

Dominique Wolton a donné une conférence à Lisbonne le 4 novembre dernier en partenariat avec l'Institut Français du Portugal sur le thème de la communication. Directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), c'est un des grands spécialistes de la communication, son sujet de prédilection sur lequel il a beaucoup écrit notamment dans son dernier ouvrage en date Communiquer c'est vivre (2016) aux éditions du Cherche-Midi. A l'heure où s'ouvrait à Lisbonne le Websummit et alors que des entrepreneurs du monde entier venaient présenter leurs innovations, M.Wolton a lui aussi abordé le sujet de la technologie pour remettre en question sa place dans notre société. Lepetitjournal.com/lisbonne a pu assister à la conférence et s'entretenir avec ce spécialiste. Nous retraçons ici les grandes lignes de sa présentation.
"Informer n'est pas communiquer"
Dominique Wolton débute sa conférence par un bref rappel de l'histoire de la communication et de l'information. Selon lui, un élément essentiel pour comprendre les enjeux actuels de la communication et de l'information est "la rupture du XXème siècle" : "Pendant des siècles, informer c'était communiquer. Cependant les progrès techniques inouïs accomplis par l'homme au XXème siècle ont transformé ce paradigme : informer ce n'est plus communiquer". Il met particulièrement en avant l'arrivée progressive de nouvelles technologies : la radio puis la télévision et enfin internet qui ont transformé ce rapport qu'entretenaient les hommes avec la communication. La communication est pour lui un processus lent de compréhension mutuelle entre deux êtres humains. L'information quant à elle, s'est transformée et est devenue beaucoup plus rapide, instantanée, si bien qu'aujourd'hui les deux processus sont presque opposés et visiblement incompatibles.
"Nous sommes mieux informés mais nous n'arrivons plus à communiquer"
La situation actuelle de l'information et de la presse préoccupe M.Wolton. "Qu'arrive-t-il quand on sait tout et que l'on voit tout ?" s'interroge-t-il. Puis, il ajoute lors de cette conférence à la salle bien remplie que dans ce contexte "la presse augmente l'altérité", la probabilité de se méfier de l'autre et donc de ne plus communiquer. "Nous sommes plus libres, mieux informés, mais nous n'arrivons plus à communiquer", c'est selon lui le paradoxe principal de notre époque. "Les récepteurs [nous tous, ndlr] sont bombardés d'informations et n'arrivent plus à communiquer". L'afflux continu d'informations, indépendamment de sa qualité, ne ferait que nous renfermer sur nous-même alors que selon M. Wolton, nous devrions nous tourner vers la communication avec l'autre, celui qui est différent : procéder à une sorte de négociation interculturelle. "Que cela soit dans le monde universitaire ou dans le monde des médias, nous avons perdu la notion d'esprit critique qui est pourtant un des principaux enjeux de la communication" dit-il. "Il est désormais impossible de lire dans la presse un article scientifique, sans que le journaliste ne tente de vulgariser un maximum le sujet pour toucher le plus de monde possible. Pourtant la vie et la société dans laquelle nous vivons ne sont pas simples, quand on perd cette complexité, on perd l'esprit critique et donc on perd la communication" poursuit-il. L'information, devenue une information de masse, aurait un impact négatif sur nos sociétés. "Sans cet esprit critique donné par une information de qualité, on arrive dans une situation de ras-le-bol général et à un refus permanent de l'autre, un refus de la communication" affirme-t-il.
L'impact des réseaux sociaux et d'Internet
"Quand on utilise les réseaux sociaux, on ne fait que s'exprimer. Contrairement à ce que l'on peut croire, on ne communique pas. Les réseaux sociaux sont l'incarnation de ce rêve de l'être humain qui est que la technique va permettre de combler les différences culturelles. Il faut aujourd'hui dé-techniciser pour retrouver de la communication". Selon lui, notre société de plus en plus technicisée a également fait perdre à la presse son objectif d'information, de démocratie et de production de communication pour rentrer dans une logique comptable. "On mesure la popularité d'une idée ou la pertinence de celle-ci uniquement au nombre de J'aime sur Facebook et de retweets sur Twitter", "Internet n'est pas un espace de liberté ou chacun s'exprime comme il le souhaite, les réseaux sociaux et le web posent la question de la communication entre des individus, qui par ailleurs, n'ont rien en commun" poursuit-il. "Sur Internet, nous sommes dans des groupes avec lesquels nous partageons des idées ou des intérêts, nous suivons des pages ou des sites" dit-il. Ce degré de technicité trop important amènerait les hommes à ne plus communiquer, à se contenter d'exprimer des opinions sans réflexion. "Le défi du XXIème siècle est le défi de la communication, mais une communication qui privilégie l'humain" conclue-t-il.
Guillaume Bermond (www.lepetitjournal.com/lisbonne.html) lundi 21 novembre 2016













