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Festa do Cinema francês – Brigitte Rollet évoque la cinéaste Jacqueline Audry

Par Jonas Weil | Publié le 13/10/2021 à 00:25 | Mis à jour le 14/10/2021 à 11:20
Photo : ©J. Weil
Brigitte Rollet, Festa do cinema francês

Brigitte Rollet, spécialiste du cinéma, chercheuse, enseignante à Sciences Po et auteure est à Lisbonne pour présenter une rétrospective de la réalisatrice Jacqueline Audry dans le cadre de la Festa do cinema francês qui se déroule du 7 au 31 octobre dans plusieurs villes au Portugal. Elle a accordé un entretien exclusif au Lepetitjournal Lisbonne dans lequel elle évoque la carrière de la réalisatrice, la question liée à la postérité de l´œuvre et la place de la femme dans l'industrie cinématographique.

 

Hommage à un cinéma célébrant les femmes

Lors de la cérémonie de présentation à la Cinemateca Portuguesa, Brigitte Rollet évoquait le terme « d'oubli abyssal » dans lequel était tombé l'œuvre de Jacqueline Audry après sa mort, en 1977. Pourtant elle était, de son temps, l'une des seules femmes  réalisatrices du cinéma français. Elle est également l'une (si ce n'est la seule) des plus productives de l'histoire du cinéma avec 16 longs-métrages à son actif. Un cinéma, qui, dans les années 1950, rencontra un franc succès. Jacqueline Audry a laissé son empreinte sur l'histoire du cinéma français comme étant l'une des premières à mettre en scène des protagonistes féminines dans des scénarios très modernes pour l'époque abordant les questions d'émancipation et d'épanouissement des femmes. Dans « Olivia » par exemple, paru en 1951, Jacqueline Audry met en scène uniquement des femmes, aucun homme, si ce n'est de loin ou de dos, n'apparaît à l'image dans un film célébrant la relation amoureuse de deux femmes.


Une œuvre tombée dans l'oubli

Cependant, l'œuvre d'Audry a été oubliée des programmes d'écoles de cinéma et des mémoires des personnes faisant le cinéma français. Brigitte Rollet, qui lui a accordé un ouvrage paru en 2015 « Jacqueline Audry : la femme à la caméra » célèbre l'œuvre de la réalisatrice. Audry était l'une des seules réalisatrices de son temps, pourtant des décennies plus tard, les questions d'inégalité de genre dans le milieu du cinéma sont toujours largement d'actualité. Dans un rapport EWA (European Women's Audiovisual) publié dernièrement, au sein duquel Brigitte Rollet a participé, les chiffres sur les chances d'accès au métier, les écarts de budgets, de salaires ou encore de prix décernés (pour ne citer que quelques-uns des indicateurs) font état d'un profond problème systémique. Au niveau européen une différence alarmante existe entre la proportion de réalisatrices diplômées d'écoles de cinéma (44 %) et la proportion globale de réalisatrices travaillant effectivement dans l'industrie (24 %).

 


Lepetitjournal : A travers vos ouvrages et votre engagement, vous sentez-vous investie d'un certain devoir de mémoire envers jacqueline Audry et plus largement envers les femmes réalisatrices qui projetaient à l'image des thèmes très avant-gardistes dans le milieu du cinéma ?

Brigitte Rollet : Comme vous le savez, sans doute, les universitaires ont tendance à questionner les questions et je pense que la mémoire n'est pas un devoir. S'il y a un devoir, ce n'est pas à moi qu'il revient de l'exercer mais plutôt aux institutions, comme les cinémathèques. Quand j'ai reçu l'invitation, j'ai indiqué que c'était une très bonne chose que la cinémathèque portugaise montre les films de Jacqueline Audry, ce que n'a jamais fait la cinémathèque française. Les institutions d'enseignement ont aussi ce devoir, mais n'incluent pas forcément Audry dans leurs programmes.  Moi en tant que chercheuse, d'une certaine façon je donne de la visibilité a ce qui a été invisibilisé. Je suis très contente que dans le cadre de la Festa il y ait des films de Jacqueline Audry car c'est la seule façon de faire sortir les gens de l'oubli, voir leurs films. Quand on travaille dans ce milieu et spécialement sur les réalisatrices, la question de la postérité se pose forcément.


Comment expliquez-vous l'effacement de la mémoire collective des travaux de grandes réalisatrices, comme ceux de Jacqueline Audry ?

La postérité, on sait que cela  repose, quelque soit l'art, sur le dynamisme et la circulation de l'œuvre. Le nom va, par exemple, être attaché à des établissements scolaires, à des prix aussi. Dès lors que ceci ne fonctionne pas, la postérité de l'œuvre est très compliquée. Chez Audry la différence entre la reconnaissance de son œuvre durant son vivant et après sa mort est considérable. De son vivant, elle avait une notoriété étonnante. Bien plus élevée que Varda quand elle a commencé par exemple. Jacqueline Audry était à la radio, à la télévision, elle avait une surface médiatique très étonnante, ce qui n'a plus été le cas par la suite.


Pensez-vous que la modernité des thèmes abordés comme l'homosexualité féminine dans « Olivia « ou encore l'épanouissement de la femme dans « Garçonne » ont pu choquer le public de l'époque, et donc expliquer en partie l'effacement de ses travaux par la suite ?

Oui, c'est possible, mais en même temps, ces thèmes ont mis du temps à réellement prendre, ce n'est que à partir des années 70 qu'on commence à en parler dans les magazines, donc ça ne peut pas tout expliquer. C'était une réalisatrice très populaire avec de gros chiffres d'audience et il faut remettre cela dans son contexte. La fin des années 50 c'est le début de la Nouvelle Vague qui est dans un rejet total de ce cinéma de la IVème République. Le fait que ce soit une femme et qu'elle fasse des sujets controversés joue mais ce n'est pas la seule raison. Elle faisait des adaptations et à la fin des années 50, ces adaptations en noir et blanc sont quelque peu dépassées. Sans vouloir faire de la Nouvelle Vague bashing (rires), Truffaut en particulier, était obsédé par la littérature, et Godard aussi. Le terme « auteur » est tout de même très étonnant quand on fait du cinéma. Ces nouveaux réalisateurs incarnent une certaine nouveauté, « c'est moderne » comme disait mon grand-père. J'ai des amis plus âgés qui me disaient que quand les premiers films de la Nouvelle Vague sont sortis en salle, ils avaient une impression de liberté qu'on a du mal aujourd'hui à réaliser. Donc Audry a pu pâtir de cette critique du cinéma de la IVème République de la part de la Nouvelle Vague.


Quels ont été les effets de l'œuvre de Jacqueline Audry sur l'émancipation des femmes, dans le milieu du cinéma notamment, à l'époque ? et quels peuvent être les effets de la diffusion de rétrospective comme celles-ci, aujourd'hui ?

A l'époque, le problème c'est que lorsqu'on voulait travailler sur la perception, on n'avait pas tellement d'outils. Aujourd'hui, les chercheurs et chercheuses qui travaillent sur la réception vont avoir les sites sur lesquels les gens s'expriment, il y aussi un genre de cinéphilie populaire que l'on retrouve beaucoup sur internet. Dans mes travaux, j'ai trouvé quelques remarques dans le courrier des lecteurs, des magazines très populaires comme « Ciné Monde » ou « Ciné Revue ». Il y avait toujours une partie très importante dédiée au courrier des lecteurs et lectrices pour donner un avis. En se mettant à la place du public de l'époque, il faut voir ce qu'on proposait au même moment et Audry était la seule à proposer des personnages féminins qui ne subissaient pas tout, qui arrivaient à leurs fins. Dans tous ses films, les personnages féminins sont des personnages importants, elles ne sont pas simplement des « faire-valoir ». Pour le public féminin, notamment avec « Olivia », c'est très différent de ce que d'autres films offraient, le public féminin était « directly adressed ». Indépendamment des thèmes, car on peut très bien être une femme sans nécessairement soutenir ce que revendiquait Audry dans ses films. Ce qui est étonnant c'est qu'après sa disparition dans les années 70, c'est une période où le nombre de femmes dans le milieu du cinéma est croissant, pourtant aucune de ces femmes ne connaît Audry, elles ne s'y s'intéressent pas. Les baby-boomeuses ignorent son travail. C'est peut-être aussi un certain manque de curiosité.

Jacqueline Audry


Vous avez participé au Rapport Ewa (European Women's Audiovisual) attendiez-vous des résultats aussi alarmant, notamment à propos du paradoxe de la proportion de réalisatrices diplômées d'écoles de cinéma et la proportion globale de réalisatrices travaillant dans l'industrie ?

Cela faisait un petit moment que je travaillais sur ces questions là avant d'être sollicitée pour EWA. C'est quelque chose qui n'est pas propre au cinéma, on peut faire un parallèle avec les diplômés d'écoles de journalismes et les personnes présentes dans les salles de rédaction des grands journaux. Donc ce n'est pas étonnant, moi ce qui me frustre et me contrarie c'est le genre de satisfaction des institutions françaises de cinéma. Elles clament être les meilleurs avec le plus de femmes cinéastes au monde.

Cela fait 30 ans que les chiffres n'ont pas vraiment évolués. Depuis les années 90, je travaille sur ces questions et je ne vois pas d'évolution majeure : beaucoup de diplômées d'écoles sans que cela affecte le nombre de films réalisés par des femmes. Il devrait y avoir plus de femmes réalisatrices, il devrait y avoir une augmentation des budgets entre le premier film et le quatrième, il devrait y avoir une baisse des écarts de salaire entre un réalisateur et une réalisatrice. D'après les chiffres du CNC c'est 42%, c'est absolument énorme, alors qu'ils sortent pour la plupart des mêmes écoles. Aujourd'hui, on a vraiment des éléments de comparaison que l'on n'avait pas à l'époque, où le système d'accès au métier et de carrière était tellement différent. Ces éléments de comparaison que l'on a aujourd'hui permettent de se rendre compte de l'ampleur du problème.


Avez-vous des exemples d'initiatives prises au niveau public ou privé, en France, pour faire évoluer cette problématique ?

Les initiatives ne peuvent être que publiques. A partir du moment où c'est de l'argent public, il faut qu'il y ait une parité dans les commissions, c'est ce qui a été fait en Suède. Les seuls moyens pour changer la donne, c'est au niveau des financements publics, même si la France à un cinéma d'auteur très important. Les changements sont beaucoup trop timides pour le moment. Ce n'est pas normal, il y a parfois un semblant de rétablissement quand une femme réalise un film qui marche bien, cela suffit aux institutions à se satisfaire mais il faut regarder les chiffres sur le long terme. Et cela ne bouge pas. Désolé si je suis un peu défaitiste mais non, ça ne bouge pas assez vite. Je crois que pour que cela évolue, il faut trouver des modèles afin que  des jeunes filles puissent se dire, je peux et je vais faire ce métier.   


Mais justement, quand on voit les différences de budget, le paradoxe entre la proportion de femmes diplômées et de celles qui sont effectivement réalisatrices, n'est ce pas un peu compliqué de prendre les choses en main et de se dire : je veux devenir réalisatrice ?

Oui c'est sûr. Le cinéma c'est un travail, on dit souvent que c'est un art mais c'est un travail. C'est-à-dire qu'il y a un fonctionnement d'entreprise. Donc pourquoi le cinéma ne serait-il  pas affecté par ce qui affecte toutes les autres sphères ? Le cinéma ne peut pas faire cavalier seul, il faut que tout marche ensemble et qu'on pense de manière globale les questions d'égalité, les questions d'accès aux filières moins ouvertes aux femmes. Il faut que les jeunes femmes arrêtent de faire le tapis rouge dans leurs belles robes à Cannes par exemple. Vous ne le savez peut-être pas mais à Cannes, il y a quand même encore un dress code pour que les femmes défilent en robe...


On parle souvent du sexisme au niveau des chances d'accès au métier, des budgets, des remises de prix mais le sexisme au cinéma concerne également les scénarios des réalisations souvent dégradants pour la femme, les temps de paroles, la place de la femme dans le film même, pouvez-vous nous en parler ?

Tout à fait et c'est important de le souligner. Les personnes qui ne veulent pas que les choses bougent, les personnes qui parlent de victimisation sont généralement des personnes qui n'ont pas intérêt à ce que les choses changent, pour ne nommer personne (rires). Ces personnes disent par exemple : on va brider la création, les créateurs ne doivent pas avoir de limites. Le problème est pris à l'envers, l'idée n'est pas de brider, l'idée est simplement d'encourager d'autres représentations et on sait que l'argent est le nerf de la guerre. Il faut encourager financièrement des projets, mettre en place des incitations positives. Il faut pousser d'autres projets, donner à voir d'autres choses. Je ne sais pas si on doit parler de discrimination, mais plutôt de déséquilibre ou désavantage, c'est bien plus implicite. On ne dit pas aux femmes ce qu'on disait à Audry à l'époque : « une femme d'1m50 je ne vais pas lui confier tel budget ». C'est plus sournois et la lutte est donc beaucoup plus difficile car c'est bien plus insidieux aujourd'hui. Ça veut quand même, dire que certains producteurs se disent qu'au-delà d'un certain budget, celui-ci doit être alloué à un homme.


Que représente pour vous le fait d´être au Portugal et à la Festa pour rendre hommage à Jacqueline Audry ?

J'en suis très contente, d'abord parce-que la Cinemateca Portuguesa est un endroit superbe. J'aime beaucoup, quand je suis à l'étranger, aller dans les cinémathèques car cela dit des choses sur le rapport d'un pays avec son patrimoine cinématographique. Je suis très heureuse d'être au Portugal et surtout très heureuse que Audry soit célébrée dans un tel endroit.

 

Jusqu´au 20 octobre la Festa en partenariat avec la cinémathèque portugaise rend hommage à Jacqueline Audry avec une rétrospective composée de sept films de l´artiste. Consultez la programmation ici.

 

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