Lundi 10 août 2020

5 questions à: Carmen Mariscal, artiste mexicaine qui expose en France

Par Joséphine Leblanc | Publié le 08/05/2020 à 18:32 | Mis à jour le 10/05/2020 à 16:45
Photo : @Chez Nous Project
carmen mariscal

Artiste mexicaine qui a vécu en France pendant 20ans, Carmen Mariscal a exposé début mars sa dernière œuvre «Chez nous» à Paris.

Quel est votre rapport avec la France ? Pourquoi avoir choisi de vous installer là-bas ? 

Ca a commencé il y a très longtemps quand j'ai étudié l'art et de l'histoire de l'art là-bas après mon lycée. Après je suis repartie au Mexique mais la France est toujours restée au fond de mon cœur, j'ai beaucoup aimé l'expérience. Plus tard dans la vie j'ai eu l'occasion d'y retourner et puis j'ai rencontré quelqu'un, et je suis arrivée à Paris par amour.

 Au début je trouvais ça très difficile. Je rêvais de Paris, de la France, et puis je me suis rendue compte que c'était dur. J'y avais été comme étudiante, c'était plus facile de rencontrer des gens. Et puis j'y suis retournée en tant que jeune adulte, il n'y avait pas Internet à l'époque et j'ai perdu beaucoup de contact avec le Mexique, j'ai dû recommencer de zéro mais pas complètement.

 Ce que j'ai trouvé difficile au début c'était le manque de soleil, il faisait froid et je pense que cela joue   sur l'attitude des gens. J'ai trouvé que les gens n'étaient pas aussi ouverts qu'au Mexique, mais c'était surtout à Paris. Aujourd'hui ça a beaucoup changé, même si Paris reste parfois une ville dure, les français sont beaucoup plus ouverts aux personnes étrangères. Cette disparité d'attitude entre les deux pays s'efface un petit peu, elle est moins flagrante.

Je pense que la France est aussi beaucoup plus latine que ce qu'elle ne le pense. Notre histoire commune au XIXème et au XXème siècle est très forte. En France quand on dit qu'on vient du Mexique il y a tout de suite un sourire, ça ouvre des portes.

 

En tant qu'artiste mexicaine, comment cela a influencé votre art et votre démarche artistique ?

Au début, quand j'ai commencé à peindre, j'utilisais des couleurs très vives. Petit à petit je me suis rendue compte que la peinture ne me suffisait plus pour exprimer ce que je voulais dire, il me fallait d'autres matériaux. Et j'ai eu un peu peur de perdre cette « identité » mexicaine. Mais un ami m'a dit que je ne la perdrais jamais et que cette « identité » ressortirait partout. Puis j'ai commencé à faire des pièces qui étaient comme des boîtes en transparence avec des photos qui ressemblaient un peu à des reliquaires et on voyait tout de suite ce qu'il y avait dedans.

Il y a une chose qui m'a également beaucoup influencé mais je ne m'en rendais pas compte au début, c'est l'art religieux colonial. Mon grand-père était architecte et historien de l'art et il m'emmenait tous les dimanches voir des églises baroques au Mexique. Ca a beaucoup influencé mon travail.

 

Vous avez exposé le 12 mars dernier votre dernière œuvre qui s'intitule « Chez nous » Place du Palais Royal à Paris. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette installation et ce qu'elle représente ?

C'est une œuvre en forme de maison avec un châssis qui est fait avec les grilles du pont de l'Archevêché. Au début on voulait utiliser aussi celles du Pont des Arts mais elles n'étaient pas en bon état. C'est une pièce que j'ai rêvé et pensé depuis six ans. Ce que je préfère à Paris ce sont les ponts pour traverser la Seine, je trouve qu'il y a quelque chose de magique. Je voyais les ponts se remplir petit à petit de cadenas et j'avais une réaction partagée. D'un côté c'est très séduisant, attirant, c'est un beau geste, mais d'un autre côté ça dégrade le patrimoine et je me demandais pourquoi les gens choisissaient un cadenas comme symbole de leur amour. Oui ça veut dire la sécurité, mais c'est aussi l'appartenance, la possession, l'enfermement...

Et si on va au bout de ce que veut dire l'amour enfermé on arrive aux violences dans les foyers.

©️Regina Mountjoy
©️Regina Mountjoy 

Avant on parlait de violences domestiques, mais les autorités considéraient que cela relevait du privé et ne se préoccupaient pas du sujet. Aujourd'hui je vois au Mexique et en France que la cause est vraiment prise au sérieux par une partie de la société civile et un peu par les gouvernements mais il y a encore beaucoup à faire. J'ai voulu aborder ce thème des violences, surtout faites aux femmes et aux enfants, en construisant cette maison sans porte ni fenêtre, là où finit l'amour possessif. C'est comme ça que « Chez nous » est né.

J'ai voulu l'appeler « Chez nous » car il y a aussi une autre lecture de l'oeuvre. Les cadenas appartiennent à la ville de Paris. Les amoureux qui sont venus mettre leur cadenas ont aussi voulu laisser leur trace dans la ville, c'est une façon de dire que la ville leur appartient un peu. L'espace public est aussi « chez nous ». « Chez nous » c'est notre maison, notre ville, notre pays...

Et la cause des violences faites dans les foyers est une cause par laquelle nous devons tous et toutes être concernés, préoccupés.

Ca a été très difficile de la faire, de trouver le financement, d’avoir les permissions pour la monter, mais finalement elle est là.

On a inauguré le 12 mars à 18h et à 20h le Président Macron a commencé à parler de confinement. C'est une maison qui parle de l'enfermement et la durée de l'exposition est la même que la durée du confinement. Malheureusement peu de monde a pu la voir...

Habituellement plus de dix millions de personnes vont au Louvre chaque année et la plupart passent Place du Palais Royal car il y a la bouche de métro. On avait estimé qu'au moins 600 000 personnes la verraient, et finalement il n'y a que les habitants du Ier arrondissement qui peuvent la voir, et c'est l'arrondissement le moins peuplé de Paris. Mais nous avons eu le droit de prolonger jusqu'au 2 juin. Je me dis que c'est peut-être symbolique de retirer la maison le jour de la deuxième vague de déconfinement...

 

Comment pensez-vous qu'a évolué le message, la signification de votre œuvre avec l'arrivée du coronavirus dans le monde ?

Le message d'origine était le mien, mais ça ne veut pas dire que tout le monde doit lire la pièce de la même façon, elle appartient à ceux qui la regardent. Surtout quand on regarde une œuvre on la regarde avec notre contexte, notre temps, notre histoire. Elle a donc eu d'autres lectures avec le confinement et ça me touche qu'elle puisse être lue comme quelque chose qui représente la période qu'on est en train de vivre. C'est vrai qu'on est enfermés et qu'on peut se sentir cadenassé dans nos maisons. On aimerait sortir, aider les autres, travailler, embrasser les gens qu'on aime et on ne peut pas...

 

Dans votre démarche artistique vous êtes très sensible à la notion de mémoire, au pouvoir et au poids des souvenirs dans notre vie. En cette période si particulière de confinement, de quoi pensez-vous que nous allons nous souvenir ? Et en quoi ce que nous allons garder en mémoire de cette période pourrait faire changer les choses ?

Cette pièce est faite avec des milliers de petits cadenas et chaque cadenas représente une histoire, des personnes et sont chargés de mémoire. Pour moi cette maison est forte car elle est faite de toutes ces histoires. Je pense que ce confinement n'est pas une seule histoire, il est fait de toutes les petites histoires de tout le monde, chacun le vit différemment.

J'aimerais que l'on retienne qu'on vivait trop vite, qu'on voulait tout tout de suite... Il faudrait qu'on apprenne à faire avec ce que l'on a, à être créatif, à profiter des gens que l'on a autour de soi... Il faut réfléchir à ce que l'on souhaite comme société, quelles-sont nos valeurs ? Je pense que nous étions trop matérialistes, trop superficiels.

J'espère que l'on ne va pas oublier. J'essaye toujours d'être réaliste mais positive ! On aura vécu quelque chose qui nous aura fait vivre d'une façon différente.

 

Un grand merci à Carmen d'avoir pris le temps de répondre à mes questions. 

Comme promis j'embrasse votre pays, et vous le mien !

Pour en savoir plus -

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Portrait Joséphine Leblanc

Joséphine Leblanc

Après une formation juridique qui lui a permis de s’expatrier au Vietnam, elle se spécialise en communication et médias (IFP). Aujourd’hui elle a quitté Paris pour s’installer à Mexico.
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