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Roman : "La disparition de Josef Mengele" d´Olivier Guez

Par Fernando Couto e Santos | Publié le 17/10/2017 à 23:59 | Mis à jour le 18/10/2017 à 12:23
"La disparition de Josef Mengele" d´Olivier Guez

L´écrivain et journaliste Olivier Guez retrace dans son dernier roman l´exil sud-américain de Josef Mengele, médecin à Auschwitz pendant la seconde guerre mondiale, surnommé "l´ange de la mort", qui a réalisé nombre d´expérimentations médicales sur les détenus.

 

Le sinistre docteur Mengele.

À la fin de la seconde guerre mondiale, peu de gens étaient prédisposés à entendre les témoignages des survivants de l´Holocauste. Les hommes politiques -et la société dans son ensemble- voulaient tout d´abord refermer les plaies, reconstruire leurs pays, et éviter les erreurs commises après la Grande Guerre de 14-18, fût-ce au prix d'une certaine amnésie concernant l´ampleur des horreurs de la guerre. Quelques criminels ont certes été traduits en justice, surtout dans le grand procès de Nuremberg, mais d'autres ont pu déguerpir et s´installer au Moyen Orient et surtout en Amérique du Sud où ils ont tantôt mené une vie discrète, tantôt prêté main forte aux dictateurs sinistres qui les ont accueillis. Un des cas les plus tristement emblématiques de cette dernière réalité fut celui de Klaus Barbie, officier de la SS, surnommé le boucher de Lyon, qui, réfugié en Bolivie, a activement collaboré avec l´armée bolivienne en donnant des conseils pour la recherche et la torture d´opposants. Soutenant le coup d´Etat du colonel Hugo Banzer en 1971, il a alors créé une organisation paramilitaire d´extrême droite, «Los novios de la muerte» ("Les fiancés de la mort"). Le retour du pays à la démocratie dans les années quatre-vingt a enfin permis son extradition en France. Néanmoins, avant de s´installer en Bolivie, Barbie était passé par l´Argentine, un pays où nombre d'autres criminels se sont réfugiés. Le président Juan Domingo Perón -qui n´avait pas caché sa sympathie à l´égard des puissances de l´Axe, pendant la guerre -a accueilli nombre d´anciens nazis allemands et est-européens comme Eichmann, Priebke, Schwamberber, Bohne, les oustachis croates Ante Pavelic et Dinko Sakic et le sinistre docteur Josef Mengele, le tortionnaire en chef d´Auschwitz. La fuite de Joseph Mengele est d´ailleurs le sujet d´un des romans les plus intéressants de cette rentrée 2017, intitulé justement La disparition de Josef Mengele d´Olivier Guez.

 

Le parcours de Josef Mengele en Amérique latine par Olivier Guez

Né à Strasbourg en 1974, écrivain et journaliste, Olivier Guez avait déjà publié un roman et d´autres essais remarqués, notamment L´impossible retour -une histoire des Juifs en Allemagne depuis 1945 aux éditions Flammarion. Il a également écrit en collaboration avec Lars Kraume le scénario de Fritz Bauer, un héros allemand, sur le juge et procureur qui fut l´initiateur des procès contre les nazis. Cette fois-ci avec La disparition de Josef Mengele, il retrace la vie du fameux tortionnaire qui choisissait parmi les prisonniers ceux qu´il jugeait les plus aptes à servir ses intolérables expérimentations médicales.

Le roman suit le parcours de Josef Mengele dès son arrivée en Argentine où il peine dans un premier temps à retrouver les contacts qu´on lui avait indiqués, traverse une mauvaise passe, mais finit par s´inventer une nouvelle vie à Buenos Aires sous le nom d´emprunt de Helmut Gregor, nom figurant sur les faux papiers qu´il avait ramenés d'Europe. En découvrant la ville, il prend ses précautions. Sur son plan, il cercle de rouge le quartier de Villa Crespo et la place Once, des endroits où les juifs ont leurs ateliers de confection, de peur de croiser un spectre d´Auschwitz qui pourrait le démasquer. Quoi qu´il en soit, il ne se sent pas trop dépaysé : "L´Argentine en plein boom est le pays le plus développé d'Amérique latine. Depuis que la guerre est finie, l'Europe dévastée achète ses denrées alimentaires. Buenos Aires regorge de cinémas et de théâtres ; les toits sont gris, les écoliers portent de sévères uniformes. Et comme en Allemagne au temps du Reich, on voue un culte au líder de la nation, un duo, un ours en uniforme d'opérette et un moineau serti de bijoux. Le rédempteur et l´opprimée : Juan et Evita Perón s´affichent triomphalement sur tous les murs de la capitale".

Très discret dans les premiers temps, Mengele commence, au fur et à mesure de son intégration dans la vie argentine, à fréquenter les cercles nazis. Attablé avec le pilote héroïque Uli Rudel, devenu conseiller de Perón, il se laisse emporter et évoque son passé de soldat biologique : "Mengele tombe le masque de Gregor. Médecin, il a soigné le corps de la race et protégé la communauté de combat. Il a lutté à Auschwitz contre la désintégration et les ennemis intérieurs, les homosexuels et les asociaux ; contre les juifs, ces microbes qui depuis les millénaires oeuvrent à la perte de l´humanité nordique : il fallait les éradiquer, par tous les moyens. Il a agi en homme moral. En mettant toutes ses forces au service de la pureté et du développement de la force créative du sang aryen, il a accompli son devoir de SS".

Il coule des jours plutôt heureux, il correspond avec ses proches et devient représentant des affaires familiales en Argentine en vantant la robustesse des machines agricoles Mengele aux fermiers du Chaco et de Santa Fé. Il connaît finalement son fils Rolf et son neveu Karl-Heinz et épouse son ancienne belle-sœur, veuve de son frère Karl Thaddeus. Néanmoins, vers la fin des années cinquante, la donne change : le monde commence à s´intéresser davantage aux crimes nazis. Eichmann est enlevé par le Mossad, les services secrets israéliens, et ramené en Israël où il est jugé et condamné à mort. Mengele doit s´enfuir. Il vit au Paraguay puis au Brésil dans la ferme d´une famille hongroise où les rapports finissent par se détériorer, mais son errance de planque en planque ne prend pas fin jusqu´à sa mort mystérieuse sur une plage brésilienne en 1979… 

Olivier Guez a puisé dans diverses lectures l´inspiration pour cette fiction sur une des figures les plus criminelles de l´hitlérisme car, comme il l'écrit à la fin, seule la forme romanesque lui permettait d´approcher au plus près la trajectoire macabre du médecin nazi. Si les bourreaux ne répondent pas de leurs crimes devant la justice, il y aura au moins la mémoire pour nous rappeler les atrocités commises. En épigraphe de l´œuvre, Olivier Guez ne pourrait mieux choisir que ces vers du poète polonais Czeslaw Milosz : "Toi qui as fait tant de mal à un homme simple/En éclatant de rire à la vue de sa souffrance/Ne te crois pas sauf/Car le poète se souvient".

Olivier Guez, La disparition de Josef Mengele, éditions Grasset, Paris, août 2017.

1 Commentaire (s)Réagir
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BrigitteD mer 18/10/2017 - 11:22

Parler de "détenus" et de "prisonniers" pour les déportés à Auschwitz (camp d'extermination) destinés à la mort d'une façon (gazage et crématoires) ou d'une autre (travaux forcés) ... me semble tout à fait inapproprié ... voire illisible ... C'est parce que les Nazis en avaient fait des "Untermenschen" (des sous-hommes), avec pour seule identité un numéro tatoué sur le bras, que des expérimentations comme celles de Mengele furent rendues possibles ... les déportés n'étaient en somme que des rats de laboratoire ... relire Primo Levi ...

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