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MARC TRILLARD - La littérature pour "grandir comme être humain"

Par Lepetitjournal Manille | Publié le 06/11/2016 à 20:00 | Mis à jour le 07/11/2016 à 11:10

En cette période de grands prix littéraires, le romancier Marc Trillard a dévoilé avec générosité et sincérité aux élèves des classes de 3ème, 2de et 1ère du Lycée français de Manille, les coulisses de sa fabrique du roman et sa conception sans fard du métier d'écrivain. Une rencontre littéraire, une grande leçon de vie.

Marc Trillard est l'auteur d'une douzaine de romans et de récits de voyages : Eldorado 51 (prix Interallié 1994), Coup de lame (prix Louis Guilloux), Le Maître et la Mort (Gallimard, 2003), Les Mamiwatas (Actes Sud, 2011), L'anniversaire du roi (Actes Sud, 2016). Il vit depuis quelques années aux Philippines.

Le travail de l'écrivain : bien avant l'écriture?

"Je suis un écrivain sans imagination" : "le réel est suffisamment riche pour nourrir mon écriture."

Pour Marc Trillard, l'histoire d'un livre commence toujours bien longtemps avant l'écriture du livre lui-même : "quelque chose qui vous a traversé, est passé en vous (?) et devient une histoire", dont l'écriture, ancrée au plus profond de cette expérience humaine, s'avère alors "nécessaire". L'histoire du livre L'anniversaire du roi commence ainsi plus de dix ans avant la publication de l'ouvrage, lors d'un premier voyage de Marc Trillard au Cambodge et sa découverte de la culture et de l'histoire tragique de ce pays qui le bouleversent. Mais cette matière, aussi forte soit-elle, n'est pas encore "histoire". Il faudra attendre dix ans pour que le "déclic" ait lieu : lors d'un second voyage à Phnom Penh, après la visite du Musée du génocide, l'auteur découvre par hasard, dans une salle de l'Université, un atelier de peinture. Un "maître" y réalise quatre-vingt-dix portraits pour les quatre-vingt-dix ans du roi : la situation du roman est ainsi révélée à Marc Trillard. Le travail de l'écrivain peut commencer.

Mais il ne s'agit toujours pas d'écriture à proprement parler. Marc Trillard avoue être "jaloux des collègues" qui se lancent immédiatement dans l'écriture. Le travail du plan est pour lui incontournable : il s'agit d'établir "une trame tressée très fin à partir de laquelle je peux m'évader." Pour L'anniversaire du roi, le travail d'élaboration du plan, soutenu par d'intenses recherches sur l'histoire du Cambodge, a duré quatre mois. Alors seulement l'écriture a pu s'engager et le livre "aller son chemin avec certitude".

"Retarder le moment de l'entrée en écriture" permet par ailleurs, selon le romancier, de "laisser monter le désir de l'écriture".

Le métier d'écrivain : la nécessité vitale de la lecture

"Je ne vois pas autre chose qui puisse vous faire plus de bien qu'un livre? un livre pas trop mauvais !"

C'est par son expérience de lecteur que la littérature s'est d'abord imposée à Marc Trillard, et son message à l'adresse des élèves résonne avec force et clarté : "lire aide à nous constituer en tant qu'individu", c'est "une façon d'avancer, de faire son chemin dans la vie" ; "lire vous fait grandir comme être humain, dans votre culture, dans votre sensibilité".

Pour Marc Trillard, la lecture est d'ailleurs doublement vitale : pour son cheminement d'homme et son travail d'auteur. Il définit en effet le style comme "le fruit de (ses) lectures". Celui à qui son premier éditeur, Phébus, déclarait, avec quelque ironie et force admiration, qu'il avait eu "l'orgueil" de se "créer (son) propre style", explique qu'il n'a jamais cherché à élaborer ce style, qui s'est imposé à lui dans le cours de son travail, mais qu'il reste extrêmement critique à son égard.

Si Marc Trillard consacre donc sa vie à l'écriture, il observe avec lucidité le monde littéraire et les contraintes du métier d'écrivain. Ainsi explique-t-il que "vivre de l'écriture" reste une réalité "très relative" : "90% des écrivains en France ont une autre activité". Il s'agit, pour le romancier d'un délicat  "équilibre à trouver" entre les activités directement liées à l'écriture (recherche, plan, écriture) et celles, plus rémunératrices, qui les rendent possibles.

Marc Trillard, auteur plusieurs fois primé, revient aussi sur l'importance de ces prix littéraires dans le parcours d'un auteur. S'il n'est pas dupe du fonctionnement des prix français, dont les jurys sont en grande part formés par les éditeurs qui publient les livres concourant ("Le prix littéraire français n'est pas un gage de qualité"), le romancier explique néanmoins l'opportunité qu'ils représentent pour les auteurs. "Un prix change tout" : un auteur, jusqu'alors inconnu, occupe durant une saison le devant de la scène. L'augmentation subite des ventes et les contacts qui se présentent alors bouleversent les perspectives de l'écrivain primé. Mais ce "changement extrêmement violent" ne va pas sans générer des difficultés : "comment gérer (en effet) une gloire si soudaine" ? Beaucoup d'auteurs disparaissent ainsi du monde littéraire à la suite d'un prix.

L'appel de l'ailleurs et l'incontournable question du politique

Après quarante ans passés en France, c'est "la curiosité et l'envie d'apprendre" qui poussent Marc Trillard sur les chemins d' "un étranger lointain", où il vit depuis douze ans.

Ces romans sont naturellement nourris de ces expériences. Ainsi Les Mamiwatas, "roman extrêmement autobiographique", rend compte de ses trois années passées au Cameroun, dans "une société en guerre" où "tout rapport humain est rapport de force". "J'ai fait mon éducation d'homme à cinquante ans.", déclare le romancier que l'on sent encore ému à l'évocation de ces souvenirs.

La politique s'invite ainsi naturellement au c?ur de chacun de ses récits. D'abord parce qu' "on n'échappe pas au politique" : "la politique, c'est toi et moi dès qu'on est ensemble."

Ensuite parce que des cadres politiques difficiles, comme la dictature, s'avèrent, selon l'auteur, des cadres romanesques particulièrement efficaces : "l'homme, mis en face de situations extrêmes, se révèle davantage que dans des situations de paix plus formatées". Cette "histoire brûlante" met l'individu devant la nécessité de la prise de décision, dans l'obligation d'un choix qui le révèle en tant qu'être humain.

Le "courage" apparaît ainsi pour Marc Trillard comme une dimension fondamentale de l'individu, que ses romans cherchent à interroger.

Le nouveau roman de Marc Trillard tournera justement autour du culte du cargo en Micronésie : fascinées par la découverte de la radio utilisée par les troupes américaines durant la seconde Guerre mondiale, les populations indigènes reproduisent l'appareil et les navires américains sous forme de maquettes stylisées qui deviennent objets intercesseurs avec leurs morts. Une histoire évidemment romanesque?

Les élèves de la classe de 1ère du Lycée français de Manille sont engagés, sous la houlette de leur professeur de littérature, dans un partenariat unique avec le romancier : ils suivront, étapes par étapes, la fabrique de ce nouveau roman. Des regards qui s'ouvrent sur le monde et apprennent à l'interroger avec recul critique et sensibilité.

Une aventure à suivre.

Gérald BOUCARD et François COUDRAY (www.lepetitjournal.com/manille) lundi 7 novembre 2016

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