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Festa do Cinema Francês : rencontre avec Xavier Giannoli

Par Maria Sobral avec la collaboration de Guillaume Bermond | Publié le 09/10/2018 à 23:56 | Mis à jour le 10/10/2018 à 00:11
Photo : ©M.J. Sobral
Xavier Giannoli

A l’occasion de la présentation du film l’Apparition (2018), à la Festa do Cinema Francês de Lisbonne qui se déroule du 5 au 11 novembre, son réalisateur Xavier Giannoli s’est confié au Lepetitjournal.com. Il raconte les dessous de son dernier film qui mêle spiritualité et journalisme, avec Vincent Lindon et Galatéa Bellugi en tête d’affiche et qui sort en salle au Portugal ce 11 octobre.

Lepetitjournal/Lisbonne : Comment avez-vous eu l’idée de ce film ?

Xavier Gionnoli : Ce film a quelque chose à voir avec mon éducation chrétienne. J’allais au catéchisme, j’ai découvert la religion en même temps que le cinéma, à l’adolescence. Mon voisin du dessous avait un projecteur, je regardais les films chez lui. Après est arrivé la VHS, et les films que je regardais avaient souvent à voir avec des choses religieuses. Il y a un rapport à l’image permanant. S’il y a bien une religion où l’image a tenu une place centrale, c’est le christianisme. J’ai découvert le cinéma au moment où au catéchisme on m’expliquait que "le monde ne s’arrête pas à ce que tu vois". J’ai toujours grandi avec cette idée. Je sens qu’il y a en moi une empreinte très forte de cette éducation, avec laquelle je lutte et avec laquelle je ne suis pas du tout en paix. Mais cette question de la présence ou de l’absence de Dieu, de la foi, s’est toujours posée dans ma vie et à travers mes films. Je raconte souvent des histoires d’imposteur. En réalité, ce sont des histoires de gens qui croient à quelque chose. Les personnages ont besoin de croire, même si c’est faux. Ce sont des questions existentielles qui ont toujours traversé les films que j’ai fait.

Puis j’ai lu un article dans le Figaro qui parlait d’une commission d’enquête canonique sur des apparitions à Medjugorje (Bosnie-Herzégovine). Une commission d’enquête qui cherche à faire la lumière sur ce qui pourrait être une imposture. Nous étions également dans un climat particulier : la France post-attentat et il y avait une rumeur médiatique qui parlait sans cesse du fait religieux, mais uniquement en le décrivant comme du fanatisme. Alors que dans l’histoire de l’Humanité, il y a toujours eu le fait religieux. J’avais besoin de me réapproprier une part intime de ces questions, car cela correspond à ma propre histoire avec une part d’actualité importante. C’est pour cela que le film commence sur une image d’actualité à la télévision et qu’il se termine dans un désert avec une église.

 

Pourquoi avoir utilisé une démarche journalistique ?

Ce film est une enquête. La seule chose qui rend possible le film, c’est le moment où je décide que c’est un bon sujet pour un film et je décide de faire une enquête sur le plus grand mystère de l’Humanité : une preuve de l’existence de Dieu. J’aimais bien la tension dans le sujet, un élément concret de l’enquête comme dans un film policier, mais en même temps j´appréciais que l’objet de cette enquête soit quelque chose qui échappe à l’enquête et qui amène le personnage beaucoup plus loin que ce qu’il attendait.
Cela donne aussi un dynamisme, le journaliste n’est pas que commentateur, il doit aller chercher les faits. C’est intéressant d’avoir un journaliste : quelqu’un qui croit aux images et à la parole, et de le confronter à quelqu’un qui vit dans le silence et qui n’a pas l’image de son apparition. C’est une tension très romanesque et très intéressante. Ce sont les deux forces contradictoires qui m’animent moi, comme homme. La tension entre les deux m’a semblé belle.

L´Apparition

Certains reprochent à votre film le nombre de coupures… Il serait trop cadencé ?

Oui ! Mais j’aime ça. J’aime faire des chapitres, justement parce que c’est curieux et je trouve ça beau. Les chapitres amènent du romanesque, une distance, puis une phase qui crée une attente par rapport au spectateur et qui m’intéresse.

 

Comment se passe l’écriture à deux avec votre ami Jacques Fieschi [scénariste, écrivain, réalisateur français ; ndlr] ?

Ce n’est pas une écriture à deux, j’écris seul, enfin… cela devient au fur et à mesure une écriture à deux. D’abord c’est moi et la réalité du milieu dont je parle. Je fais une longue enquête pendant laquelle j’ai rencontré des gens qui ont fait partie de commission d’enquête canonique. J’ai lu énormément de livres et vu des photos, des images, des archives. J’ai sillonné toutes les bibliothèques pour aller au contact de la réalité de mon sujet. Ensuite, j’ai eu l’intuition d’une trame romanesque, avec des personnages qui me sont inspiré par mon enquête. Ce ne sont pas les personnages de la réalité, mais il reste une empreinte de ce que j’ai vu dans mon enquête dans les personnages. Je tâtonne, finis par écrire un scénario puis je vais voir Jacques, avec qui on travaille ensemble dans son appartement ici, à Lisbonne. Ça fait au moins quatre ou cinq films qu’on fait ça ! J’aime profondément cette ville : les trouées sur l’Atlantique, la beauté, quelque chose de la civilisation européenne. Je regarde le Tage et me dis que de là sont partis des bateaux qui ont changé le monde. Je trouve la cinémathèque magnifique, j’aime marcher dans les rues. Il y a quelque chose chez les habitants qui est réservé et que j’aime.

Je travaille énormément le scénario, je suis très attaché au romanesque, à l’histoire. Quand ç’est fait avec intelligence, le romanesque donne de grand et très beau film. Je pense que la fiction, quand c’est fait de façon efficace, est beaucoup plus pertinente pour expliquer le monde dans lequel on vit, beaucoup plus que des images d’actualité.

 

Le travail préparatoire pour ce film a-t-il été long ?

Difficile à dire car ce sont des sujets auxquels je pense depuis des années. Je lisais des livres sur plein de choses et j’ai fait trois films depuis. Je me suis nourri de ça, et puis, à un moment c’est le moment. Par contre l’écriture en elle-même est rapide, je sors une première version en un mois. Je le fais rapidement pour que tout ce que j’ai appris, l’inconscient, se déverse malgré moi. À la fin, j’ai cette espèce de drôle d’objet et je retravaille dessus.

 

Comment avez-vous pensé le casting du film ?

J’ai écrit le film pour Vincent Lindon. Vincent a joué beaucoup de rôles très sociaux où il était en prise avec le monde moderne, dans ses dimensions économiques et sociales, notamment dans La Loi du marché (2015). Il incarne l’homme en prise avec la brutalité de la modernité de l’actualité. Et il n’avait pas fait de film où il était confronté à une dimension spirituelle et surnaturelle. Confronter quelqu’un qui croit au moment, par rapport à quelqu’un qui croit à l’éternité. Quelqu’un qui croit à la parole et au commentaire, contre quelqu’un qui croit au silence et au mystère et quelqu’un dont le métier a besoin d’image. Justement le personnage d’Anna, porté à l’écran par Galatéa Bellugi, n’a pas d’image à donner puisqu’elle n’a que ce qu’elle peut raconter. Cette tension me paraissait être un enjeu de la modernité du monde dans lequel on vit : celle qui croit jusqu’à se perdre, et celui qui ne croit pas jusqu’à se sentir vide, et c’est un dialogue qui m’habite entre ces deux personnages.
 Après casting classique, on cherche et puis d’un coup elle est apparue, elle racontait son apparition et c’était éblouissant. Elle a quelque chose de très incarné, très moderne, elle pourrait jouer dans un film des frères Dardenne. J’aimais bien la question de la foi et de la croyance qui s’enracine dans une esthétique et des corps d’acteurs qu’on sent réalistes, concrets et contemporains. Ce ne sont pas des gens évanescents, ce sont des gens d’aujourd’hui. Ce n’est pas du tout l’esthétique de Da Vinci Code, nous sommes dans des lieux très contemporains, très concrets.

 

Le tournage a été fait sur les lieux mêmes, autant en France qu’en Jordanie ?

Absolument, je tiens beaucoup à cela. Nous étions à la frontière syrienne. C’est inouï de pouvoir voir cet endroit car normalement, on n’a pas le droit d’y entrer. Nous avons pu aller dans ce camp qui est à dix kilomètres de la Syrie, c’était impressionnant. J’avais besoin, comme cinéaste, de me heurter à quelque chose de l’histoire, de la violence du monde moderne. C’était dans mon projet de voir comment l’actualité, le fanatisme, l’islamisme, nous poussent à nous demander qui nous sommes, à quoi nous croyons et quelles sont nos valeurs. Et moi j’avais un souci de beauté et de vérité humaine, comment puis-je trouver mon chemin là-dedans ? Cela passait par aller dans un vrai camp, là-bas. Quand je fais du cinéma, j’ai besoin d’enraciner mon sujet dans une dynamique concrète et documentaire, et de lui donner le rythme d’une enquête, et je trouve que c’est comme ça qu’on ouvre le plus de portes, au cinéma et à l’esprit.

 

Garderez-vous en mémoire quelque chose de particulier de ce tournage en Jordanie ?

Cela a été un des plus grands chocs de ma vie d’homme, de me retrouver au milieu du désert, dans ce camp de réfugié, avec ces gens pacifiques, gentils, accueillant, désemparés, qui ont fui la destruction et la mort. J’étais avec eux, je buvais le thé avec eux, je parlais avec eux. Donc le tournage dans le camp était très marquant. De même avec les autres espaces en Jordanie, quand on fait un film où il est question du christianisme et que juste à côté, il y a un endroit qui est supposé être le lieu de baptême du Christ... On est en contact avec l’histoire, l’actualité et l’éternité poétique de ces questions.

 

Pouvez-vous nous faire un point sur la création d´un cinéma dans le camp de réfugié de Zaatari en Jordanie ?

On le fait vraiment, c’est un projet concret. Cela a été plus compliqué que prévu, on pensait faire cela en trois mois mais on a mis un an. Finalement l’UNICEF nous a aidé et on va construire le cinéma en dur. On a vécu des choses incroyables. Ce qui coûtait cher c’était le vidéo projecteur. J’ai eu un coup de téléphone de M. Chapuis, président de Canon Europe, qui avait décidé de nous l’offrir. Plein de gens ont donné, c’est une petite réponse modeste, culturelle, artistique à la folie du monde. La difficulté, ça va être de faire vivre le cinéma. On est en train de calculer combien il va nous falloir par an.

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Aviez-vous pour objectif dans ce film d´amener le spectateur à une réflexion ?

Non, je crois au cinéma comme expérience sensorielle, émouvante et tant mieux. Je ne fais pas le film que pour provoquer la réflexion. J’avais une volonté d’élévation. J’espère que quand les spectateurs voient ce film, ils ressentent un désir d’élévation à des questions importantes de nos vies. Après je ne suis pas philosophe ou intellectuel, j’exprime des débuts d’idées, des émotions, des interrogations ; je ne suis pas un universitaire. Quand j’étais jeune cinéphile, certains disaient, en parlant du metteur en scène, « il n’a pas traité le sujet » ; je me souviens de cette phrase, en me disant « que veut dire traiter le sujet ». Je ne comprends pas, un cinéaste n’est pas un universitaire qui va faire le tour du sujet. J’espère avoir plus de libertés, je traverse un univers qui va m’amener à un certain nombre d’interrogations, de questions. Il y a dans l’Art quelque chose qui va dépasser la réflexion, et qui va être à la fois une expérience sensorielle, émotive et romanesque. On va sortir de la salle en étant ému, et peut-être en s’interrogeant.
La seule et unique chose à laquelle je pense, ç’est faire un bon film. Qu’il y ait une réalité, une humanité, quelque chose qui soit vivant. Et après, le film est livré à la subjectivité de chacun à un certain moment de l’actualité. J’avais peur que le film fasse douze entrées, même avec Vincent Lindon, je me suis dit : est-ce qu’on peut faire ? Aujourd’hui, les gens vont voir des films, ils ne vont plus voir des stars. Le film a bien marché en France, il a fait 500 000 entrées. J’avais peur que le sujet n’intéresse pas du tout. On espère toujours que ça marche plus évidemment, mais c’est très bien.

 

Comment placez- vous ce film dans votre parcours, votre carrière ?

C’est une continuité. Les hasards de ma vie, de mes lectures, font que tout d’un coup je m’intéresse à un sujet, et puis j’enquête, je travaille. D’ailleurs, quand j’en parle avec des journalistes, quand j’y réfléchis, je me rends compte qu’il y a des choses qui tournent autour des mêmes interrogations. C’est le propre de l’artiste. Je crois que ce qu’on me désigne comme étant mes obsessions ne sont pas refermées sur moi-même, elles sont ouvertes sur le monde et sur une interrogation qui nous habite tous. Elles ont à voir avec le besoin d’amour, la solitude, l’isolement, la violence de notre époque, le besoin d’élévation, l’illusion, le besoin de croire, l’espoir que quelque chose de plus beau est possible. Ce sont des thèmes qui ont une vérité humaine, je ne les choisis pas comme ça, ce sont des thèmes qui m’habitent. Maintenant dans la vie des cinéastes, il y a des moments où l’on peut avoir envie de se réinventer, d’essayer autre chose, de se chercher. Le problème, c’est que même quand on essaye, on revient à ce qu’on est.

 

Avez-vous des projets à venir ?

Une adaptation des Illusions Perdues de Balzac.

 

Bande annonce

 

Programmation de la Festa do cinema francês ici
 

 

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