

Dès que l´on rentre à l´Institut Français du Portugal à Lisbonne, on constate qu´il y a eu du changement. Quelque chose a changé depuis septembre 2013, date de l´arrivée d'Azouz Begag, le nouveau Directeur et Conseiller de Coopération et d'Action Culturelle auprès de l'Ambassadeur de France. Il veut s'appuyer sur la diversité et la modernité des valeurs françaises pour redonner une image attractive de la France et de sa langue auprès des jeunes Portugais. Il aborde ce thème parmi d'autres, dans un entretien avec le Petitjournal.
Ecrivain traduit dans une quinzaine de langues, Azouz Begag a été aussi Ministre-délégué à la Promotion de l'égalité des chances, entre 2005 et 2007, dans le Gouvernement de Dominique de Villepin. Chercheur au CNRS et enseignant de profession, scénariste, il a toujours eu le désir de participer activement à la vie de la cité. C´est pourquoi, il s´est engagé activement dans la vie politique, avant de bifurquer vers le milieu culturel en acceptant le poste de Directeur de l´IFP. Les questions identitaires, la mobilité, l´immigration, la littérature et le cinéma le passionnent.
(Photos : M.J. Sobral)
L´identité méditerranéenne
Lepetitjournal.com : Pourquoi avoir choisi de venir au Portugal pour occuper ces fonctions à l´IFP ?
Azouz Begag : J´ai pour principe, tous les 7 ou 8 ans, de changer de vie pour redevenir un enfant, un nouveau-né, et réapprendre la vie pour me régénérer. Lorsqu´on m'a proposé le poste de Lisboa, immédiatement mon c?ur a bondi à cause de mes références : Pessoa, Saramago et? Eusebio, le grand joueur de football du Portugal. Je me suis dit c'est exactement le pays dans lequel je veux m'expatrier parce que j'ai grandi avec des enfants d'immigrés portugais dans les années 60 qui étaient exactement dans la même situation sociale, économique et psychologique que moi. Eux aussi vivaient avec le mythe du retour au pays, le sentiment d'humiliation sociale dans les chantiers de construction, la même pauvreté, c'est à dire celle qui faisait qu'à l'école, les enfants d'immigrés algériens et portugais étaient logés à la même enseigne, dans les classes de section d'éducation spécialisée, ou de CAP. On était inadapté.
Nous autres, enfants d'Algériens, on s'est retrouvé avec les Portugais, mes frères de situation. Mais attention : on était adversaires sur le terrain de football. Chacun défendait ses couleurs. L'association sportive portugaise et l'association sportive algérienne sur le terrain de football se battaient pour des pays différents. Il devait y avoir un vainqueur et les Portugais étaient souvent, hélas ! Meilleurs que nous. Mais nous sommes devenus frères en football, plusieurs années après, lorsqu'un grand joueur du Futebol Clube do Porto qui s'appelle Rabah Madjer a marqué un but d'anthologie contre le Bayern de Munich. Ce joueur d'origine algérienne est devenu une légende portugaise que nous autres enfants d'Algériens et de Portugais avons élu comme notre héros commun.
Les aspects affectifs ont donc eu leur importance ?
Oui, le Portugal me parlait ! Je savais aussi qu´ici j'allais arriver dans un pays qui est à quelques centaines de kilomètres de l'Afrique du Nord ? parents originaires d´Algérie. J'avais entendu parler de cette région magnifique où mes ancêtres étaient venus, l'Algarve (al Gharb, l'ouest en arabe), entendu ces noms qui commencent par "al", Alcácer, Alfama, Alcântara, Albufeira, etc? Et je me suis dit "Já falo português !", parce que tous les mots qui commencent par "al" sont des mots qui viennent de la langue de mes parents. Cela faisait beaucoup d'affinités avec le Portugal, sans oublier les odeurs de la cuisine qui sont, par ailleurs, un élément fabuleux de l'identité des uns et des autres. Quand je suis arrivé dans ce pays et que j´ai senti l'odeur de la coriandre, je me suis dit "voilà tu es à la maison", je me suis senti chez moi, ma mère a toujours cuisiné avec la coriandre, les soupes en particulier. Quand j'entends au restaurant le serveur portugais me dire "azeite", le même mot que dans la langue arabe, cela me fait sourire. Alors là je me dis que beaucoup d'éléments me laissent penser que la France, l'Algérie et le Portugal se rejoignent en moi pour former une identité méditerranéenne. Le Portugal est un pays fabuleux parce qu'il est à la fois atlantique et méditerranéen, européen et africain, un pays relais du monde. Un pays de départs et d'arrivées, un pays de croisements et de rencontres.
L´élégance des Portugais : pas de délit de faciès
Je vais vous faire une confidence : ma compagne française me dit assez souvent qu´ici, lorsqu'elle se promène dans la rue, les gens ne la regardent pas comme en France? Je peux dire aussi la même chose pour moi. Jamais je n'ai ressenti ici de délit de faciès. Mon visage, au Portugal, n'est pas source de rejet, d'inquiétude. Je me sens léger. Il y a une douce élégance chez les Portugais, associée à une sorte de modestie, d'humilité qui me touche profondément (sauf quand on est au volant de sa voiture, alors là, c'est autre chose...).
On a donc en France une image des Portugais qui ne correspond pas à la réalité actuelle ?
C´est clair, il n´y a qu´à voir le succès énorme du film "A Gaiola Dourada" (La cage dorée). L'image du Portugais maçon a longtemps plombé l'image des Portugais, mais c'est fini. Je pense que le peuple portugais depuis des générations porte le poids de cette image qui n'est pas celle du Portugal que je vois aujourd'hui, je suis ému de voir l'élégance comportementale, l'élégance dans le rapport à l'autre. Le Portugal a tellement changé en une génération ! Lisboa est une ville pleine de charme authentique et de modernité. Il n'y a qu'à monter du côté du Cristo Rei pour s'en convaincre en un clin d'?il !
Lors de votre arrivée au Portugal, par quoi avez-vous été surpris ?
Je suis venu en voiture et la première chose qui m'a le plus marquée ce sont les péages automatiques, c'est une avancée importante. Tout est prélevé sur votre compte. J´ai trouvé ça bien moderne. Mais arrivé ici à Lisboa, la première chose qui m'a surpris, c'est cette lumière. Cette clarté inouïe qui enflamme les façades des immeubles et des maisons. Et on se dit quelle chance de pouvoir assister à ça ! Tous les gens du monde veulent venir au Portugal aujourd'hui. Rares sont les pays qui ont un pouvoir d'attractivité aussi puissant.
Quelque chose m'a aussi surpris les premiers jours. En parlant avec des jeunes Portugais, je me suis aperçu que le français n'était plus leur langue. En une génération, depuis les années glorieuses 80/90 du rayonnement français au Portugal, il y a eu une évolution très rapide, que la France n'a pas anticipée. Je pense d´ailleurs que nous avons été dépassés par la rapidité des changements et que les moyens de faire face à ces bouleversements n´ont pas été suffisants.
Depuis des décennies la France traîne une image stéréotypée de pays élitiste, avec une petite dose d'arrogance, et du coup sa langue est considérée comme une langue difficile. Les jeunes de cette dernière génération se sont plus tournés vers ce qui leur parait plus facile : l'anglais et l'espagnol. L'anglais est associé à l'apprentissage naturel par les temps qui courent, et l'espagnol à la facilité, à la fête, quand c'est la fête autour d'une langue on peut l'apprendre en jouant, ce qui n'est pas l'image de la langue française. Il aurait fallu depuis 25 ans, transformer la communication autour de notre langue, par le biais de la diplomatie, pour faire face à ces défis. La moderniser, l'habiller pour les jeunes avec le rap, les slammeurs? pas seulement Mireille Mathieu et Edith Piaf.
Accueil chaleureux, diversité culturelle et réseau francophone 
C´est pour cette raison que vous avez décidé d´apporter des changements visibles à l´IFP, afin de changer l'image de la France ?
Bien sûr ! J'ai mis des couleurs, des tapis, des fauteuils, un accès internet dans l'accueil, ça donne une ambiance chaleureuse, invitante. Vous rentrez dans mon bureau, quel est mon premier geste? Je vous offre un café ! C´est un geste du sud qui est symptomatique d'une identité dans laquelle on se reconnaît. Tous les Portugais voient ça. Ils sont accueillis dans mon bureau avec des détails dans lesquels ils se reconnaissent. Et puis, il fallait jouer la carte de la diversité. Aujourd'hui par exemple, je marche dans la rue, je demande au hasard à un jeune "Tu connais Slimani ?" Bien sûr ! Slimani est un joueur de football du Sporting, 23 ans d'origine algérienne, une vedette du club du Sporting et "o jogador Slimani fala francês" pas l´arabe, ni le portugais, mais le français, lorsqu'il donne des interviews à la télé ! Ce joueur est un messager de la diversité culturelle et il véhicule une image de la France. La diversité est porteuse de modernité et elle nourrit la langue.
Faire en sorte que les jeunes Portugais apprennent la langue française dans cet esprit c´est ce que nous faisons avec la Francophonie, "é uma festa", c'est la fête ! Il faut relancer cette image de la fête liée à notre pays parce que derrière elle, il y a l'idée d'être bien ensemble, dans une société où la fraternité est gravée dans le marbre. C´est l'esprit français, être ensemble, vivre ensemble. Je veux participer à répandre cet esprit humaniste. C'est pourquoi, pour la première fois de l'histoire, l'Institut "Francês de Portugal, em 30 anos" est sorti de ses murs pour aller faire connaissance avec ses voisins. J'ai pensé que si on voulait rayonner au Portugal, il fallait d'abord rayonner dans son voisinage immédiat, avec ses voisins, les connaître d'où l'événement "há festa na rua" durant la semaine de la Francophonie en mars dernier. On a été voir tous les restaurants du coin, les librairies le "cabeleireiro Vincent", la "Igreja" pour leur proposer de s´associer à la Fête de la Francophonie. Grand succès !
Vous pouvez nous citer d´autres exemples de vos actions ?
Nous avons beaucoup de livres que personne ne lit à la médiathèque, alors, avec la cafétéria de l´IFP nous avons mis en vente certains livres pour un montant symbolique de 2 Euros. L´argent encaissé est offert par la cafétéria Praline à la "Igreja" et aux sans-abris. Tous les matins, quand je viens à l'Institut je vois les pauvres dans la rue Luís Bivar qui demandent à manger et je ne peux pas ignorer ces gens. Nous organisons cette vente et nous allons inviter le "Padre" de l´église à venir chez nous pour une rencontre fraternelle.
Puis, après l´accueil dans le partage, le respect de la diversité culturelle dans la modernité il y a un troisième aspect qui est la Francophonie. Il est nécessaire de s´appuyer sur le réseau des pays francophones. Pourquoi ? Pour dire aux jeunes Portugais, regardez 150.000 d'entre vous chaque année sont obligés de partir pour trouver du travail à l'étranger, vous êtes condamnés à la mobilité internationale et pour vous quelle belle plus-value que de parler français! L'Algérie est francophone, le Maroc, la Tunisie, la Suisse bien sûr, la Belgique, le Sénégal, le Canada... Il faut donc montrer aux jeunes Portugais que c'est un élément incontournable dans un C.V de dire "je parle français". Ceci est un bon argument pour continuer à faire vivre notre langue française.
Un rôle renforcé pour la Festa do cinema francês
Alors, il n'est pas trop tard pour la langue française ?
J'aime cette question, parce qu'en réalité je me la suis posée. Est-ce que nous n'avons pas déjà perdu la guerre de la langue ? On ne pourra pas rattraper l'anglais, par contre continuer à exister et à faire valoir la francophonie auprès des jeunes Portugais, c'est une bataille que de toute façon, on ne perdra pas. Et puis, en s'appuyant sur la diversité, la modernité des valeurs françaises, nos jeunes, les banlieues créatives, on peut contrecarrer les clichés nous renvoyant à l'arrogance, l'élitisme de la France. On peut transformer l'image et regagner du terrain. J´ai été Ministre de l'égalité des chances, et l'égalité des chances c´est plus important que jamais aujourd'hui. Elle consiste à dire aux jeunes de France : ne dites jamais ?Ce n'est pas pour moi', mais plutôt ?pourquoi pas moi !'. Si les jeunes ne viennent pas à nous, il faut aller vers eux, dans d´autres quartiers, de l'autre coté du Tage, là où les gens n´ont aucune chance de voir de près des événements culturels français. Je voudrais aller avec un orchestre de musique classique dans ces quartiers, jouer pour les gens et observer dans les yeux des enfants la lumière de l'enchantement.
De façon plus synthétique, pouvez-vous résumer les grandes orientations qui président à votre action à l´IFP ?
Décloisonner l'Institut qui fonctionnait sur la base de secteurs. Secteur de l'audiovisuel, secteur linguistique, secteur culturel universitaire? très cloisonné avec des gens qui travaillaient chacun de leur coté, autonomes, sans beaucoup de communication interne. En fait, j'ai cherché à recréer une équipe où tout le monde travaille dans la polyvalence et où le travail soit plus riche pour chacun. J´ai aussi transformé le visage de l´Institut, en cassant les rigidités qui existaient, les portes de la médiathèque, où j'ai fait entrer la lumière, restent désormais grandes ouvertes. J´ai fait mettre des livres dans la cafétéria avec un petit coin livres, et ça marche bien. J´ai installé de la chaleur humaine. Puis, dans l´esprit de la diversité culturelle et du réseau linguistique francophone, j´ai rapproché l´IFP de l´Alliance-Française pour mutualiser nos efforts.
Je voudrais créer un espace d'exposition pour tous les créateurs de la communauté française au Portugal, peintres, sculpteurs, inventeurs, jeunes ou moins jeunes, reconnus ou inconnus, bons ou moins bons? et donner l'occasion à tout le monde d'avoir un espace d'accueil à l'IFP.
Dans les deux ans à venir, je vais faire en sorte que le socle de l'action culturelle française soit dirigé vers les jeunes et les catégories modestes. Le cinéma plaît aux jeunes, je veux en faire le pilier de notre action. Nous avons attiré près de 30.000 personnes à la Festa do cinema francês en 2013, présente dans 7 villes. Cette année, 15ème anniversaire, nous allons faire le double, nous serons sur 15 villes pour espérer toucher au moins 50.000 personnes. Un village (tentes) sera installé devant le cinéma São Jorge durant la première semaine d'octobre. La festa du cinéma sera ouverte à la Fête de la France, en collaboration avec Atout-France. Toutes les Alliances Françaises du pays seront sollicitées pour que cette Festa rejaillisse positivement sur notre réseau et les professeurs de français avec leurs élèves. En outre, un cycle "Festa na Aldeia" est étudié pour aller faire des projections de films français en plein air, dans quelques villages du nord du pays. Les villes françaises jumelées seront sollicitées pour réactiver, à cette occasion, leur jumelage avec leurs partenaires portugais. Désormais, l'IFP et Alliance Française sont associés dans cette fête du cinéma qui est notre vitrine culturelle au Portugal. Le but est de décliner de cette Festa toute notre action, sans négliger la coopération universitaire entre Portugais et Français qui existe et existera toujours. Un rendez-vous ?Philo d'Omar' sera confié à un enseignant du Lycée français?
Pour finir, vous avez l´intention de partir à la découverte du Brésil après le Portugal ?
Non, c'est une bêtise que raconte cette machine qui s'appelle Wikipedia. Beaucoup de gens croient que wikipedia c'est l´Encyclopédia Universalis alors que, en ce qui me concerne, c´est une duperie. Comment monsieur Begag, Conseiller Culturel à Lisbonne, nommé par le Ministre Laurent Fabius, pourrait dire en 2013 qu'il sera nommé au Brésil en 2017 ! C´est un mensonge. Tout comme l´information selon laquelle j'habite "aux frais de la princesse" dans une maison de 300 m2 avec vue sur le Tage. Je suis indigné. Ces mètres carrés sont payés par mon salaire et non pas par la princesse qui a bien d'autres dépenses à régler en ce moment?
Finissons sur une note plus joviale même si elle est nostalgique, que pensez-vous du fado ?
J'adore ! C´est une expression musicale qui parle à mes larmes, et qui me plonge dans une immense intranquillité lorsqu'il pleut des cordes sur le Tage en décembre. Quant à la saudade, il n´y a qu`à regarder et écouter !
ce ciel couleur lilas
qui brille ces jours sur Lisboa,
pour comprendre le tumulte dans le c?ur
de chaque Portugais
qui vit loin
de sa, Minha terra.
Custódia Domingues et Maria Sobral (www.lepetitjournal.com/lisbonne) jeudi 5 juin 2014
www.ifp-lisboa.com













