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MATTHIEU DAUCHEZ – Portrait (2/2) : "Des derniers ils sont devenus les premiers"

Par Lepetitjournal Manille | Publié le 28/07/2016 à 19:00 | Mis à jour le 04/07/2016 à 02:42

Le père Matthieu DAUCHEZ dirige depuis une quinzaine d'année l'O.N.G. Tulay ng Kabataan (TNK).
Deuxième volet de ce portrait, consacré aux valeurs portées par la fondation.

Lepetitjournal.com/Manille : Votre fondation est aconfessionnelle mais elle a un prêtre catholique à sa tête. Quelle place donnez-vous à la foi catholique dans le travail de votre fondation ?

Plusieurs volontaires sont athées ou non catholiques. Et notre fondation est bien aconfessionnelle. Mais pour moi la dimension spirituelle n'est pas une option.

Je ne sais pas guérir les c?urs blessés. Je peux donner un cadre. Et, avec ma foi, pouvoir trouver les petites failles de ces c?urs blessés dans lesquelles un dieu d'amour va pouvoir s'engouffrer.

Heureusement, l'amour n'est le privilège d'aucune religion.

Un ami, complétement athée, a été un excellent volontaire dans notre fondation et s'est donné auprès de ces enfants avec amour et dévouement. Ma foi de prêtre catholique me fait dire que cet ami a distribué le bon dieu sans le savoir.

La dimension spirituelle est première pour moi. Si vous n'avez pas la foi, mettez le terme amour derrière ce travail.

Nous sommes confronter à des choses terribles, et, personnellement, je ne peux tenir sans la prière, pour aller puiser à cette source d'amour.

Le président d'ANAK-Tnk ne croit pas en Dieu. Mais il est habité par l'amour. Pour moi, il est imprégné de l'amour de Dieu.

Si vous ne mettez pas l'amour comme le sens premier de votre vie, vous allez vous perdre.

Lepetitjournal.com/Manille : Le fait d'être prêtre impacte-t-il votre travail de directeur d'O.N.G. ?

Cela n'a aucune incidence sur les dons.

Par contre, aux Philippines, c'est de manière évidente une aide dans le cadre de négociations, ou lorsque nous sollicitons ponctuellement l'aide de différentes institutions. Les prêtres sont extrêmement respectés. Et on veut nous montrer une moralité sans faille.
 
Par ailleurs, notre fondation est très professionnalisée.

Il y a 130 personnes qui travaillent pour la fondation et notre organisation est très pyramidale.
Les salaires sont bas mais les salariés sont extrêmement dévoués.

Pour notre financement, nous avons une association en France (et quelques branches dans d'autres pays) qui s'occupe de la recherche de fonds.

A chaque coup dur, nous avons eu, sans que cela ait été prémédité, des dons exceptionnels qui compensaient les dépenses engagées. Une sorte de providence?

Nous cherchons à acquérir les maisons dans lesquelles nous développons les centres. Nous sommes actuellement propriétaires de la moitié de nos centres. A chaque fois, l'acquisition a eu lieu grâce à un don exceptionnel. Cela nous donne de la stabilité, une sécurité matérielle certaine (déménager 25 enfants handicapés parce que nous avons été mis à la porte est lourd et difficile) et nous permet d'aménager les maisons en fonction de nos besoins spécifiques. Cela nous permet aussi de rendre nos maisons « transparentes » : dans les maisons que nous possédons, il n'y a pas d'espaces dans lesquels l'on ne soit pas visibles. Les portes sont vitrées, et s'il existe un angle mort, on perce le mur pour installer un autre vitrage. C'est aujourd'hui un point essentiel lorsque l'on prend en charge des enfants.

Lepetitjournal.com/Manille : Pourriez-vous revenir sur la visite du pape et sa rencontre avec les enfants ?

Il s'est agi d'une visite surprise. Les enfants ne l'ont appris qu'un quart d'heure avant.

Nous avons 25 centres dont 17 pour les enfants des rues : 15 dans le secteur de Quezon City, 1 ferme en province, et 1 grand bâtiment proche de la cathédrale mis à disposition par le diocèse de Manille.

La vieille de la visite du pape, nous avons conduit les enfants dans ce centre. Le pape devait en effet célébrer une messe à la cathédrale et l'on m'avait fait savoir qu'il était susceptible de venir visiter ce centre. Il s'agissait évidemment, pour des raisons de sécurité, d'informations ultra confidentielles. Et je n'ai pu l'annoncer aux enfants qu'au dernier moment.

Le pape a été d'une authenticité extraordinaire. Les médias n'étaient pas autorisés à l'intérieur.
Pour des raisons de sécurité, et du fait des 300.000 personnes qui attendaient devant la cathédrale, le pape ne devait pas rester plus de 2 minutes.
Il est resté 15 minutes avec nous, dont 10 minutes à saluer les enfants un par un, à recevoir d'eux quelques présents qu'ils avaient préparés. Et 5 minutes d'échanges avec nous.

L'impact a été très fort. Les enfants des rues de catégories 3 sont ces enfants que nous ne voyons pas, que nous ne voyons plus. Nous nous habituons à ce visage d'une ville où les enfants dorment dans la rue et où plus personne ne se retourne sur eux. Certains mêmes les considèrent comme « irrécupérables », du fait de l'absence de cadre familial pour appuyer toute action de soutien.

Les enfants des rues sont confrontés à cette indifférence. Le pape, en refusant de rencontrer les puissants du pays et en venant au-devant de ces enfants des rues puis en faisant témoigner deux d'entre eux le dimanche qui a suivi, a focalisé sur eux tous les regards. Des derniers ils sont devenus les premiers.

L'impact dans le c?ur des enfants a été extraordinaire.

En tant que directeur de la fondation, je me suis également interrogé sur les retombées en termes de dons que pouvaient avoir cette visite. Mais celles-ci ont été relativement faibles, notamment parce que la communication a eu lieu essentiellement en France, où les attentions étaient alors grandement captées par les attentats de Charlie Hebdo qui avaient eu lieu une semaine avant. Mais là n'était sans doute pas l'essentiel.

Ce regard, qu'à travers le pape toute une foule portait soudain sur eux, leur a redonné une dignité dont ils avaient jusqu'alors été privés. L'inverse de l'amour est l'indifférence, non pas la haine.

Un enfant battu, pourtant solide, parfois difficile, est venu la semaine dernière sonner au centre, en larmes, effondré. Son père l'avait à nouveau violemment frappé. Mais ses larmes n'étaient pas dues à cette violence, à laquelle il s'était finalement habitué. Dans le cours de notre échange, il m'a révélé que, s'il pleurait, c'est parce que sa mère était présente et qu'elle n'était pas intervenue. Dans la violence scandaleuse de son père, il existait. Face au comportement de sa mère qui n'agissait pas, auquel les adultes que nous sommes pouvons donner mille explications, l'enfant souffrait. Il y lisait une indifférence insupportable.

La visite du pape a renversé cette indifférence.

Sur 100 millions de Philippins, 85 millions souhaitaient rencontrer le pape. Mais le pape a choisi ces enfants.


Lepetitjournal.com/Manille : Comment des volontaires peuvent-ils soutenir l'action de votre O.N.G. ?

Je suis beaucoup plus strict que de nombreuses autres O.N.G. sur la question du volontariat.

Le volontariat de courte durée et le volontariat de longue durée sont deux options qui ont chacune des points positifs et négatifs.

Je n'accepte, pour ma part, aucun volontaire qui s'engage sur moins d'un an (des missions estivales, des groupes ou des individus qui viendraient sur quelques semaines, quelques mois?) et me prive ainsi d'une force, c'est certain. Mais, si c'est toujours une expérience extraordinaire pour ceux qui viennent, cela a un impact négatif sur les enfants.

Ses enfants souffrent avant tout d'une blessure du c?ur. Lorsqu'un volontaire vient pour deux semaines, ou deux mois, l'enfant recrée avec lui, souvent très rapidement, un lien de confiance et d'affection. Et il revit, aux termes de ces deux semaines, ou de ces deux mois, une blessure qui réveille le premier abandon. Certains enfants sont même retournés dans la rue à cause de cela, persuadés qu'ils n'étaient « bons qu'à être abandonnés », qu'ils ne valaient décidément pas grand-chose?

Je remercie tous ces volontaires qui souhaiteraient sincèrement et avec générosité donner de leur temps à la fondation. Mais je me dois de protéger ces enfants.

Notre règle est donc : pas moins d'un an.

Les familles françaises de Manille peuvent cependant devenir relai de communication des différentes fondations  françaises aux Philippines. Cela représente une aide phénoménale car cela entretient le réseau, et favorise les donations. Cela peut se faire dans une optique de partage et d'ouverture entre les différentes fondations.

Les familles sur place peuvent également s'engager sur un an, mais sur des actions spécifiques : un cours hebdomadaire d'anglais, de mathématiques, de musique, de sport?
J'octroie bien évidemment des vacances ! Mais s'engager sur un an est incontournable. L'important pour moi est la fidélité. Sans laquelle on ne peut aider les enfants.

Pour toute information : www.anak-tnk.org
Pour contacter l'O.N.G. à Manille : info@tnkfoundation.org

Lila BUNOAN, Alban GAUTROT, Karine CAMART et François COUDRAY (www.lepetitjournal.com/manille) vendredi 29 juillet 2016

Première publication le vendredi 03 juin 2016

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