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QUINTA DA REGALEIRA - une propriété de Sintra très insolite

Par Lepetitjournal Lisbonne | Publié le 24/11/2016 à 23:00 | Mis à jour le 04/06/2020 à 23:32
IMG_2483_Quinta da Regaleira - Sintra

En 1893, la "Quinta da Regaleira" a été vendue aux enchères et achetée par Antonio Augusto Carvalho Monteiro, un millionnaire né à Rio de Janeiro, en 1848, que l'on appelait souvent "Le Monteiro des millions", capitaliste excentrique, vivant de ses rentes et bénéficiant d'une fortune liée au commerce du café et des pierres précieuses, qui lui permit de ne jamais exercer aucune profession. Son père Francisco Monteiro, un Portugais de la région de Beira, avait fuit au Brésil pour ne pas suivre les volontés familiales de devenir prêtre. Travaillant au début dans une entreprise d'importation de charbon anglais, il se maria avec la fille d'un riche commerçant, qui avait suivi la cour portugaise dans son exil, à partir de 1808.

Antonio Monteiro le collectionneur
Antonio Monteiro acheta, en 1874, le palais de la rue do Alecrim, au numéro 70, à Lisbonne, après la faillite du conte de Farrobo. Cette demeure avait servi  de résidence au général Junot pendant la première invasion française. Ce passionné d'entomologie y  déposera sa vaste collection de lépidoptères et de coquillages,  provenant essentiellement du Brésil.  Au Portugal, il découvrira une nouvelle espèce de papillon dans le massif montagneux de l'Estrela. Tous ses exemplaires recevaient une préparation irréprochable et dans sa bibliothèque se trouvaient réunis plus de 600 ouvrages de science naturelle. Après sa mort, la plus grande partie fut vendue à Paris, au Museum de zoologie de l'Université de Coimbra, à l'Institut de recherche scientifique et tropical de Lisbonne et au Musée Bocage (qui brûla en 1978). Ce collectionneur exceptionnel aura réuni aussi près de dix milles gastéropodes.

Dans la capitale portugaise, Antonio Monteiro suivra des cours administratifs,  un cours de Droit et de philosophie naturelle à Coimbra (1871), dominant le latin, le grec, le français et l'allemand. Passionné par l'épopée des "Lusiades" de Luis de Camões, il avait appris par coeur toute l'oeuvre et possédait une bibliothèque exceptionnelle sur le sujet. Il reçu aussi plusieurs prix dans le domaine de l'agronomie et de la minéralisation.

La construction de la Regaleira
Une fois en possession da Regaleira, Antonio Monteiro va y ajouter d'autres terrains alentour pour l'agrandir, constituant une propriété pentagonale. Pour que le palais et son jardin soit bien pourvue en eau de source, il va acheter aussi les droits sur les eaux de zones plus élevées, non utilisées par les propriétés voisines, et construire un système d'aqueducs, (réseau de 7 km d'extension) pour amener l'eau jusqu'à chez lui. L'ensemble que l'on peut visiter aujourd'hui est le fruit d'une réflexion d'un homme mûr, qui lui consacra une vingtaine d'années de sa vie et qui voulait atteindre un certain objectif. L'architecte français Henri Lusseau (1854-1931) dessina les premiers plans entre 1895 et 96, mais vu les difficultés qu'il eut à réinterprété le style manuélin que le propriétaire voulait obtenir, il fut congédié. Ce sera l'Italien Luigi Manini, qui fit carrière comme scénographe au théâtre La Scalla de Milan et, à partir de 1879, dans des théâtres de Lisbonne comme le São Carlos, qui le remplacera. Entre 1898 et 1911, les deux hommes travaillèrent en équipe, l'un étant le cerveau du projet et l'autre le réalisateur artistique, reconstruisant le palais tout en remodelant le jardin et en l'agrandissant. L'Italien eu le patron idéal, puisque l'argent n'était pas un problème et que Antonio Monteiro appréciait à la fois l'opéra et l'abordage scénographique de Manini.

Mais quel était l'objectif du penseur ?
Pour beaucoup, le propriétaire da Regaleira était lié à des sociétés initiatiques secrètes, mais aucun document n'a été trouvé pour le confirmer. Cette réputation explique cependant le succès de cette propriété, visitée à partir de 2009 par plus de 200 000 personnes, et dernièrement, en 2015, par un demi-million." Une demeure philosophale, un territoire scénique, de caractère mythique, correspondant à un voyage initiatique, qui exprime l'idéologie de son mentor, voilà tous les qualificatifs qui peuvent définir la "Quinta da Regaleira". Les sources d'inspiration sont liées aux Découvertes portugaises, imbriquées dans la mythologie, par une décoration néo-manuéline selon une vision romantique, ponctué de références aux classiques, à Camões  avec son épopée d'un voyage initiatique, mais aussi à Dante de la "Divine Comédie" et son monde souterrain, dans l'évocation de la chevalerie spirituelle et de la mission templière assumée par l'Ordre du Christ, affirmant la tradition mythique lusitanienne, tout comme la chapelle consacrée au culte de la Vierge. Au plus haut point, on y rattachera une conception de l'espace comme une réalité ontologique, en référence aux origines de l'homme, sa nature et son destin et en concrétisant l'idéal d'un nouvel âge d'or pour l'humanité par la convergence du savoir, de l'harmonie et de l'abondance", comme l'affirme João Cruz Alves, l'administrateur-délégué de la Fondation Cultursintra.

Un lieu riche en symboles
Dans de nombreux recoins de la Regaleira, ce programme symbolique s'associe à ce que l'on sait du propriétaire naturaliste, que ce soit dans la serre où Monteiro cultivait des orchidées,  dans la fontaine des Chimères ornée de bivalves et gastéropodes à figure humanisée qui représente la sagesse de la nature, dans le coquillage géant que tiennent les deux créatures du "portail des gardiens" ou dans ce bestiaire, qui domine la terrasse privée du palais, composé d'animaux fantastiques, hybrides, avec des connotations alchimiques, représentant la transmutabilité de la matière et l'aspect transitoire de toute chose. Bref, une grande toile de philosophie naturelle lusitanienne. On trouve également dans la décoration de l'intérieur du palais de nombreuses références à la chasse, car en portugais "monteiro" veut dire garde-chasse.

Dans le jardin des scénarios se succèdent
Pour Manini, ce n'était pas sa première expérience comme architecte. En 1888, la reine Maria Pia lui avait commandé des dessins pour le monumental palais du Buçaco, qui lui aussi exigea de gros travaux de pierre taillée. L'équipe de maçons et de sculpteurs, qui avait travaillé avec Manini au Buçaco, s'était formé à l'Ecole libre d'Art et de Dessin de Coimbra, là où elle se spécialisa en travaux sur du calcaire. Embauché en 1900, elle se chargea de remodeler les écuries, comme la construction de la chapelle, avec sa frise finement sculptée et décorée de statues. Mais le plus grand défi restait le palais en lui-même, avec sa façade néogothique où portes et fenêtres seront décorées de véritables dentelles de pierre. Volontairement, Manini dessina l'entrée du jardin de manière à ne voir la maison qu'une fois parcouru une partie du chemin qui y accède. Tout ceci afin de créer un effet de surprise par son côté insolite, associé aux différents pavillons extravagants et aux chemins tortueux. Une véritable mise en scène était ainsi crée de toute pièce. Chaque scénario dans le jardins se voyant  remplacé par un autre au fil de nos déambulations par des scènes fantastiques et une gamme de structures différentes d'une variété surprenante. Entre les pavillons, la tour de granite au centre du paysage est la structure la plus importante, rappelant une ziggourat de Mésopotamie, qui servait à contempler le monde céleste.

Une visite au jardin
Le jardin a aussi un intérêt botanique par les arbres, fougères arborescentes et arbustes qui le constituent. Souvent de grand port, on y croise des cyprès (Cupressus sempervirens), des magnolias (M.grandiflora), des châtaigniers des Indes et d'Europe, des camélias un peu partout (C.japonica), des cèdres (Cedrus atlantica), des ifs (Taxus baccata), des chênes-lièges et un beau séquoia tout en haut de la propriété. Les plantes se développent à merveille dans ce microclimat exceptionnel de Sintra et aussi grâce à la profusion d'eau qui s'y trouve. Cet espace vert est riche en lacs à l'eau de source cristalline et en canalisations naturelles, cascades et grottes baignées d'eau.

Ce jardin est aussi un véritable paradis pour les canards et cygnes qui y vivent,  surtout sur le grand lac de la partie la plus basse. Les cavernes sont couvertes de pierres calcaires naturellement érodées par l'eau, quand ce n'est pas du faux calcaire crée en versant de l'acide sulfurique sur du gravas.

Encore plus théâtral que toutes ces cavernes plus ou moins sombres, c'est sans conteste le puits circulaire, qui s'enfonce pendant une trentaine de mètres dans la terre et mérite la stupéfaction qu'il occasionne. Un escalier en spiral tourne autour de lui et amène à un réseau de tunnels de granite, creusés sur le flanc de la colline et qui conduisent à la base pour rejoindre le monde extérieur. L'illumination de ces voies de communications souterraines n'est pas toujours présente et celle qui existe l'est de manière subtile. En somme Manini a travaillé un peu comme les architectes de la Renaissance italienne, qui aimaient à imiter la nature, pour mieux la surpasser ensuite en créant des formes naturelles, qui en réalité sont exagérées, comme les éléments d'un décor de théâtre.

Toute la Quinta da Regaleira est une vitrine de symboles et métaphores éparpillées dans l'architecture et la décoration des différents édifices, dont la décodification peut permettre de deviner la personnalité du penseur de cette oeuvre unique.  Manini retournera en Italie en 1912 et la Quinta da Regaleira passera ensuite entre les mains de plusieurs propriétaires dont le dernier fut une société japonaise (Aoki Corporation), avant que la Mairie de Sintra ne la rachète en 1998. Depuis la propriété est sous la gestion de la Fondation Cultursintra, qui lança un vaste programme de récupération patrimonial et qui l'a ouverte  au public à partir de juin 2009.

Pour revenir à Antonio Monteiro, un proche de la reine Dona Amelia et du roi Dom Carlos, l'implantation de la République portugaise , en 1910, fut un rude coup. On sait peu de chose sur sa dernière décennie de vie, sinon qu'il fut inculpé dans le complot de 1913, qui visait à atteindre Afonso Costa, le premier ministre de l'époque. Il sera détenu quelques semaines avant que l'on ne le relâche par manque de preuve. Suite à une chute, il meurt en octobre 1922 dans sa propriété da Regaleira. Sur l'une de ses sept médailles, qu'il  portait autour du cou, était inscrit une de ses règles de conduite; "Je rampe, mais ne change jamais de direction".

(Photos : M.J. Sobral)


André Laurins (www.lepetitjournal.com/lisbonne.html) vendredi 25 novembre 2016
technicien agronome - laurins.andre@gmail.com

Visite en français avec André Laurins les dimanches 4 et 18 décembre de 10h00 à 12h30. La participation sera de 6 euros et il faut ajouter 6 euros d'entrée. (Groupe limité à 14 personnes maximum) .
Inscriptions : Tel. 914 699 247

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Maria Sobral

Rédactrice en chef de l'édition Lisbonne.

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