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Rencontre avec Philippe Mangeot, co-auteur du film BPM

Par Adèle Buscemi | Publié le 14/03/2018 à 04:24 | Mis à jour le 14/03/2018 à 05:20
Photo : Philippe Mangeot - Crédit : 2018 Alliance Française French Film Festival
Philippe Mangeot

Philippe Mangeot était de passage à Melbourne pour présenter BPM (120 battements par minute) dans le cadre de l’Alliance Française French Film Festival. Ancien président d’Act Up-Paris, il nous éclaire sur l’écriture de ce film bouleversant qui a reçu le Grand prix du jury à Cannes.


Lepetitjournal.com / Melbourne : Comment vous êtes-vous retrouvé à écrire le film avec Robin Campillo ?

Philippe Mangeot : J'ai rencontré Robin il y a vingt-cinq ans à Act Up, et Hugues Charbonneau (le producteur du film) à peu près au même moment. Évidemment, la question du cinéma et des représentations – notamment du sida et de la séropositivité, mais aussi de l'homosexualité – nous travaillaient au moins pour deux types de raisons. La première, c'est qu'Act Up est une question de mise en scène, c'est-à-dire qu'on a produit des images. Le geste politique d'Act Up était aussi de donner à voir des malades du sida qui faisaient autre chose que de mourir, ce qui tranchait avec les représentations acceptables et doloristes de la maladie. On travaillait donc beaucoup sur ces questions. C'est pour cela que le film commence sur la question de l’évaluation d'une action. Est-ce que c'était raté ? Est-ce que c'était réussi ? Est-ce qu'on a le droit d’improviser lors d'une action ? Ça commence presque par un débat de mise en scène.

Le geste politique d'Act Up était aussi de donner à voir des malades du sida qui faisaient autre chose que de mourir [...]

Par ailleurs, Robin a fait des études de cinéma et je travaillais sur la littérature – parce que c’est mon métier – mais j'aimais aussi beaucoup parler de cinéma. Notre amitié et notre engagement militant se sont noués autour de la question des images et des représentations. Robin a toujours été persuadé qu'un jour il travaillerait directement sur la question de l’expérience intime du sida (et pas seulement de façon indirecte comme dans son premier film Les Revenants en 2004). A la fin des années 1990, on a essayé d’écrire un scénario ensemble sur le lâcher prise qui s’appelait Drug holidays (vacances thérapeutiques, expression qui désignait l’arrêt du traitement) mais le film n'a pas trouvé de producteur. Après Eastern boys (qui a reçu le prix Horizons du meilleur film à La Mostra de Venise en 2013), Robin est devenu un réalisateur en vue et il a trouvé un producteur, Hugues Charbonneau. Un jour, lors d’un déjeuner, alors que Hugues et Robin échangeaient quelques souvenirs d'anciens combattants et de vieux militants, Marie-Ange (Marie-Ange Luciani, co-productrice du film) qui les écoutait a souligné qu’il y avait matière à faire un film. Et la petite histoire veut – mais je n’étais pas là – qu’après avoir dit oui, ils aient dit « oui mais alors on le fait avec Mangeot ! ». Ils m'ont appelé, j'ai dit oui. Ce film nous pendait au nez depuis longtemps. Pour Robin comme pour moi, Act Up a été une expérience fondatrice.

 

Comment avez-vous travaillé la construction des personnages ?

Le plus important, ce ne sont pas les personnages. La première idée, presque conceptuelle, était de faire un film sur les réunions hebdomadaires, la boîte noire d'Act Up. Le principe était de ne quasiment pas sortir des réunions, qui en revanche pouvaient appeler des images extérieures.  D'ailleurs, il reste des traces de cette idée, surtout dans la première partie du film. 

Puis très vite est venue une autre idée, également conceptuelle, il fallait créer un autre lieu, qui ne serait plus celui des réunions mais celui de la chambre d’hôpital. Écrire le scénario consistait donc à travailler le lien, voir le fossé, entre ces deux lieux. C'est la structure fondamentale du film. Je pense qu'on fait un film pour se confronter à une énigme. L’énigme a été identifiée à partir du moment où l'on s'est dit qu'il faudrait travailler sur cette couture impossible et sur l'articulation de la maladie vécue publiquement et en privée. Cette articulation est difficile et reste énigmatique. Est-ce que le film raconte qu'à partir d'un moment, la politique ne sert plus à rien ? Je ne sais pas... Au départ, la radicalité de Sean tient-elle dans la visibilité et l'exposition, puis dans la disparition ? Pour rentrer dans la chambre d’hôpital, il faut quitter, même violemment, la réunion hebdomadaire. Ce n'est pas le même régime de parole et le parcours de Sean l'illustre assez bien. Il est très bavard en réunion, puis à un moment les mots ne comptent plus. Il s'engage alors dans une autre aventure existentielle, celle de la maladie dans la chambre d’hôpital...On creuse l’énigme autant que possible, mais elle n'a pas pour vocation à être résorbée, on n'a pas la clé mais on a travaillé autour de cela.

Je pense qu'on fait un film pour se confronter à une énigme.

Dans un troisième temps, des personnages se sont construits. On a compris assez vite qu'il fallait que tous les personnages soient des fictions. Ils sont inspirés de personnes réelles mais aucun ne correspond à quelqu'un en particulier, à deux exceptions près, Hélène et Marco. Tous les autres sont composites. Arnaud doit beaucoup à Robin mais se retrouve aussi dans d'autres personnages. Thibaut me ressemble énormément mais je suis aussi très proche de Max, le premier copain de Sean. L'idée, c’était d'inventer des personnages avec des souvenirs, de telle sorte que tout soit vrai mais que pour autant tout soit fictif, pour des raisons de liberté et de délicatesse. Beaucoup d'anciens militants d'Act Up avaient très peur de voir le film, c'est quand même une histoire de deuil... Ça aurait été terrible pour eux de nous voir nous approprier leurs propres souvenirs. La politesse a été de permettre à chacun de circuler avec ses souvenirs et ses fantômes à travers les personnages que nous avons construits. Après c'est toujours la même chose, on ne construit pas des personnages, on construit des relations. Puis les acteurs s'en saisissent, les réinventent et en font ce qu'ils veulent.

 

220 000 entrées pour sa première semaine d’exploitation en France il y a quelques mois, pour atteindre plus de 600 000 entrées, c'est considérable pour un film d'auteur. Vous vous attendiez à un tel succès ?
Non.

 

Et vous ne vous attendiez pas non plus à un prix à Cannes ?

Si (rires). Ça va vous sembler affreusement vaniteux, mais ce qui laissait augurer d’un succès possible du film, c'est la très grande facilité avec laquelle le scénario a été financé ; ce qui laisse à penser que le film tombait bien. Robin est un grand cinéaste et je pense qu’il a atteint aujourd’hui une maturité qu’il n’avait pas il y a quelques années. C’était le bon moment, le film était béni des dieux en quelque sorte... Au point qu'au premier jour des répétitions, quand on a réuni tous les acteurs et qu'on a écouté le concert de leur voix, on a réécrit le scénario avec cette nouvelle donne. Le premier jour de cet atelier – bien avant le tournage – j'ai dit à Arnaud Valois (Nathan) « Ce film, il ira à Cannes, il aura la Palme d'Or ». C’était une boutade mais j'avais le sentiment très fort que c’était le film qu'il fallait faire. Je n’ai jamais eu aucun doute sur le fait que le film était réussi. Toutefois, cela ne garantit pas un succès public. Donc là, il y a eu une divine surprise. Est-ce que c'est un malentendu ? Ce qui est sûr c’est que le film a reçu un accueil très ému et très généreux de la part des jeunes, de ceux qui ont aujourd’hui l'âge qu'on avait à l’époque d'Act Up.

 

Le film s'adresse à tous mais il a un intérêt particulier pour les jeunes qui n'ont pas connu cette époque et qui n'ont pas forcément conscience du chemin parcouru. A travers le film, quels messages souhaitiez-vous faire passer aux jeunes ?

On veut faire passer des émotions. Ce n'est pas un film militant, c'est un film sur le militantisme. Si on voulait faire un film militant, il faudrait faire un film sur le sida aujourd'hui. Les enjeux et les questions ne sont pas les mêmes que celles auxquelles on était confronté à l’époque. Maintenant, si des personnes, en particulier des jeunes, le voient avec une émotion qui leur donne envie de militer et de s'engager, c'est très bien ! Act Up après tout, c'est le club des cinq, une bande de guignols qui montre que l’on n’est pas moins légitime que d’autres face aux laboratoires pharmaceutiques et au pouvoir. S'il y a un message, c'est qu’on peut toujours faire quelque chose. Il faut inventer les techniques qui font que, même si on est désarmé et sans pouvoir, on trouve le lieu de son pouvoir pour ne pas laisser les autres décider à notre place. C'est un film qui raconte l'histoire de notre jeunesse et j’espère qu'on le ressent. Je pense d'ailleurs que le succès auprès des jeunes vient de là, c'est un film qui aime la jeunesse.

Ce n'est pas un film militant, c'est un film sur le militantisme.

Ce qui est intéressant, c'est qu'on voit des jeunes qui s'engagent dans les années 90, c'est-à-dire avant l’existence des réseaux sociaux, et qu'instinctivement ils savent comment créer un événement et « faire le buzz ». On peut faire un parallèle avec tout ce qu'il se passe en France ces dernières années, par exemple avec des mouvements portés par des jeunes comme Nuit Debout ou d'autres pour réinventer la politique...

Cette question m'importe beaucoup parce qu’après tout c'est un film sur une époque d'avant les réseaux sociaux. Pour discuter, il fallait qu'on se rencontre. Aujourd'hui, ce n’est plus le cas. C'est génial, mais ce que cela a ouvert d'un côté, cela l'a refermé de l’autre. Les gens sont dans un très grand désir d'incarnation de débats politiques et Nuit Debout l’illustre bien. Ce qui est très beau avec Nuit Debout, c'est que d'un côté les gens décident de ne pas rentrer chez eux et de l’autre côté il y a une tentative – pas toujours aboutie mais réelle – de se saisir des possibilités des réseaux sociaux. Je pense que l'enjeu aujourd'hui, c'est de retrouver le sens de la réunion collective, parce que c'est vraiment comme ça qu'on peut s’engueuler réellement et de manière constructive. Sur les forums, quand on s’engueule, c'est super violent alors que dans le film, quand on s'engueule, après on peut se retrouver, se prendre dans les bras et rigoler sur un autre sujet. Il faut inventer cette nouvelle incarnation politique à l’époque des réseaux d'aujourd'hui, et ça c'est à votre génération de l'inventer.

 

Notre journal s'adresse aux expatriés francophones de Melbourne. Que pensez-vous de la ville et de l’Australie ?

J'adore ce pays, il me touche beaucoup. C'est un pays qui a un rapport compliqué avec sa propre histoire. Il y a quelque chose d'une histoire occultée. C'est une ancienne colonie et je trouve passionnante la façon dont l’Australie d’aujourd’hui essaie de se dépatouiller avec ses propres contradictions. En général, les gens qui se dépatouillent avec leurs contradictions, ce qui était notre cas à Act Up en un sens, cela m’intéresse, je trouve ça vivant. L'Australie est un pays vivant. Je suis également touché qu'un festival de cinéma se passe dans plusieurs villes simultanément, je n'avais jamais vu ça et je trouve le concept super.  

Propos recueillis par Adèle Buscemi et Gwenaëlle Page

Retrouvez le programme complet de l’Alliance Française French Film Festival ici.

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Adèle Buscemi

Diplômée d'un Master en Histoire à l'Université Catholique de Louvain et passionnée de culture et d'actualités, Adèle a rejoint récemment l'édition du Petit journal de Melbourne.
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