Il y a des voyages qui se racontent en kilomètres. Celui-ci se raconte en émotions. C’est une immersion dans une nature immense, un retour à l’essentiel, où le téléphone perd de son importance et où le spectacle se trouve à chaque instant. Une croisière en Alaska évoque souvent quelques idées reçues, pourtant dans le sud-est de cet immense territoire, c’est le moyen le plus simple, et parfois le seul, d’accéder à des glaciers, et à des paysages oubliés du monde. Reportage d’Emmanuelle Franks.


Pendant une semaine, au départ de Seattle (soit à moins de 3 heures de vol depuis Los Angeles) le navire remonte lentement l’Inside Passage, ce labyrinthe de fjords, d’îles et de forêts qui borde le sud-est de l’Alaska. Ici, les réseaux téléphoniques disparaissent peu à peu, remplacés par le souffle du vent, des icebergs et le craquement des glaciers. Dans une époque où tout s’accélère, cette croisière offre un luxe devenu rare : celui de se couper du monde.
C’est aussi sans doute la meilleure façon de découvrir cette région. Une grande partie du sud-est de l’Alaska n’est pas reliée au réseau routier américain. Juneau, la capitale de l’État, n’est accessible qu’en bateau ou en avion. Glacier Bay ne se découvre réellement que depuis la mer. Quant aux petites villes côtières, elles sont séparées par des centaines de kilomètres de montagnes, de forêts et d’eaux profondes. La croisière devient alors bien plus qu’un moyen de transport : elle est la clé qui ouvre les portes d’un territoire parmi les plus sauvages de la planète.
Première escale : Juneau
La première escale est Juneau, capitale de l’Alaska depuis 1906. La ville est née en 1880 de la découverte d’or dans les montagnes environnantes. Aujourd’hui encore, les sommets enneigés dominent les rues tranquilles. Les paysages font penser à ceux de la Scandinavie. Il y règne une atmosphère paisible et relaxante.

Le port nous accueille avec plusieurs totems. Sculptés dans des troncs de cèdre par les peuples autochtones, notamment les Tlingit, les Haïdas et les Tsimshians, ils racontent une histoire : celle d’une famille, d’un clan, d’un événement marquant ou d’une légende.
Skagway
Puis vient Skagway, véritable décor de western. Ses trottoirs en bois et ses façades colorées évoquent les années de la grande ruée vers l’or du Klondike. En 1897 et 1898, près de 100,000 aventuriers débarquèrent ici, persuadés de faire fortune dans le Yukon voisin, au nord-ouest du Canada. En réalité, seuls quelques milliers d’entre eux trouvèrent de l’or. Le voyage était d’une extrême difficulté : il fallait franchir à pied les cols enneigés du Chilkoot ou du White Pass avec près d’une tonne de matériel imposée par les autorités canadiennes pour survivre à l’hiver.


Aujourd’hui, le mythique train du White Pass suit ce parcours historique et offre l’un des plus beaux panoramas d’Amérique du Nord.

Glacier Bay
Le lendemain, le navire pénètre dans Glacier Bay, probablement le moment le plus attendu de la croisière. Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, ce parc national rassemble certains des glaciers les plus impressionnants de la planète. C’est ici qu’on voit des icebergs. Ils dérivent lentement dans une eau bleu acier, tandis que d’immenses falaises de glace plongent directement dans la mer. Le silence est saisissant, parfois interrompu par le grondement d’un glacier qui libère un bloc de glace dans un fracas spectaculaire.
Glacier Bay est aussi un paradis pour les amoureux de la faune. Baleines à bosse, phoques, loutres de mer, otaries, aigles à tête blanche et parfois même des ours bruns peuvent être observés depuis le pont. Une paire de jumelles est indispensable.

Ketchikan
L’escale suivante mène à Ketchikan, souvent surnommée la capitale mondiale du saumon. Mais la ville est surtout le cœur de la culture des peuples autochtones Tlingit, Haida et Tsimshian. Les impressionnants mâts totémiques racontent les légendes, les familles et les traditions de ces peuples installés ici depuis des millénaires. Les maisons de bois colorées, les forêts profondes et les paysages baignés de lumière rappellent parfois les côtes de Norvège ou les grands fjords scandinaves.



Victoria au Canada
Avant le retour vers Seattle, le navire fait une dernière escale à Victoria, capitale de la Colombie-Britannique. Avec son architecture victorienne, son imposant Parlement dominé par la statue de la reine Victoria, ses pubs animés, ses boutiques de fudge et ses salons de thé, la ville évoque un Londres miniature posé sur la côte pacifique. Son ambiance britannique, à la fois élégante et vivante, offre un contraste saisissant avec les paysages sauvages de l’Alaska. Fondée au XIXᵉ siècle, elle fut longtemps la porte d’entrée des chercheurs d’or en route vers le Yukon.

Au fil du voyage, une autre histoire apparaît discrètement : celle de la Russie. Peu de voyageurs savent que l’Alaska fut une colonie de l’Empire russe pendant plus d’un siècle. Les premiers explorateurs russes s’y installèrent à partir de la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle pour développer le commerce des fourrures, notamment celles de la loutre de mer, très recherchées en Europe et en Asie. Mais la colonie coûtait cher à défendre et rapportait de moins en moins. Craignant de perdre ce vaste territoire face aux Britanniques, la Russie décida finalement de le vendre aux États-Unis. La transaction fut conclue le 30 mars 1867 pour 7,2 millions de dollars, soit environ deux cents de dollar l’acre. À l’époque, beaucoup d’Américains qualifièrent cet achat de « folie de Seward », du nom du secrétaire d’État William Seward qui l’avait négocié. L’histoire lui donna raison : quelques décennies plus tard, l’or, puis le pétrole, révélèrent l’immense richesse de ce territoire. L’Alaska devint officiellement le 49ᵉ État des États-Unis en 1959.
Une semaine en Alaska, c’est bien plus qu’une simple croisière. C’est le plaisir de retrouver la fraîcheur en plein été, le dépaysement de terres façonnées par les peuples autochtones, les explorateurs russes et les chercheurs d’or. C’est aussi la découverte de paysages à couper le souffle, où glaciers, montagnes et forêts composent un décor grandiose. Surtout, c’est une invitation à ralentir, à lever les yeux et à prendre le temps d’observer un monde où la nature donne encore le rythme.
E.F.
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