarche de réflexion a-t-elle une résonance particulière ?

Au travers de cette exposition nous avons aussi répondu à un besoin qui existe depuis un moment (bien avant le covid-19) de la part d'un public fatigué par les expositions « blockbusters » qui ne laissent pas le temps pour une vraie rencontre avec l'art et les artistes.

Nous avons laissé carte blanche aux artistes qui ont produit de nouvelles œuvres ad hoc pour l'exposition. C'est le cas de Miguel Calderón, Betsabeé Romero, Ricardo Rendón ou encore Yaron Michael Hakim.

Les projets de Calderón et Hakim sont nés d'un dialogue car nous avons beaucoup communiqué pendant le confinement. Il y a eu une vraie réflexion des artistes sur le territoire de la Bourgogne et son histoire, notamment ses liens avec la biographie des artistes eux-mêmes (oeuvre de Hakim) ou l'image stéréotypée d'une élite européenne en Amérique latine (installation de Calderón).

Hakim et Calderon
Miguel Calderón, Grapes, Wine and Cheese (Contradictory Still Life) / 
Yaron Michael Hakim, Self-Portrait As a Saffron Headed Black-Winged Pyrilla
Crédits photos: art+château

En accord avec Luis Camnitzer, nous avons utilisé des objets trouvés dans le château, qui représentent la mémoire du lieu pour réaliser son installation conceptuelle « Arbitrary Objects and Their Titles ».

En dialogue avec les autres artistes, nous avons aussi choisi des pièces représentatives de cette idée de « jungles impossibles » (Juan Manuel Echavarría, Oswaldo Maciá), de confinement (Carmen Mariscal), de résistance (Ricardo Rendón), d’une réflexion sur l’environnent (Betsabeé Romero) ou encore de mémoire (Juliana Góngora).

Carmen Mariscal
Carmen Mariscal, Chez Nous (Maison-Cadenas)
Crédit photo: art+château

Qu'envisagez-vous pour le futur de art+château et les prochaines expositions ?

Pour la prochaine exposition d'art+château nous nous concentrerons probablement sur d'autres géographies. Cependant, cela ne signifie pas que nous n'exposerons pas d'artistes d'Amérique latine. Notre association est basée à Berne et nous sommes à la recherche d'une implantation en Suisse pour 2021 ou 2022.

El castillo de las junglas imposibles

 

Portrait Joséphine Leblanc

Joséphine Leblanc

Après une formation juridique qui lui a permis de s’expatrier au Vietnam, elle se spécialise en communication et médias (IFP). Aujourd’hui elle a quitté Paris pour s’installer à Mexico.
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